‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 66 sur 130 · M. Claude Bernard · texte numérisé non relu

M. Claude Bernard

C'est Texcès seul où nous tombons par le manque de méthode qni nous l'arrache.

Et qu'on ne croie pas que cette aspiration soit propre à notre temps. Elle est de tous les âges. Les religions en sont la montre. Les sciences n*ont jamais eu que cette voie. Les arts dans l'antiquité en ont été plus proches que nous. La politique y a toujours aspiré.

Lliistoire en effet ne nous montre-t-elle pas avec éclat toute civilisation si embryonnaire quelle soit aspirant à l'unité. Cet appétit est si puissant que l'humanité le veut satisfaire par tous les moyens» vrais ou faux. Les grandes théocraties, les tyrannies et leur durée ne sont explicables que parla. Entraînement fatal, tout à la fois déplorable et sublime. Sublime, car il contient le sens de l'absolu se réalisant dans les institutions humaines. Déplorable, car les méthodes fausses donnent des unités fausses où l'homme gémit durant les siècles, loin de cet absolu qu'il cherchait. Une méthode nouvelle peut seule arracher les civilisations à une unité fausse. Ainsi la méthode grecque a seule détruit les unités théocratiques antiques; ainsi la méthode de Bacon, Tunité théocratique catholique. Je ne crois pas par ailleurs que les grandes théocraties ei tyrannies, indiennes, chinoises, turques, puissent être arrachées à leurs erreurs par le christianisme tel qu'il se présente. La raison en est que sa méthode est la même que celle de ces religions et de ces états. C'est la foi détruisant la foi. Or, unei méthode par la foi peut produire de grands résultats, où il y a découragement ou manque de méthode, ce qui arrive dans l'ignorance primitive et dans l'athéisme. C'est ainsi qu'on peut rendre compte des rapides progrès du christianisme primitif, comme aussi du protestantisme, venus tous deux dans des temps de découragement et d'athéisme. Mais où la méthode par la foi est en vigueur où l'état de l'esprit s'en satisfait comme à la Chine, aux Indes, en Turquie, cette même méthode par la foi ne peut plus rien. Ces peuples n'y veulent voir qu'un change • ment d'assertions et ils s'obstinent dans les anciennes. Les faits démontrent qu'on a peu de prise sur eux, en voilà la raison.

Quant à ce grand entraînement. à l'unité toujours tentée et jamais réalisée, il n'est autre que le sens de l'absolu appli-

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que à rétat social. L'individu, la multiplicité s'y infériorisent et s'y sacrifient sous toutes les formes par l'amour de la patrie, Tamour de l'humanité, etc. — Même dans les époques qui ont cherché l'unité par la multiplicité, et je n'en saurais compter que deux, la Grèce et les temps modernes, on voit toujours l'homme travaillé par cet impérieux besoin. Gyrus, Alexandre, Rome, Gharlemagne, la théocratie catholique, Napoléon, sont les grands éclats de cette ardeur d'unité quand même. Despotisme et liberté en sont tourmentés avec une égale force. L'Amérique se vantait avant ses divisions d'y arriver, la Russie, l'Angleterre cherchent incessamment à la réaliser par la conquête et le commerce , la France par des principes, mais trop aussi par des systèmes qui iraient jusqu'à discréditer cette grande pensée.

Pour nous, nous croyons que la science sociale comme la santé, les maladies, les idiosyncrasies a des lois nécessaires. Nous avons essayé ailleurs d'établir que ces lois trouvées seraient aussi bien le guide de l'historien que du politique. Nous avons tenté d'en poser une, celle du sacerdoce et de l'état dans les sociétés libres. Coexistence fatale et fatalement en guerre sans la loi;

Ce problème est fondamental des organisations sociales parce qu'il implique l'accord de la conscience , du gouvernement et du clergé, des peuples, des prêtres, des rois.

De jnême quand nous serons dans l'esthétique nous tenterons de déterminer les lois absolues de l'art.

Les médecins, les politiques, les historiens, ces artistes, appliqueront ces lois. G'est-à-dire que l'art sera appuyé sur la science, le personnel sur le nécessaire, l'inspiration sur l'immuable. Au lieu de ces arts en dérive où rien n'est scientifique, où tout est empirique, nous auronsdes applications où l'homme, ce metteur en œuvre de l'absolu, se fera toujours sentir, mais où l'absolu apportera aussi ses solidités.

Le christianisme ne vit que d'absolu , c'est sa gloire. Il ne se contente pas de cette philosophie à l'Aristote et à la Des-

cartes où Ton ne peut s'empêcher d'appeler Dieu , selon le mot de Pascal, pour donner une chiquenaude au monde afin de le mettre en mouvement. Il ne croit pas qu'après cela il n'y a plus qu'en faire. Il le voit en tout comme principe d'action, il le veut en tout comme but. C'est dans Tordre moral qu'il a admirablement compris et pratiqué cette vérité effacée nous l'avons dit dans l'ordre intellectuel.

Quand Pascal dit après le christianisme : < L'homme n'est donc qu'un sujet plein d'erreurs ineffaçables sans la grâce, » qu*est-ce que cela signifie sans cette langue mystique? cela veut dire : L'homme est un sujet plein d'erreurs sans l'absolu. Le savant ne dit pas autre chose, l'homme est un ignorant sans les lois absolues.

Des deux parts même affirmation. C'est le premier mot de la méthode.

Le christianisme poursuit cette nécessité de l'union de l'absolu et de l'homme dans tous ses dogmes.

Le panthéisme pousse si loin la confusion de l'homme et de l'absolu, que l'honmie devient l'absolu en acte, au lieu de rester l'opérateur de son acte propre par le principe de force de l'absolu.

H est absurde et impie de ne voir qu'impiété dans le haut sentiment que l'homme moderne a de soi et de son rôle. Certes la déification de l'homme est insensée et ce rêve mourra sans être né que dans quelques orgueils malades. Mais il y a cela de pronfondément vrai dans ces pensées secrètes, dans ces agitations de l'âme moderne, qu'elle sent l'absolu venir à elle et dans elle, la pénétrer, la féconder. Elle sent qu'elle va agir, qu'elle agit déjà par l'absolu. Aux premières heures elle s'en fait accroire sur sa propre puissance. Poussée par l'attribution qu'on lui a faite du critérium, elle arrive à penser que c'est elle qui fait cet absolu, parce qu'elle le conçoit; mais qu'on lui donne le vrai et Tunique critérium, elle renoncera sans peine à cette illusion de méthode, à ce mirage d'esprit.

Certes la théorie du progrès infini c'est-à-dire de l'homme

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arrivant k être Dieu est une folie que la mort, que la vie, que l'ignorance, que la science détruisent également ; contradiction de l'absolu et de Thomme.

Mais la théorie du progrès indéfini, c'est-à-dire de Thomme grandissant par l'absolu incorporé par le bien, par le savoir, appliqué parla morale, Part, l'industrie, la vie est une doctrine juste, sainte, anoblissante. Vous êtes comme des dieux, a-t-il été dit.

Tout ce qui s'oppose à ce but doit être renversé. Le même Paul a nommé cette révolte : l'obéissance à Dieu. Le Christ a dit qu'il apportait la guerre. Gomment doit être définie cette guerre dans toute son extension? union de Thomme à l'absolu par les lois nécessaires du bien, du vrai, du beau, malgré la race, malgré le climat, malgré les tempéraments, malgré les préjugés, malgré les affections, malgré les passions, malgré les religions, malgré les philosophies , malgré les systèmes, malgré les tyrannies, malgré les gouvernements, malgré l'homme, malgré les sociétés, malgré les fausses méthodes, malgré les fausses sciences.

Les temps anciens avaient l'horreur du nouveau par un sentiment secret de leur faiblesse méthodique . Notre temps en a la fièvre parce qu'il a l'espoir d'arriver à la méthode absolue, et par elle à la pénétration de l'absolu même et à l'application de ses lois. L'absolu est le sûr repos de l'esprit en activité.

Les Grecs, malgré leur méthode, qui sapait toute tradition, se voulurent toujours rattacher à quelque chose déjà vénérée. La dialectique chrétienne s'appuie toujours sur la tradition, jusqu'à Lamennais qui ferme cette ère si longue en faisant éclater la faiblesse de la tradition par l'excès même qu'il commit d'en faire le critérium.

Dès l'ouverture du monde moderne le nouveau prend son droit. Son droit, est-ce parce qu'il est nouveau ? non, mais parce qu'il est l'espoir de la découverte d'une loi absolue. Pascal lui-même ne peut s'empêcher de faire du nouveau la marche de l'esprit. (Pensées.) Cet amour du nouveau c'est la pratique de la foi au progrès indéfini, c'est-à-dire à l'homme grandissant par l'absolu ,

Qu'importe .en effet la tradition à une loi nécessaire décou-

verte par la méthode certaine ? Fatalement vraie, il importe peu qu'elle soit d'hier ou devant les siècles. N'était-elle pas devant les siècles étant absolue ? c'est donc un mot méthodiquement vrai que celui du Christ, plein de la vérité de la religion de l'esprit qu'il apportait : « Elle est avant tous les âges dans le sein de Dieu, cet absolu dont toute loi nécessaire connue est comme un voile enlevé à son étemel mystère et à son éternel rayouDement.

Il y en a qui veulent faire tourner l'humanité dans un cercle sous prétexte que c'est toujours le même homme vivant. Oui, c'est toujours lui, mais lui diversement imprégné d'absolu. Quoi, c'est le même homme, ce &ubisseur des théocraties antiques, perpétuées dans l'Inde par le manque de renouvel- . lement de la méthode et de la notion de l'infini, que ce Grec se baignant d'absolu dans l'art, dans la science, dans la métaphysique par sa méthode audacieuse l C'est le même homme que ce paria et que ce Grec, cet homme moderne faisant certitude tout ce qui n'était qu'intuition et aspirant à la vie universelle par l'absolu certifié î

Vous voyez bien que tous sans exception vous allez à l'absolu . Si vous n'y allez pas, vous êtes traînés. Vous êtes côte k côte, vous labourez le même sillon. Il faut vous habituer à vivre avec lui sans que ce grand nom vous effraye ou vous surprenne. Contemplez un instant la notion de la méthode absolue fixée, les certitudes qui en coulent dans toutes les applications, et cette vie universelle oii tend notre époque se réalisera parl'incorporation, l'assimilation de l'absolu par l'homme. L'homme sera l'acteur de l'absolu tout en étant homme et cet homme toujours le même, grandira et s'engéantera sans fin comme grandit l'indéfini de la science. L'homme ne sera lui-même que lorsqu'il aura fait l'absolu son compagnon de peine.

On a dit : il n'y a que la foi qui sauve. Se sauver c'est s'unir îi l'infini, cela est vrai, jusqu'au doute. Nous disons : il n'y a que la certitude qui sauve. Seule elle attache irrévocablement l'homme k l'absolu par ses lois mêmes. La certitude ne s'obtient que par la méthode absolue.

128 PROCEMIUM.

Iir QUESTION.

MÉTHODE ET REUGION.

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