CHAPITRE IV
C'est une opinion ancienne comme la science, qu'aussi loin que la raison humaine puisse remonter, elle rencontre des noiions dont la contradiction la confond .
Le théisme, le dualisme , le panthéisme vivent également de cet antagonisme diversement interprété.
= Depuis Platon, en passant par l'école d'Alexandrie, saint Augustin, Bossuet, Malebranche, pour aboutir au spirituali!^m<î moderne représenté par les écoles éclectique et néocatholique, on admet que l'esprit voit l'idée dans l'infini.
On est donc amené à affirmer, même malgré soi , que les vérités de la science sont des vérités absolues. M^is (ximme les sciences sont des notions ou idées limitées , il résulta que
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la notion , et avec elle la limite , se trouvent transportées à l'absolu, et que l'absolu n'est que le composé de l'ensemble possible des notions.
Les mathématiciens, ces logiciens quand même, ont appliqué cette théorie latente , en donnant le nom d'infîni à toute cette partie de la science que l'esprit ne peut fixer : terrible jeu de mots, sur lequel nous reviendrons, et gui fait des mathématiques la vérité absolue de l'infini.
Or, qu'implique la notion? Elle implique une détermination qui est elle-même ; une indétermination, qui est ce qui n'est pas elle. Car elle n'est elle qu'à la condition de n'être pas ce qui n*est pas elle-même. Le terme négation est donc compris dans le terme affirmatif : notion. Elle implique une identité qui est elle-même plus la différence qui est ce qai n'est pas elle. Elle implique encore l'être qui est elle notion en tant qu'affirmée, le non-être qui est elle, notion, en tant que bornée. Elle implique le nécessaire qui est elle en tant que vérité , le multiple qui est tout ce qui n'est pas ellemême.
La notion ne vit donc que par le principe de contradiction inclus dans le grand antagonisme. Et elle en vit de telle sorte que ce principe de contradiction est nécessaire, essentiel à sa vie, à ce point que si on le lui enlevait, la notion cesserait. Prenons par exemple les mathématiques , cet ensemble de notions si simples et si bien fixées. Les contradictions pair et et impair, unité et multiple, sont de telle nécessité incluses dans la science, lui sont tellement vitales, qu'elles ne sont qu'elle-même, et que si on les voulait enlever, on détruirait la science.
Or si le principe de contradiction est nécessaire à la vie de la science, si l'esprit voit la science en l'absolu, si la science est une vérité absolue, il en résulte que le principe de contradiction est dans l'absolu.
= Mais si le principe de contradiction est dans l'absolu, que va-t-il se passer î ,
Ici nous voyons s'avancer le panthéisme qui ^ prenant la philosophie par la substance, à la suite de Spinoza, va tirer des conséquences inattendues de cette théorie, où le spiritualisme se reposait bercé par le côté plein d'élévation qu'elle contient, et ne songeant même pas à en tirer les conséquences, tant il était satisfait de cette vision.de l'idée en Dieu. Le panthéisme devait lui être un terrible réveil.
Sile principede contradiction est dans l'absolu, qu'est-ce que l'absolu ? C'est l'être, dit le panthéisme, et il le prouve. C'est Tétre I Mais alors le principe de contradiction est donc le vrai principe, la vraie condition de vie, la nécessité essentielle , la constitution même de l'être. Et dès lors l'être contient donc le non-ètre, comme notion contient négation. Identité et différence, nécessaire et contingent, détermination et indétermination, multiple et un, nécessaire et possible sont la vie même de Têtte. Et comme l'être c'est le tout, c'est l'unité absolue, le tout et l'unité ne sont que cette contradiction même qui s'épanouit dans la vie.
C'est logique , il n'y a rien à dire , et le spiritualisme n'a pas à reprocher au panthéisme. Le panthéisme est la même philosophie que le spiritualisme , avec cette différence que l'un n'engage l'absolu que par l'incorporation de la notion, l'autre par l'incorporation de la matière. Oii la notion passe, la matière passe; car toutes deux sont composées, ainsi que nous venons de voir, des mêmes éléments métaphysiques.
On peut donc dire que cette théorie était latente dans le spiritualisme par l'imprudence de sa confusion. Malebranche, parla tension excessive qu'il donna à la question, fut comme le trait d'union entre le spiritualisme et le panthéisme allemand. Jamais l'affirmation de la vision en l'absolu ne s'était préseniée avec tant de volonté que dans les écrits de ce grand homme. Depuis lui, le spiritualisme en rtcula, et n'osa jamais être aussi explicite. Si l'esprit voit dans l'absolu, il voit donc l'absolu; si sa connaissance est l'absolu vu, il est donc l'absolu ; mais si l'esprit est l'absolu, l'absolu n'est donc que l'esprit lui-même. On ne peut pas s'arrêter de Malebranche à Schelling et à Hegel. Et c'est l'état de tout ce qui aujour-
d'hùi ne se réfugie pas dans un spiritualisme qui a peur de ses propres conséquences.
En face de Malebranche, Spinoza, esprit moins sublime, non pas plus audacieux , mais forcé par le terrain où il se plaçait, à des conséquences que Malebranche évitait, appliqua à la substance cette grande confusion. Il aboutit à Tunification de la substance finie et de la substance infinie, comme la logique voulait qu'on aboutît par ailleurs à l'unification de l'esprit et de Tabsolu, de la notion et de la science avec l'idée en soi. Mais si la substance finie est une à Tinfinie, comme le propre de la substance finie est être et n'être pas, le nonêtre est donc codienu dans l'être en soi.
Ainsi Malebranche et Spinoza sont les deux clefs de cette grande philosophie allemande, tout à la fois spiritualiste par la tendance, par l'élévation, par l'effort, par le désir, par la mise en œuvre, matérialiste par le résultat et la conséquence nécessaire.
Quand je vois où vingt-cinq siècles de logique ont poussé la question, de doctrine en doctrine , de génie en génie, je m'épouvante en contemplant l'effroyable résultat d'une question mal posée dans l'humanité , et j'absous complètement ceux qui aboutissent à des erreurs où se fait i^entir le poids d'un SI immense passé.
Quelle fut la faute de Hegel, de Schelling? Celle de Spinoza, celle de Malebranche. Quelle fut la faute de Malebranche et de Spinoza? Celle de Bossuet et de saint Augustin. Quelle fut la faute de saint Augustin et de Bossuet? Celle de Platon. Quelle fut celle de Platon? La vision directe dans l'absolu qui entraînait la confusion de la notion avec l'idée en soi. Et de cette pensée qui relevait tant l'homme, qui le faisait assister aux mystères divins de l'infini, devait sortir cette doctrine de Hegel qui, tout imprégnée elle-même du sentiment du divin dans l'esprit, aboutit à la destruction du divin et de l'absolu , et conduit, malgré toutes les énergiques et souvent sublimes protestations de son auteur , à l'abaissement de l'homme.
= Est-il donc vrai que l'esprit ne puisse pas métaphysiquement remonter plus haut que ces deux termes négatifs Tun de l'autre ? Est-il vrai qu'au haut bout de la connaissance humaine,- il n'y ait que ces deux? Est-il vrai que la valeur finale des sciences soit un absolu? Est-il vrai que l'esprit voie en l'absolu ? Est-il vrai que l'être contienne l'être et le non-être, ou que le principe de contradiction soit la loi de sa composition ?
C'est cet ensemble de questions que va éclairer médiatement ou immédiatement le problème résolu de l'essence des antinomies.
La question des antinomies ne s'est posée en plein jour que par Kant. Jusque là elle covivait dans le spiritualisme avec des théories qui en étaient la négation ; elle vivait dans le panthéisme comme logique secrète, dans le dualisfne comme affirmation de foi.
Kant fit métaphysiquement éclore le problème ; depuis loi, l'esprit voit et touche les antinomies dans et autour de lui.
Mais si Kant fut un observateur pénétrant des antinomies, s'il en constata la vie, il n'en scruta ni la cause, ni l'essence. Intimidé par ce grand spectacle, il ne le sonda point dans son principe. Hegel, comme lui et de lui, accepta l'indéfinité antinomique, comme le premier principe nécessaire, et en fit la base de son étonnante vision métaphysique.
La question des antiDomies n'est donc pas véritablement posée tant qu'on ne s'est pas demandé quelle est leur es-
G'est seulement après la solution de ce problème que nous pourrons nous dire : Les antinomies sont- elles l'équation de l'être? sont-elles des réalités également nécessaires et éternelles? sont-elles des principes nécessairement coexistant et ayant pour conséquence l'antagonisme absolu de l'absolu? Questions secondaires qui, pour Hégèi et Kant, sont restées la
primordiale. Problèmes que ces grands hommes ont résolus empiriquement, non pas mëtaphysiquement , par cela seul qu'ils ont accepté à 'priori les antinomies comme les premiers principes nécessaires.
Telle est la série de difficultés qu'il est indispensable d'approfondir pour arriver à la solidité de l'être et à la certitude métaphysique que l'esprit placé en face de l'être^ n*en saurait tirer que réalité.