‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 81 sur 130 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

liOl de composition antinomique. (Suite.)

D'abord on est parti de la base fausse, que nous venons de détruire, que les antinomies sont les premiers principes nécessaires. Gela seul suffirait pour anéantir le système ; mais acceptons cependant la discussion.

On était très-embarrassé de trouver l'identité de cette affirmation-négation ; il fallait la démontrer cependant pour arriver à Tunité, cette nécessité de toute métaphysique sur laquelle les systèmes peuvent varier, mais k laquelle tous aspirent également.

Partant donc de ce système préconçu des antinomies premiers principes nécessaires, on a essayé d'incorporer les contradictoires dans ime unité fictive. Tentative inutile, puisque la solution était déjà préjugée.

Q fallait d'abord se demander ce que c'est que l'unité. Il y a unité toute fois que l'essence se trouve en possession de ses qualités essentielles. L'unité est donc proportionnelle à l'essence et aux qualités essentielles et ne peut être que par les qualités essentielles. Il y a unité mathématique, logique, matérielle, notionelle, quand les composants essentiels à chaque ordre de manifestations de l'être se trouvent. Et chaque unité est liée k son essence propre, de telle sorte que l'unité mathématique ou logique ne fera jamais une unité essentielle matérielle et réciproquement.

Or, qu'a-t-on fait ? On a appliqué une unité mathématique à l'essence matérielle, et l'on a fait comme si l'unité mathématique avait la même essence et la même vie que la matière. Il ne suffit pas de nombrer les matières et de les unir en un chiffre pour leur donner une identité essentielle. Certes,

186 ORGANUH.

les mathématiques ont une solidité et réalité numérique; mais il n'est pas vrai qu'en tant qu'unité, matière et nombre soient identiques.

On raisonne donc ainsi : Si je considère blanc et noir, il coexistent dans le genre couleur, rationnel et irrationnel dans le genre animal : donc, le genre contient les contradictions partielles dans une unité.

Voici donc deux notions ou deux matières, comme on voudra, blanc et noir; voici donc deux notions ou deux pensées vivantes, comme on voudra, rationnel et irrationnel qui vont se trouver unies non en elles-mêmes notions, non en ellesmêmes matières, non en elles-mêmes pensées vivantes, mais dans une unité mathématique parfaitement étrangère à leur nature, à leur vie, à leur essence, à leur être. On assemble donc là deux ordres d'idées qui ne sont point en rapport entre eux. Certes, nul ne nie que des êtres contradictoires ne coexistent dans le genre ; mais il faut nier que le genre soit autre chose que l'unité mathématique des êtres qu'il contient. Il faut nier qu'il soit à ces êtres une unité essentielle, réelle, et se rapportant à l'essence propre des êtres contenus. Cette unité, si elle se rapportait à l'essence des êtres contenus, serait un être véritable composé de chacun des êtres ; et chacun des êtres y apportant son essence, l'essence de l'être un, ne serait que l'essence de tous. Mais on voit ou cela mène : des êtres matériels en unité ne formeraient plus qu'un bloc de matière, composé de la matière de chacun. Ainsi le genre animal serait un grand tout matériel et matériellement réalisé en tant que genre, à peu près comme ces animaux fossiles qui, par leur aggrégat, forment un corps unique. Or, il est bien certain pour tous que dans l'unité du genre il n'y a pas un être, mais une collection d'êtres ; il n'y a pas vie propre, mais seulement la vie des êtres contenus. L'unité mathématique, sortant de la sphère des essences mathématiques pour s'appliquer soit à l'essence des notions, soit à celle des matières, ne constitue donc jamais autre chose qu'une unité numérique, et n a jamais le pouvoir de réaliser l'unité effective et essentielle des êtres compris.

Ainsi le nombre, la collection, le genre tout en ayant une

réalité numérique esseutielle, n'ont pas la réalité essentielle des individus qu'ils comprennent. Cette réalité essentielle de l'individu reste k l'individu. S'il y avait un être couleur, un être animal, un être armée, un être humanité qui fussent par essence tous les êtres qu'ils comprennent, qui fussent réellement être, Hegel aurait pu être en droit d'affirmer cette unité ; mais il n'y a pas être, il y a agrégat d'êtres formant unité numérique, mais non unité d'essences. Geries la philosophie peut, à la façon que la jurisprudence considère des sociétés, des congrégations, comme des personnes, considérer le genre, l'espèce comme des unités ; mais de même que la jurisprodence ne fait que des personnes fictives, de même la philosophie doit comprendre qu'elle ne fait que des unités numériques et non de vrais êtres, et que par conséquent elle ne peut raisonner sur ces unités qu'en tenant compte de la différence de réalité qu'il y a entre elles et l'individu composant. Passons par- dessus cette unité mathématique qui se trouve impliquée dans armée, animal, couleur, humanité ; où trouvez-vous l'essence de couleur, d'animal, d'armée et d'humanité? Dans le nombre. C'est donc une essence numérique. Mais l'essence animal qui ferait d'animal genre un animal, l'essence homme qui f3rait d'humanité un être, où les trouvezvous? Nulle part, si ce n'est dans l'essence même de chacun des êtres composants, essence inhérente à l'individu et incommunicable au genre. Toute la faute consiste donc ici à confondre deux essences, la numérique, la matérielle, et à se servir pour raisonner alternativement de l'une et de l'autre comme si elles étaient une seule et même essence. Le propre de la philosophie doit être de prendre chaque chose en son essence ; autrement il n'y a que confusion.

=Et d'ailleurs cette prétendue notion de l'unité nous donnerait-elle l'unité? Non, fausse en elle-même, elle est fausse dans son résultat. En effet si l'on considère humanité, armée, couleur, comme ils sont des agrégats, il faut dire qu'ils ne sont qu'une résultante d'individualités. Étant résultante, ils ne sont pas principe; mais s'ils ne sont pas principe, comment seraient-ils l'unité, car l'unité est principe ou n'est pas ..En voulant chercher l'unité par ce procédé on va droit à l'inverse

Digitize'd

puisqu'on s'éloigne du principe pour ne considérer que la conséquence, la résultante. — Et quel principe va-t-on donner à cette résultante élevée en unité? Humanité, armée, animal, couleur nfétant que par des individualités et ayant par là leur principe d'être dans l'individu, il résulte que l'individu va être le principe de l'unité, c'est-à-dire que le contingent va être le principe de l'absolu, la négation le principe de l'affirmatioD, le non-être le principe de l'être. Or il est démontré au contraire que la négation n'est que par l'affirmation, le non-être que par l'être, la discussion par l'affirmation, l'autre par l'un, le fini par l'infini, le contingent par l'absolu.

= Et que les spiritualistes n'espèrent pas plus que Hegel échapper à cette conséquence. Car si Hegel est forcé à cette conclusion pourlathéprie de rêtre,les spiritualistes sont amenés au même résultat logique pour la théorie de la notion. Cela est fatal dès qu'on ne nie pas que l'esprit voit l'idée en l'absolu*. S'il voit en l'absolu, la notion est constitutive de l'absolu. Or, comme la notion c'est- le multiple de la pensée, comme les antinomies sont dans la notion puisqu'elles constituent la variété des notions, il en résulte que l'absolue idée est composé par le multiple notion et les antinomies notions, de la même manière que l'absolu être est composé par le multiple matière et les antinomies réalisées dans la vie, comme armée, animal, humanité, sont unité formées par les êtres compris.

Ainsi les spiritualistes ont beau affirmer l'existence indépendante de l'absolu, ils. la détruisent, tout comme d'autre part Hegel a beau affirmer l'inexistence du multiple matériel, *il ne l'en fait pas moins le constituant de l'absolu. Or, il n'y a qu'un moyen de sortir de cette double impasse, c'est de chasser les antinomies comme premiers principes également nécessaires, et de les affirmer, ainsi que je crois l'avoir établi, comme un état secondaire n'altérant en rien l'unité, mais au contraire la rendant seule possible, et cela aussi bien pour la notion que pour la matière. Si les notions c'est-à-dire les

1 . Ne nous préoccupons pas encore ici comment l'esprit peut arriver aux notions nécessaires. Cela sera dit en son lieu.

sciences, car 'les sciences ne sont que les notions ordonnées et certifiées; si les notions, dis-je, ne sont pas séparées de Tabsola tout en étant en lien nécessaire avec lui ; si l'on reporte en un mot les vérités scientifiques dans l'absolu, si Tbomme Yoitdans l'absolu; comme les notions, les sciences impliquent nécessairement en elles les antinomies^ on ne pourra jamais incorporer dans l'absolu que les qualités fournies par la vie, les sciences, les notions, la matière, le multiple ; c'est-à-dire queFabsolu n'aura jamais que les qualités de Tbomme; c'est-àdire que le devenir sera le composantde l'éternité, c'est-à-dire que les notions déterminées seront les facteurs de la pensée absolue. Or, il est temps que l'on comprenne l'absolu autrement que l'homme, ou le sarcasme de Voltaire planera éterneUement et avec raison sur sa notion et la détruira. Si l'homme crée Dieu à son image 1 où est le Dieu ? c'est rhomme. Et la raillerie n'est-elle pas devenue système. Pour Hegel et ceux qui le suivent, l'esprit notionnel et les moments ne sont-ils pas les composants de l'absolu.

Page 1