‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 55 sur 130 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Tels sont donc les quatre éléments qui sous nos yeux se mêlent, s'entrechoquent, se nient, se complètent, se font contre-poids, s'anéantissent. C'est là l'unité désordonnée de notre civilisation, de nos pansées, de nos arts, de nos politiques, de nos sciences. D'un côté et luttant seul contre tous le critérium foi, refusant à l'esprit la liberté métaphysique, la liberté de la science, de la pensée, de la parole, de l'écriture; déshonorant l'intelligence par l'exconmiunication comme il avait précédemment déshonoré la vie et tué le corps. De l'autre et comme des alliés nécessaires, mais toujours hostile? entre eux le critérium expérience sûr de soi et niant tout ce qui n'est pas lui ; le critérium évidence^ inquiet, turbulent, téméraire et poltron, se jetant aux hasards et en reculant; le critérium syllogisme discrédité pour la troisième fois. Voilà comment s'avancent ensemble, front contre front, le catholicisme, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, ces vivantes méthodes. Ces batailles de critériums sont des batailles d'hommes et de générations et tous ces mots abstraits se réalisent en haines et en douleurs.

£t pourtant chacun cherche les lois nécessaires de l'absolu : l'expérience par la matière, Tévidence par Tobservation, le syllogisme par la démonstration, la foi par l'affirmation. Ils ont. le même but et ils se haïssent. C'est que chacun n'est qu'un moyen exclusif d'arriver à la fin unique et que ce moyen se posant en critérium veut s'imposer comme le seul nécessaire. De là la guerre.

Qui fait la mobilité de l'homme? c'est sa recherche de l'absola. Les passions l'y poussent comme sa raison. En sorte que l'homme n'est variable que dans le but de ne l'être plus. Haut attrait du stable et de l'immuable, anxiété et mobilité sublimes qui n'auront de plus sublime que le repos dans les lois nécessaires trouvées et certifiées. Que cette agitation qui est le caractère frappant de notre époque fasse enfin comprendre l'inanité de ces prétendus critériums, puisque aucun d'eux ne peut fixer cet esprit humain si avide d'immuable, si solide quand il Ta rencontré, si bondissant quand il le cherche. Contemplons d'un coup ce chemin méthodique de l'humanité : elle commence par le critérium force, qu'elle le rejette, pour appeler le critérium syllogisme, qu'elle délaisse, pour s'attacher au critérium foi, qu'elle repousse, pour adopter des critériums divers comme les tempéraments et les caractères. Le timide reste avec la foi, le matériel se lie à l'expérience, le léger se satisfait de l'évidence, le syllogisme apaise l'abstrait.

C'était une situation nouvelle et inouïe pour l'humanité. Quatre critériums allaient s'épanouir, s'irradier, s'infiltrer, se iaire acte et vie dans les sciences, les arts, les sociétés, les individus. Jamais une pareille contradiction de méthodes n'avait éclaté dans le monde. La force, la lettre, critériums uniques, avaient imposé aux développements humains une unité artificielle ; le syllogisme les avait tous également faits libres, la foi les avait de nouveau contenus. Ces multipli- <^ilés allaient précipiter les arts, la vie, les sciences, la morale, la poUtique, la religion, la philosophie dans des courants divergents et contradictoires.

Et d'abord allait se creuser une scission formidable, invincible. D'un côté l'homme s'attribuant le critérium à la façon

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grecque soit par le syllogisme, soit par révidence, soit par Texpérience. De l'autre le critérium attribué aux gardiens de la lettre aux dépens même de la foi. La philosophie, la religion, l'état social allaient sentir cette division jusque dans leurs entrailles.

D'autre part les sciences libres chacune avec son critérium allaient courir des carrières pour ainsi dire opposées. Les unes devaient enfanter des développements encore inconnus de solidité, les autres aboutir aux plus capricieux et aux plus inutiles systèmes. Les sciences d'expérience allaient croître. Leur sûreté en fixant l'esprit allait par ailleurs l'aveugler jusqu'à lui faire penser que l'expérience seule peut enfanter la sécurité de la connaissance. Les sciences d'évidence afiTranchies par l'évidence même et par l'intuition allaient se lancer à plein corps dans la syllogistique et l'on devait voir surgir ces étranges combinaisons philosophiques et sociales qui sont à notre époque ce que les sommes théologiques étaient au moyen âge. Ainsi les sciences d'évidence allaient se discréditer par leur impuissance autant que les sciences d'expérience les détruisaient par leur certitude.

Et au milieu de cette scission qui soumettait le monde aux oscillations de la matière et du rêve, on allait entendre, comme djans un naufrage de l'esprit, s'élever sans cesse la voix du critérium foi appelant et recueillant les mutilés, les découragés, les fils de Pascal, mais restant toujours sans force pour prouver l'impuissance de ces contrôles par un contrôle aussi vain et dès longtemps épuisé.

Cet état scientifique et social de heurt, de négation, était en puissance dans Bacon, Descartes, Pascal, Spinoza. Il était fatal :

1° Systématisation à outrance de toutes les imaginations, de tous les caprices de la pensée affranchie des lois nécessaires par l'évidence et l'intuition ;

2"^ Certitude et précision inconnues des sciences physiques par l'expérience;

3** Esclavage volontaire des épouvantés de l'esprit, s'aveuglant de foi pour fuir les vacillements du siècle ;

4'' Contradiction dans les arts de tons les goûts propres se développant indépendamment des lois ;

5° Philosophie et religion naissant de Témotion;

6'' Discussion et critique de tempérament ;

7° Esprit de savoir changé en esprit vulgarisateur;

8** Littérature à effets, à mots, éclairs où Timage, cette évidence subite, dit tout ;

9"" La force épiant les fautes de tous ces critériums et s'imposant comme le dernier contrôle ;

10"^ Enfin au milieu de ces négations de doctrines personnelles et superficielles tout se passant indépendamment des lois nécessaires. Tout critérium secondaire éloigne de l'absolu comme le véritable y attache.

Ainsi s'expliquent ces phénomènes contradictoires^ restés problèmes et problèmes d'épouvante.

1° Le matérialisme croissant dans une société qui aspire à 1 absolu;

2^ La liberté ne pouvant s'établir dans un âge ardent d'indépendance ;

3° Les sciences métaphysiques se mourant quand les sciences physiques grandissent. Toutes les contradictions de ce temps ont leur mot dans la méthode. Un critérium fait une civilisation. Sous toute question il y a une question de méthode.

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