‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 58 sur 130 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Caractérisons d'un mot ces résultats :

L'école écossaise, l'anglaise et leurs rameaux, voulant inoculer à la philosophie le critérium de Bacon et ne procéder que par expérimentation, la décapitent à priori de tous les grands problèmes absolus qui sont la métaphysique ellemême. Cette science ne se base pas plus sur les sciences physiques que les mathématiques sur les objets. Qu'il doive d'ailleurs y avoir accord entre les unes et les autres, cela est hors de doute.

L'école éclectique prend la philosophie un peu à la façon écossaise, beaucoup par l'histoire. Elle part de ce principe* que tout est dit et qu'il ne reste guère qu'à choisir dans la ^ grande œuvre des temps. Elle va donc puisant dans les restes

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conserves de la pensée hamaiôe, prenant, rejetant, poussée à la façon de l'artiste, par je ne sais quelle idée secrète, comme parle Raphaël dans ses lettres, et au nom de cette idée qui n'est qu'un instinct correspondant à la nature de chacun, elle adapte ces pièces assemblées. La philosophie cesse donc d'être une science pour être un art. Cette doctrine de sentiment est la négation de la métaphysique qui est un ensemble de lois absolues ou n'est pas. L'évidence et le consensus universalis sont ici les critériums.

L'école critique, éclectisme négatif qui semble une réaction contre l'éclectisme actif, ne va pas butinant. Elle marche au milieu des efforts du passé comme dans une nécropole. Elle dévore les systèmes l'un par l'autre, oppose le mot d'un grand homme au mot de l'autre. Ayant l'apparence de laisser subsister, elle détruit. Le sentiment lui est tout. Elle reste en suspens de sentiment, et de sentiment elle prononce. Il semble voir ces casuistes d'un autre âge, pesant les sources pour s'autoriser. C'est la probabilité de la négation. Sous la main de cette casuistique du doute, toute vie métaphysique reste suspendue. C'est la mort. Cette école voudrait bien avoir l'expérience pour critérium de la métaphysique, elle consentirait à être idéaliste à ce prix. Ne parvenant pas à percevoir la métaphysique par la matière elle est matérielle en métaphysique.

L'école naturaliste ne croit qu'à l'expérience comme moyen de certitude. Ici plus de regrets comme plus haut, plus d'appétit des notions idéales. Le parti est pris à l'avance. On a retranché de Bacon toutes ses nobles réticences en faveur des hautes sciences. L'instrument est infaillible, malheur à ce qu'il n'atteint pas ; ce qu'il n'atteint pas n'est pas. Le moyen de la connaissance détermine la réalité des objets de la connaissance, par cela qu'il est pris pour critérium. C'est trèslogique et très-faux. Qu a-t-on besoin de l'idée, la matière dépecée et mise à nu par l'expérience 'n'est-elle pas la soli^ dite ? L'auteur du Novum organum aurait protesté contre cet abus de ses sentiments, mais avec ses disciples la logique • l'aurait forcé à nier la métaphysique.

L'école athée, si c'est là une école, nie purement et simplement. Elle ne croit ni à l'évidence personnelle, ni au syllo-

gisme, ni à la force, elle consent à l'expérience comme preuve de matière. El elle a raison en tout cela. Mais ne voyant pas qu*il y a nécessairement un absolu, et nécessairement un critérium qui lui correspond, elle nie au nom d? sa cécké. Elle se place hors la méthode comme on se place hors la loi.

L'école panthéiste, malgré tous ses efforts pour créer une métaphysique, n'aboutie logiquement qu'à Tanéantir. Basée dans la constatation empirique des antinomies, elle part sans s'en apercevoir d un point purement contingent et physique, ce qui est l'anéantissement à priori du point de vue métaphysique. Le génie de ses auteurs a beau déguiser cette matérialité dans un idéalisme qui a sa beauté, la tache originelle reste. Le point de départ physique auquel on soude les théories métaphysiques pèse sur le tout, et le fruit dernier de la doctrine est Je matérialisme qu'on en voit sortir. Ceux qui refusent de le reconnaître indiquent de l'élévation, sans contredit, mais il leur manque le sens des conséquences logiques. Les critériums de cette école sont le syllogisme et l'évidence.

L'école déiste remonte à l'idée de cause. Elle Paffirme les yeux fermés et avec hâte comme pour s'en sentir libre. Puis, et aussitôt^ elle la sépare de l'homme et du monde avec une telle violence que toute notion en est enlevée à Tesprit. On admet donc qu'il y a question métaphysique, mais on en interdit la pénétration. Cela flotte, vague, inconnu, mais nécessaire, sans rapports, sans liens appréciables. Le panthéisme consent à tout matérialiser pour sentir tout uni. Le déisme consent à tout disjoindre pour avoir raison de la cause. Le critérium de cette école est l'évidence à laquelle se joint le come/nsus universalis.

L'école mathématique est habituée au chiffre, élément certain. Elle ne se doute pas que, dans les sciences naturelles, la vie, la métaphysique, la grande difficulté pour trouver le vrai est de fixer l'élément certain et le nombre des éléments. Partant de ce point, raisonner juste est une opération de logique fatale comme le calcul. Opérer sur tout nombre donné se peut ; mais non raisonner sur tout élément donné. Par là, on calcule juste si toutefois les nombres ne sont pas la représentation de tels objets. Par là aussi on raisonne faux. Beaucoup

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des systèmes bizarres de notre temps ont été enfantés pour cette cause, par cette classe d'esprits. Us ne nient pas la métaphysique, ils s*y jettent à outrance comme dans les chififres. Par leurs imprudences ils la discréditent et la hasardent. Le syllogisme et l'évidence propre sont ici les critériums.

L'école théologique ressemble à la mathématique. Elle ne reçoit pas ses éléments de la nature de la chose, mais elle les accepte tout faits de la foi. On procède, en partant de là, à une grande opération de logique. Les éléments du raisonnement reçus à priori, la métaphysique est toute faite à l'avance, on n*a plus que les appareils syllogistiques à mettre en œuvre. Il manque à cette connaissance , ce qui est la première assise de toute science, la certitude de son appui. Supposât-on vrais les éléments fournis par la foi, la théologie n en resterait pas moins dans Timpossibilité de les fixer. L'atteinte portée à la pensée est irrémédiable. La métaphysique semble une œuvre de révolte, partout où règne la méthode théologique dont la foi est le critérium.

'L'école néo-catholique, fille posthume de Pascal, est une sorte d'éclectisme chrétien. On y admet l'évidence, on condescend au syllogisme, on reconnaît l'expérience pour la matière. On se croit en pleine liberté. A un moment donné tout disparaît pour laisser voir le critérium foi qui dissipe toute cette apparence et courbe tout, à la façon de l'école théologique. Négation perpétuelle d'elle-même comme tout éclectisme méthodique, renouvellement des contradictions de l'auteur des pensées dont on ne ressent plus les anxiétés, cette classe d'esprit marquera l'épuisement du critérium foi dans le monde moderne, comme les scolastiques l'ont montré au moyen âge. Ceux-ci se hantaient sur Aristote , ceux-là se greffent sur l'éclectisme. Philosophie de sentiment qui a la foi pour critérium et pour barrière, elle a les doubles dangers méthodiques des écoles éclectique et théologique.

Je vous le dis, il n'y çn a pas un parmi vous qui ne tue la métaphysique, violemment, sourdement, le sachant, ne sachant pas. La religion la traite en ennemie ; la philosophie en imprudente ; les sciences physiques en visionnaire. Certes, il est loin de ma pensée de nier la beauté de vos travaux, la

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grandeur des monumeats que quelques-uns d'entre vous légueront à la postérité. Vous avez fait de grands efforts» tentatives ou réalisations ; vous avez rendu des services aux sciences naturelles, à l'érudition, h la morale, à Thistoire, à la vérité. Beaucoup d* entre vous sont animés de sentiments généreux et nobles. Mais tous vous avez conduit !e deuil de la ' kute science, vous Tavez poussée au cercueil, parce que vous n'avez cru qu'à l'expérience, à l'évidence, à la foi comme critériums de l'esprit. Parce que vous n'aviez posé son problème que physiquement et empiriquement avec les physiciens et les panthéistes , que psychologiquement avec Descartes et les déistes, qu'historiquement avec Leibnitz et les éclectiques ; ou parce que vous l'avez nié avec tout ce qui, sous des noms démises, depuis l'indifférence de ces hautes questions jusqu'au matérialisme avoué, aboutit à l'athéisme ; ou parce que, enfin, ponr sortir de tout ce dédale, vous avez voulu et vous voulez encore rimposer à priori par la foi comme les théologiens.

La métaphysique n'est donc plus : 1** parce que son objet n'est pas défini ; 2° parce que ses éléments et leur loi de composition ne sont pas trouvés ; S*» parce qu'elle est sans méthode. Ce qui fait qu'elle n'est plus, c'est qu'elle n'a jamais été constituée comme science certaine pour ces trois raisons. Elle est restée jusqu'ici un grand' et admirable art où les génies les plus élevés par le sentiment , la poésie et l'intuition de l'infini, ont fait les admirables découvertes qui ont jusqu'ici tenu le monde en suspens. Cet état ne peut plus durer.

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