CHAPITRE IIL
Cependant l'Angleterre^ par Bacon^ proclamait rexpérience le critérium de la connaissance. La France, par Descartes^ sentant profondément ce que le philosophe anglais avait reconnu lui-même, que l'expérience n'atteignait point Tordre métaphysique , déclarait V évidence le contrôle définitif et dernier.
On se contente de constater la différence de ces deux grands hommes; ce n'est pas assez, il faut affirmer leur opposition. Parce que l'expérience détermine l'évidence, on croit pouvoir considérer les deux méthodes comme le complément Tune de l'autre. C'est tme erreur. Il faut ou que l'expérience ou que l'évidence soit contrôle ; c'est à choisir. Un critérium détruit l'autre ; en avoir deux, c'est avoir deux méthodes. Toute la méthode se fait et se défait par la preuve dernière. Le critérium est unique ou n'est pas.
Quoi qu'on fasse, il ressort de la doctrine de Bacon que l'expérience est son contrôle unique. Ses disciples sincères de nos jours n'en reconnaissent pas d'autre, et on les voit bien einbarrassés s'ils ont à dire ce qu'ils tiennent de Descartes. Ce n'est pas d'ailleurs par des négations explicites que procèdent les sectateurs des deux doctrines. On s'accepte, mais on se méprise secrètement, tacitement, presque sans le savoir. Quel est le savant qui ne se défie aujourd'hui du jugement d'un philosophe? Quel est le philosophe qui ne sourie du savant? Ces négation^ se formuleraient si l'on ne négligeait de nos jours la grande question de la méthode^. Au
I. On s'occupe, il est vrai, beaucoup de procédés expédi tifs de connaissance et d'instruction que Ton décore du nom de méthode , mais ils n'ont rien à faire avec elle.
fond de ces défiances et de ces sourires il y a deux crité* riums.
Si l'esprit était las des puérilités scolastiques , il Ini restait cependant des matières remuées un goût vif de spéculation. Bacon ne satisfaisait pas, il gênait. Les hauts problèmes qui 8e posent toujours en face des grands esprits tourmentaient, agitaient. Fallait-il renoncer à les pénétrer, les accepter de la foi, tout en reconnaissant que Texpérience était le vrai critériam? On coupait en deux la pensée. Les sciences métaphysiques ressortissaient à la foi, les physiques à l'expérience. Bacon aurait volontiers fait cet arrangement. Ainsi il préparait Pascal. Mais le critérium étant de soi un absolu doit être unique : les sciences ne sont qu'une science, l'esprit n'est qu'une unité.
Cette impasse logique ne fut pas sentie par Descartes, mais il comprit très-clairement l'impuissance de l'expérience. Il lui fallait appliquer un critérium aux vérités métaphysiques qui le pressaient ; il l'imagina.
Descartes et Bacon eurent autant l'un que l'autre la probité de l'intelligence, le courage de l'esprit. Aucun n'avait une véritable circonspection de savant, car les expériences de lun ne valurent pas mieux que celles de l'autre. Mais le philosophe français avait comme un goût de hasard que le politique anglais n'avait pas. Dans leurs méthodes on trouve la différence de leur vie. Bacon ne fait dé la philosophie que la consolation de sa carrière brisée. Descartes se jette à elle, l'appelle dès sa jeunesse, y sacrifie sa patrie, sa position et ses amitiés. Homme de naïveté, d'intuition et de confiance, Descartes se sentait sans cesse rabaissé par les liens étroits de l'expérience. Il les rompit et il osa affirmer l'évidence comme le contrôle final.
Bacon ne niait pas la foi, mais il la détruisait par conséquence. Descartes ne niait ni l'expérience ni la foi; il vénérait l'une, méprisait l'autre et lès anéantissait toutes les deux; effet de logique, non de volonté. Par son procédé, il se passait de la foi pour remonter à Dieu, et il créait le déisme moderne. Physicien aventureux et hasardé, il faisait voir un secret mépris de l'expérience, tandis que Bacon, dans ses
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erreurs, ne monlre que son ignorance de Tart de Texpérimentation. Descartes fut très-logique à son critérium dans toutes ses témérités scientifiques. Il y a contradiction à lui faire tant de gloire de Tun et de déshonneur des autres.
Pascal échappait à tous deux en proclamant la suprématie dernière et définitive de la foi. Observsfteur plus solide, mais esprit inquiet, connaissant par la délicatesse de son organisation impressionnable toute la faiblesse de l'homme, il ne pouvait se jeter dans l'évidence avec cette aveugle confiance de Descartes. Intelligence d'intuition et de logique, il ne pouvait se livrer à Bacon qu'il consentait à suivre dans la physique, mais non au delà. Plus que ces deux grands hommes, il avait le sentiment de l'absolu qui, chez lui, tenait la place dominatrice. C'est là, on doit le dire, ce qui fait son originalité méthodique, sa gloire en face de ces inventeurs, son influence sur la société moderne. Pascal, tout grand écrivain et moraliste qu il soit, ne se peut comprendre que si on le considère comme méthodiste redresseur de Bacon et de Descartes. Ce jour peut être nouveau, mais c'est le vrai. Cette tendance de Pascal le rattachait ?iux docteurs chrétiens, ces conservateurs quand même et à tout prix de l'infini dans le monde. La peur de perdre cet absolu causa toutes les défiances de l'auteur des Pensées vis-à-vis des deux méthodistes. Il sentait quelque autre chose; c'était vague, mais ce vague le tenait. Il le satis- ' faisait par le critérium foi.
En dehors de ces préoccupations, par sa religion, sa vie solitaire, son. esprit logique sans tremblement, Spinoza fut méthodiste sans traiter de la méthode, et tout en croyant suivre Descartes. Comme Pascal corrigeait instinctivement l'impuissance de l'évidence et de l'expérience par la foi, il chercha aussi à les compléter. Son besoin de démonstration lui fil appeler le syllogisme qui reprit par là le rang de preuve finale que la foi, l'expérience, l'évidence lui avaient tour à tour enlevé. Les railleries de Spinoza sur Bacon montrent qu'il n'avait pas une intelligence vraiment méthodique, mais elles font voir aussi combien profondément il sentait la lacune immense de la théorie de ce grand hdmme.
Ces philosophes posés en face l'un de l'autre, pénétrons dans leurs doctrines.