‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 59 sur 130 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Cependant, notre époque croit que tout est dit sur la méthode. Gela se répète. Chacun a son critérium et chacun le croit le seul bon.

110 PROCEMIUM.

Si tout est dit, il peut donc y avoir plusieurs critériums, ce n'est pas un absolu, un infaillible. Disons donc que la notion en est détruite.

Si tout est dit, les hautes sciences sont justement condamnées. Il ne nous reste plus que la physique, la chimie, les mathématiques et l'industrie qui en coule. Sur le reste, jul trait.

Alors pourquoi ces doutes au miUeu des afjQrmatioDS, de la certitude croissante et de la marche ascendante des sciences physiques? Si cette portion de nécessaire incluse en ces connaissances suffit à Tesprit, pourquoi ces douleurs, ces regimbements contre la matière, ces emportements en dehors et au-dessus d'elle ? Pourquoi ces cris de négation et d'adoration, ces aspirations du sentiment, ces désespoirs de la certitude, dont toutes nos œuvres et toutes nos vies portent la trace douloureuse? Jamais on n'a plus senti l'absolu, jamais on ne Ta plus nié. Il faut bien le sentir ; on le touche par les sciences physiques. Il faut bien le nier, on le perd par les métaphysiques.

Quand l'humanité gémit dans ces malaises profonds, c'est que la méthode lui fait défaut. Ne plus croire qu'on a le moyen de la certitude, c'est la déroute. Que ce moyen s'appelle la foi, la force, la lettre, le syllogisme, Texpérience, il fait entreprendre, il fait vivre. Nous avons vu ces états étranges se renouveler à chaque affaissement de la notion méthodique. Notre temps porte certainement, pour un observateur attentif, fortifié de l'expérience du passé, la marque d'un âge emporté à la dérive par la contradiction de critériums impuissants à satisfaire ses aspirations. S'il n'était soutenu par l'expérience, pourrait-il se relever? Ne marcherait-il pas à une inévitable décadence ?

Notre époque va vivant un peu de Descartes , un peu de Pascal, un peu de Spinoza, beaucoup de Bacon. Elle s'interroge sur ses croyances, sur ses négations, ses contradictions, sans en trouver la cause. Elle sent la faiblesse de l'évidence et elle la subit ; de la foi, et elle la subit ; du syllogisme, et elle la subit; de l'expérience, et elle la subit. Quand viendra l'heure , ô siècle douloureux, où tu te redresseras, rayonnant de certi-

CONSIDÉKATIONS GÉNÉRALES. 111

tnde et de vérité, où tu fouleras aux pieds tous ces prétendus critériums qui sont tes entraves, tes chaînes, tes douleurs?

Tout est dit ; les philosophes l'assurent, les savants le proclament, les expérimentateurs le soutiennent, et l'on marche. On ne songe pas qu'il y a une cause pour que ce sublime échafaudage allemand se soit effondré avant d'être un temple; pour que le noble effort éclectique ne soit plus qu'une ruine ; pour que cette foi que tous admirent ne soit qu'un objet de crainte et presque, faut-il le dire, de répugnance et de mépris.

Tout est dit, et l'on marche au milieu de la scission toujoiu*s plus profonde des sciences, au milieu d'une lassitude morale que rien n'arrête. On marche avec un art de caprice , avec une religion de pratique, et non plus de pensée; avec une critique inquiète et souffrante comme les œuvres, jetant à toute tentative le sourire de l'incrédulité, du mépris et de renvie, dissolvant tantôt à petit bruit, à petits rires, à petits mots, tantôt à grands éclats de style et de systèmes, tout ce qui reste de vivace dans la foi aux sciences élevées.

On croit marcher parce que la matière est largement remuée, franchie, domptée; parce que les sciences de la matière mettent l'homme en puissance d'elle. On se trompe; ce n'est point une marche, c'est une vaste attente. Si la véritable marche que peut seule donner la méthode ne commençait pas, on marcherait alors, et d'une pièce, à la négation de Tinfini, de la métaphysique, qui en est la science ; à la négation de l'esprit, à l'abaissement des caractères, à la tyrannie qui les suit. Où il n'y a plus de Dieu, les tyrans croissent.

Y sonmies-nous donc ? Qui a le critérium?

La théocratie, parla foi, la lettre, les peines; l'individu, par l'évidence personnelle , par le syllogisme , par l'expérience; l'État, qui le reprend parla force, quand la théocratie atout repoussé par ses exigences, quand l'individu a fait les essais infructueux de son prétendu critérium.

Et vous voulez sortir de ce cercle I Jamais, tant que vous n'aurez pas le critérium vrai, infaillible, absolu.

112 PROGEMIUM.

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