‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 60 sur 130 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De tous ces prétendus contrôles que s'attribue l'individu, un seul est sans danger, si on l'enferme en ses limites, c'est l'expérience. Ne pouvant pas ne pas s'appuyer sur le fait, elle lui emprunte sa solidité et, par lui, place nécessairement Tesprit en face des lois et de l'être. Toute la raison de sa force aveugle est là.

Aussi les sciences qui s'en servent sont seules vivaces.

Aussi le peuplé qui l'a adoptée comme critérium de sa vie politique est celui qui inspire aux nations le plus de confiance, malgré les haines et les défiances qu'il soulève d'autre part par sa personnalité et son égoïsme. La méthode de l'Angleterre attire, son caractère repousse ; on Timite, on l'admire en la maudissant.

Si la France, l'Angleterre, l'Allemagne ont tant d'influence parmi les peuples modernes, c'est que chacune d'elles est un critérium organisé, soit dans les œuvres d'esprit comme en Allemagne, soit dans la direction des choses politiques comme en France et en Angleterre. Et non-seulement par la connaissance de la méthode qui fait la vie de ces peuples on a la raison de leur prépondérance, mais on en pénètre le caractère j^articulier. L* Allemagne éblouit dans les sciences et les arts où l'intuition se peut exercer, mais ne réalise que peu de chose partout ailleurs. La méthode française, plus large mais moins solide que l'anglaise, assure à la France par son relâchement même l'avenir des choses politiques. Tramée par Tévidence pure à l'observation superficielle et réaliste, la France cherche à compléter sa méthode tantôt par celle de l'Allemagne, tantôt par celle de l'Angleterre, et parfois elle entraîne tout par des évidences justes et puissantes. L'Angleterre satisfait les peuples par des expériences cer-

taines. Ils se reposent en elle par la même raison que la science lassée de critériums dangereux et vains s'en remet à l'expérience. Repos sûr pour Tattente, funeste s'il était durable, repos qui serait décadence.

Montesquieu a bien décrit ce génie de l'Angleterre quand il a dit : « Son gouvernement est plus sage (que ceux de Rome, d'Athènes et des républiques italiennes), parce qu'il a un corps qui T examine continuellement et qui s* examine continuellement lui-même ; et telles sont ses erreurs qu'elles ne sont pas longues, et que par V esprit (T attention qu'elles donnent à la nation, elles sont souvent utiles. >• (Grandeur des Romains, ch. viii.) N'était-ce pas peindre le génie de l'expérimentation ?

Si l'Angleterre peut supporter la liberté, c'est que l'expérimce fait loi et organise. Si la France change toute liberté en licence , c'est que r évidence personnelle désassemble , disjoint, désorganise' et appelle la cohésion factice des répressions et de l'absolutisme. C'est de Thistoire.

Aussi les nations ont beau voir la grandeur de la France, ses élans, ses ressources, c'est vers l'Angleterre haïe qae les peuples en détresse et en transformation tournent les yeux. On y sent une méthode sûre. Ces évidences de la France font peur. Il faut du solide à la France; de l'élévation à TAngleterre. Le critérium absolu seul peut transformer ces peuples.

Le critérium expérience est le maintien de la liberté dans les nations modernes comme la sécurité des sciences. Mais, s'il est sans danger pour les choses qu'il pénètre, il est d'autant plus à redouter pour celles qu'il ne peut atteindre.

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