‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 62 sur 130 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Cependant si cet état de notre science laisse assez tranquille , cet état de notre société trouble les intérêts, les esprits, les dévouements. De tous côtés on tente de sauver l'homme moderne.

Ici ce sont de vastes systèmes sociaux qui ont leur grandeur dans le sentiment, leurs aberrations dans les théories, leur vérité parfois dans des obseiwations et des arrangements de détail. Ceux-là croient que l'organisation sociale est la cause première des développements humains ; fausseté que nous avons relevée plus haut. Rêveurs qui scindent Thomme, et les plus dangereux de tous; car, parlant toujours au nom des intérêts tangibles, ils se donnent facilement l'apparence de ne rêver point. Tout est songe, qui ne tient pas compte de l'homme entier. Il semblerait que le propre des visionnaires est d'être élevés ; ceux-là sont bas. Pour être raplati, le rêve n'en est que plus redoutable. « Qui fait Tange, fait la bête, » a dit Pascal; qui fait la bête de parti pris, fait pire encore. L'homme est tellement élevé au-dessus de soi par l'absolu qu'il contient, qu'il ne peut arriver à se concevoir lui-même ; c'est leur excuse.

D'autres proposent à l'esprit celte religion sublime, qui a la vertu pour moyen et pour but. Ceux-ci croient que les. religions sont la cause première et unique des développe ments de l'humanité. Nous leur avons déjà répondu. Pour

eux, tout se borne au désordre moral. Ils pensent de bonne foi que l'esprit- pourrait à son gré se jeter dans la moralité aveugle. Qu'ils connaissent mal Thomme et les lois de son esprit !

Ces tentatives échouent. Les doctrines sociales expirent sous le rire. Les renaissances religieuses sont de petits faits isolés qui ne se produisent qu'où Tonne^ense pas, qu où Ton est découragé, si Ton pense. Ce n'est pas sans une raison prpfonde : c'est que l'esprit en admettant a priori une religion quelle qu'elle soit, fût-elle sublime comme l'Évangile, retomberait dans le critérium foi, et la foi peut bien être un levier de l'esprit dans la méthode, mais ne saurait être la méthode entière, ce qu elle devient, si on la veut contrôle dernier. L'expérience n'en est plus à faire, elle est faite. Le monde reviendrait en masse et spontanément k la loi du christianisme, que la question de fond ne serait pas résolue. Tout serait k recommencer bientôt après, et Fesprit so redresserait, comme malgré lui, redemandant son critérium. C'est Ik la grande fatalité de la situation moderne. Sentez bien que vous êtes tous poussés malgré vous. Vous allez. Où?

Quelque puissantes que soient les bonnes organisations sociales, quelque grand que soit le soutien moral qui naît de ridée religieuse, ils ne peuvent rien contre les négations vagues, les affirmations bizarres, les aspirations au hasard, les sentiments personnels qui troublent toutes les lois absolues du vrai, du bien et du beau, hasardent la science, l'art et la morale de notre temps, le rabaissent et le démoralisent.

La philosophie, de son côté, fait ses efforts et ils sont nobles. Les uns élèvent des monuments k l'idée justice, les autres k la morale ; ceux-ci k la théorie pure, ceux-lk k l'application. Une école, voyant s'effacer - des mœurs l'influence de la relig'on, a tenté de lui succéder en établissant en France une sorte de mandarinat moral et intellectuel par les universités. Vains efforts. La philosophie a-t-elle une autre loi morale que la religion? A-t-elle un critérium plus solide que la foi dans cette évidence personnelle qui tourne, façonne, pétrit, figure et défigure l'idée morale au caprice et k la passion? La philosophie, telle qu'elle est, sans notion de l'absolu

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et de la méthode, ne peat rien. L'homme ne risque pas sa vie sur Taffirmation d'autrui, ni sur un rêve, fût-il moral et sublime. Il faut qu'il soit sûr de la vérité. S'il soupçonne, il jouit.

Impuissance partout. La foi n'est plus le critérium de la morale, la philosophie n'en a point. Sans critérium pas de loi morale, sans loi morale pas de liberté. Tout se tient. Les théories sociales et politiques, fussent-elles vraies, sont réduites à néant par là même. Toutes en efifet impliquent la liberté ; la liberté nécessite des caractères trempés par la loi morale. Ne touche-t-on pas, par notre exemple même, que le critérium est la cohésion première des sociétés?

Si la loi morale n'est point suivie parce qu'elle n'a point d'appui ni dans la foi, ni dans la certitude de l'absolu ; si, d'autre part, la foi ne peut nous rendre cet absolu ; si enfin, comme nous l'avons montré, toutes les méthodes scientifiques, loin de nous en donner la certitude, ne tendent qu'à le nier : où roulons-nous, et quel épouvantable cercle que celui où nous sommes entraînés dans le vertige et l'horreur? Le despotisme est au bas. Il viendra maFgré lui-même, c'est nous qui l'aurons forcé de nous saisir.

A quoi croit-on? A la politique, à la morale, à la religion? La religion, délaissée, ne paraît plus que l'intérêt des anciennes castes ; la morale, un rouage de gouvernement ; la politique le triomphe des intérêts les plus forts. Au jour de la jeunesse, il y en a peut-être encore qui sentent quelques vagues impressions les élever et lutter en eux. Le sentiment persiste dans le monde par le renouveUement de l'homme. Le lendemain, ils sont dans le doute et la décadence. Ils rejettent malgré eux, en pleurant, en se lamentant. Ils tâchent à conserver ceci, cela ; mais le tout y passe, parce que le tout manque de base solide, et qu'on le sent. Tous ces beaux développements qui s'étalent et paraissent exister; ces arts, cette vie qui s'enluxent également; cette religion qui paraît faire mouvoir ; ces politiques qui paraissent passionner ; ces morales qui n'ont persuadé que leurs inventeurs ; tout porte au fond de ses entrailieri le mal originel de l'incertitude. Mal mortel.

Il faut, pour sortir de cet abîme, que nous arrivions à remplacer la foi de l'absolu par sa certitude, ou c'en est fait.

Ce n'est pas la science moderne qui suffira à cette grande œuvre. Malgré toutes ses précisions, sa domination, sa possession du monde physique , elle n'apaise aucune douleur de l'esprit, elle ne le repose d'aucun doute.

La seule notion de la méthode aura cette puissance rédemptrice qui s'épandra et pénétrera tout, religion, philosophie, politique, art, science et vie. Mais il faut que cette notion soit absolue, nécessaire; il faut que son critérium soit un, infaillible et absolu ; il faut enfin qu'après l'organum grec, après le novum organum moderne , commencé par Bacon et achevé par Descartes, il soit fait un ultimum organum. Cette pensée explique le titre de cet ouvrage et montre qu'il n'est point un orgueil, mais le sentiment d'une nécessité.

C'est la grande voie d'eau du naufrage moderne ; aucune des splendeurs de notre civilisation ne pourra la sauver de ce trou secret dans le flanc. Toujours ballotté de la solidité de Tordre matériel à Tinsolidité fatale faite par les fausses méthodes à Tordre spirituel, coureur d'aventures philosophiques et sociales, notre temps, notre pays surtout, ne pourront avoir leur forte assiette que par cette notion unique et uuiverselle comme l'esprit et l'action de l'esprit. Nous n'aurons ni religion, ni métaphysique, ni art élevé, ni sûreté morale, ni organisation de liberté que si nous savous conquérir la constitution absolue de la méthode. Ce problème domine tout, esprit et corps, moralité et bonheur, science, art et vie, politique et religion, ordre et liberté ; car cette question qui parait et qui est en soi si abstraite, est de toute pratique par ses conséquences et ses applications; de telle sorte qu'il n'y arien qu'elle n'éclaire ou n'obscurcisse dans tous et dans chacun des développemnnts de l'humanité.

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