‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 85 sur 130 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

L'esprit voyant tout être par les qualités nécessaires voit d'un seul coup le contingent et l'absolu, la matière et Dieu,

r QUESTION,

DE l'esprit et des facultés.

En face de Tétre est Tesprit, cet ardent, cet amant tout à la iois instinctif et volontaire, entraîné et libre, qni aspire sans cesse à Tmiion de l'être ; de quelque côté qu'il se tourne, il ne voit que de l'être, dans l'idée, dans le nombre, daus la matière ; de monde en monde et hors des mondes, l'être est sans lassitude, répondant sans être appelé, et excitant à l'avidité de lui cet esprit déjà si avide.

Qu'est-ce que l'esprit î

C'est la puissance qu'a l'homme de connaître l'être.

De soi Tesprit est une identité composée, comme qualités essentielles, de facultés ordonnées. C'est comme un organe intellectuel à la façon que le poumon, le cœur sont des organes matériels. Organe, facultés, identité réels, mais inertes et mort-nés si on les isole de l'être qui fait leur existence. Ainsi, sans l'atmosphère le poumon ne serait pas. Il y aurait bien quelque chose de conformé en poumon, qui aurait pu avoir ses &cultés, mais qui n'ayant jamais rien eu à respirer n'aurait pas pu les exercer, et par là n'aurait pas pu être véritablement poumon. Sans l'être, l'esprit serait comme un faisceau inerte de qualités sans vie. C'est l'être qui fait être l'esprit. L'esprit commence à vivre à sa première perception à sa première intuition, conome le poumon à sa première respiration. On ne pourrait concevoir un homme vivant avec un esprit qui ne percevrait rien. L'idiotisme absolu n'est que la mort. L'idiot est encore im esprit; il perçoit, c'est par là qu'il vit.

L'esprit doit se concevoir en même temps comme détermination identique, comme facultés et comme vie. Il y a identité et faculté vivante ; non que la faculté soit toujours en acte, mais elle est vivante en ce sens que la puissance d'acte s est fixée en elle avec la vitalité. Ainsi, l'organisme matériel contient la puissance de Tacte sans être toujours actif.

Placé en face des modes variés et multiples de l'être, l'esprit devait être multiple comme lui. L'esprit étant détermination identique et facultés est donc un en étant divers. Ses facultés multiples lui enlèvent si peu de son unité, qu'on peat dire qu'il se retrouve tout entier en chacune d'elles. Les facultés ne sont donc pas des puissances isolées, mais elles agissent en un lien et en une confusion nécessaires. De telle sorte qu'à quelque état de l'esprit qu'on l'observe, à quelque perfection méthodique ou à quelque ignorance qu'on le suppose, ce sont toujours les mêmes facultés agissant dans leur ordre naturel et fatal, ici spontanément sans conscience et sans la volonté d'ordonner l'ordre; là avec l'analyse, le poids et l'appréciation des opérations de chacune d'elles. De telle sorte aussi que si l'on considère isolément une opération quelconque de l'esprit, on y découvre l'acte de toutes les autres facultés unies. Ainsi, dans l'abstraction on trouve la synthèse, et dans la synthèse, l'abstraction; car qu'est-ce qu'on a l'habitude d'appeler abstraction? c'est une synthèse propre à un objet donné; qu'est-ce qu'une synthèse? c'est une abstraction propre à un certain nombre d'objets ou de vérités unies ; de la même façon que dans 1 on retrouve une décomposition possible, ce qui en fait une synthèse, et également l'unité isolée, ce qui en fait une abstraction.

Quelles sont donc ces facultés, dont le faisceau vivant constitue l'esprit?

Ce sont :

P La faculté d'extraction et d'abstraction.

2* La faculté de perception, la faculté d'intuition; forces

simultanées dans leur action et inséparablement agissantes.

3' La faculté de jugement, guiprocède par le raisonnement.

4° La faculté de synthèse.

On peut dire que ces cpiatre grandes puissances de l'esprit enferment tontes les autres, qui n'en sont que l'exercice. Ainsi l'observation se fait par l'abstraction , la perception et l'intuition unies; ainsi le calcul, le raisonnement, l'expérience s'opèrent par toutes les facultés unies et ajustées pour une seule et unique opération. Et en effet, on ne calcule pas, on ne raisonne pas, on n'expérimente pas, sans avoir abstrait et extrait le nombre, l'idée, la chose; sans les avoir perçus ; sans avoir entrevu par l'intuition la loi de sa perception ; sans former un jugement ; sans faire la synthèse formulée de toutes ces opérations unies, synthèse qui, pour être juste, doit être adéquate au nombre, à l'idée, à l'objet.

Les facultés de l'esprit sont donc :

i° En tant que facultés ;

2° En tant que rapport avec l'être ; puisque d'un côté elles sont en elles-mêmes en tant qu'identité vivante, de l'autre, elles sont en tant que prenant possession de l'être par des moyens qui naissent d'elles et de l'être tout à la fois. Ainsi il y a calcul, raisonnement, expérience, parce que l'être se présente sous les modes divers de nombre, d'idée , de matière; ainsi il y a analyse du chiffre, de la notion, de la matière, parce que l'esprit est, par sa nature, forcé de penser par abstraction ; ainsi il y a total, conclusion, expérience affirmée, parce qu'il n'y a pensée que par l'union de certaines propositions concordantes. On ne trouve pas plus l'unité réelle dans la pensée que dans le nombre ; 1 est divisible comme 100, la pensée arbre, homme, est divisible conmie la pensée humanité et forêt.

L'homme ne peut pas plus ne pas calculer, ne pas faire de syllogisme, ne pas faire d'expérience, qu'il ne peut pas ne pas abstraire et extraire, percevoir et avoir d'intuition, juger et synthétiser. Toutes ces opérations lui sont fatales, mais entre ces opérations faites par l'instinct seul, ou par l'esprit en possession d'elles, il y a la différence de l'ignorance à la

science, de la sauvagerie à la civilisation, de l'a priori à Va posteriori, de la foi à la certitude Le sauvage calcule, Ëuclide calcule, Ampère calcule ; parce que tous trois sont en face de Têtre se manifestant pas le nombre ; parce que tous trois ont pour n^Çcessité essentielle d'abstraire et d'extraire, de percevoir, d'avoir une intuition, de juger et de synthétiser. Et de même, Thomme ne peut pas ne pas faire d'expérience à l'état instinctif; et il en a tellement le sentiment, qu'on a donné le nom d'expérience à l'usage pesé et apprécié de la vie. C'est pour cette raison que nous avons vu le Grec si près de l'expérience scientifique dans sa méthode. Quand le sauvage, à la chasse, voit tomber près de lui un corps, une flèche, si vous voulez, il fait une observation fournie par la perception; l'intuition du nécessaire lui fait naître la pensée que ce corps a été mû par une cause; il pose une hypothèse; mais se contente-t-il d'une théorie basée sur cette hypothèse, k la façon trop fréquente des savants? Non, son intérêt, la crainte, le sentiment de sa conservation, l'excitent à pousser l'opération jusqu'au bout, il passe derrière les arbres voisins, il fouille la forêt. Que fait-il? une expérience. Le savant qui aura institué l'expérience, avec tout le poids de chacune de ses opérations, ne procédera pas autrement que lui. Toute opération méthodique naît donc nécessairement spontanément de l'exercice même des facultés de l'esprit. C'est par là que cet homme si divers de l'idiotisme au génie, du sauvage au civilisé, de l'ignorant au savant, du fanatique à l'athée, ce qui est le fanatisme de la négation, de l'équateur au pôle, du préjugé à la science, est toujours nécessairement et fatalement un. Il est un, parce que l'être, lui, est fatalement un, parce que ses facultés pour percevoir Têtre sont fatalement unes, parce que les opérations qui en naissent sont fatalement unes, parce que, par conséquent l'absolu et la méthode lui sont fatalement uns.

= Mais si la méthode est le résultat nécessaire de facultés nécessaires, pourquoi s'en occuper ? C'est que si l'ordre des facultés est fatal, l'ordonnance de cet ordre ne l'est pas, mais dépend de la volonté qui se manifeste dans l'esprit par l'attention, la méditation, etc., et qui constitue la liberté de la

pensée h côté de la fatalité. Une armée est une hiérarchie, un ordre, mais ordonner cet ordre de façon à lui faire gagner une bataiUe, est un nouveau fait très-considérable. La connaissance de la loi absolue de la méthode peut donc seule ordonner la liberté de Tesprit dans l'ordre nécessaire de ses facultés, et par là peut seule empêcher les écarts où Tesprit s'échappe, malgré ses solidités. C'est par cette fatalité méthodiqi^e que nous avons vu dans l'histoire l'homme trouver la vérité malgré les fausses notions de la méthode ; c'est par cette liberté de la pensée inconsciente que nous l'avons vu accepter tant de fausses données méthodiques ; c'est encore par la fatalité méthodique qui gronde en lui, qu'il est amené à chercher la notion vraie, et qu'il ne s'arrêtera que lorsqu'il l'aura trouvée.

Toute la méthode naît donc de l'essence de l'être et de l'essence de l'esprit en présence. Constatons ici cette vérité, que nous relèverons en la fortifiant au livre des rapports de l'esprit et de l'être, au livre des instruments méthodiques.

=Bien que toutes les facultés de l'esprit lui soient imposées par l'essence de l'être, par son essence propre, et par la nécessité du contact de ces deux essences pour opérer la vie ; les unes constituent plus spécialement le rapport direct avecTêtre; les autres, au contraire, sont des opérations comme plus internes, plus enfermées pour ainsi parler daus l'esprit. Nous reporterons donc au livre des rapports de l'esprit et de l'être, l'examen complet de l'abstraction et de la synthèse, comme étant les déterminantes de la prise de possession de l'être par l'esprit. Et au contraire, nous considérerons l'intuition , la perception et le jugement, comme la constitution de l'esprit. Cependant, qu'on n'oublie pas que séparer l'esprit en facultés, n'est pas le scinder, lui enlever son unité, c'est analyser les diverses dominantes de ses actes.

Ce n'est point d'ailleurs que l'esprit n'ait que les facultés^ qne nous avons énumérées, mais ce sont celles-là qui sont la base détentes les autres, et qui déterminent ses gsands actes, non-seulement dans la question delà méthode, mais dans la connaissance de l'être. La méthode n'est point question spéciale, mais générale, elle est la connaissance même dans

sa loi. Si Ton me parle par exemple de TimaginatioD, de la mémoire, je dirai que nous n'avons poûu à nous en occuper dans la théorie pure de la connaissance, car elles ne sont que la reproduction et comme la continuation des facultés premières. C'est ainsi qu'elles redonnent les abstractions, les perceptions, les intuitions, les jugements et les synthèses. C'est pour cette raison que ceux-là qui ne sont doués que de ces facultés sont de peu de valeur; ils ne voient que dans l'esprit' des autres. Les premières facultés sont nécessaires aux secondes. Pour qu'il y ait esprit, il faut qu'il y ait extraction du fait. Les hommes de mémoire vont donc puiser le fait dans l'œuvre d'autrui ; dès là ils restent répétitions sans portée, parce qu'ils ne sont jamais eux-mêmes en contact immédiat et profond avec l'être, contact qui ne s'opère que par les facultés premières. Sur le fond immuable donc viennent s'ajouter des qualités diverses, multiples, et qui en sont comme l'ornement, le charme, la beauté ; c'est le revêtement de ces arides facultés. Le dialecticien, l'orateur, le rhétoricien les développeront ; restons dans la méthode et dans les facultés qui la constituent.

Que sont donc en tant que facultés ces diverses puissances de l'esprit î

1° L'abstraction est la puissance d'extraire les déterminations, les identités, les essences, c'est-à-dire les unités de divers ordres et de diverses natures. C'est parce que l'esprit a la force d* extraire qu'il abstrait par là même. Et il a la puissance d'extraire les identités numériques, idéales, matérielles, comme les unités un ou cent, homme ou humanité, forêt ou arbre.

2"" La faculté de perception est la puissance par laquelle l'esprit connaît une détermination contingente, soit numérique, soit idéale, soit matérielle.

S** La faculté d'intuition est celle qui fait entrevoir, à l'esprit, spontanément et sans analyse du contingent, le néces-

saire auquel il se rattache. Aîusi, par exemple, quand Thomme dit : arbre ; il ne s'arrête pas à la perception pure de rindividuy mais il conçoit ou il sent tout au moins la nécessité de la détermination, de l'identité et des qualités essentielles de Tarbre vu. Ce qui ne veut pas dire qu'il comprenne les lois d'existence de Tarbre, mais il sent là une nécessité, qui n'est que la détermination, l'identité et l'essence mêmes, et qai le conduira plus tard à connaître les lois.

4° La faculté de jugement est celle qui résulte de la perception du contingent et de la vision du nécessaire ou intuition . Ainsi, quand l'homme dit: cet arbre est beau; on trouve impliquées dans cette assertion la perception de l'arbre, la vision ou intuition de la loi de beauté qui eu fait apprécier la qualité.

5** La faculté de synthèse est cette puissance par laquelle l'esprit ayant analysé, c'est-à-dire extrait et abstrait successivement les parties d'un tout, le recompose. Ainsi la vision séparée du contingent, la vision séparée du nécessaire, étaient deux abstractions, le jugement qui les assemble détermine la synthèse finale.

Ces diverses facultés sont tantôt spontanées, tantôt volontaires, mais spontanées ou volontaires, elles s'exercent toujours dans le même ordre ; nous allons le peser.

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IV QUESTION

DE l'ordre des facultés.

On conçoit que l'abstraction et l'extraction soient le premier acte de Tesprit , puisque s'il n'y avait pas extraction de la détermination, la détermination ne serait pas perçue. En effet, l'esprit ne pouvant percevoir que par des visions séparées, doit avant tout proportionner sa vision à sa puissance de voir. Avant qu'il y ait perception ou intuition, il y a séparation; car, si la chose, Tidée, le nombre, sont comme couverts de la brume de l'indéterminé, il n'y aura jamais perception. Cet acte préparatoire de la connaissance s'opère par la nature de l'être et la nature de l'esprit, spontanément et de soi dans l'état primitif et vital, comme il s'opère volontairement dans l'état scientifique. L'extraction et l'abstraction semblent comme jouer pour l'esprit le rôle des mains, qui vont écartant et prenant les corps alimentaires, et les portent à l'estomac pour être assimilés. Ainsi, ces deux facultés qui n'en sont qu'une font-elles de l'être pour l'esprit.

= Étant accompli ce premier choix des parts séparées et de la part ch6isi,e, l'esprit fait une double opération, qui me semble aussi unie dans ses deux parts diver&es que Tabstraction l'est à l'extraction. L'esprit perçoit une réalisation de l'être, à l'instant, il la rattache à une vision du nécessaire qui lui est lié. Ainsi il sent la détermination et l'identité de la idéalisation, du même coup qu'il la perçoit. Comme la perception est spontanée, l'intuition est spontanée. Tune n'engendre pas l'autre, mais elles naissent instantanément dans l'esprit. C'est une faculté de voir conjointement le contingent et le néces-

saire. Et dans cette double yne, on peut dire que la vue du nécessaire domiue celle du contingent. Placez un homme, amené tout à coup en face d'un grand spectacle de la nature ou de Fart, il s'écriera : Que cela est beau ! Il nomme la loi nécessaire avant la chose contingente. Quoi cela? Il le voit, il l'oublie pour ne voir que la loi. Et s'il le nommait, c'est qn'il aurait moins d'émotion. Ainsi, s'il disait: Que ce tableau est beau ! devant le Jugement dernier y de Michel- Ange ; que cette forêt est belle ! devant une forêt vierge de l'Amérique ; que cette chute d'eau est belle ! devant le Niagara ; que ces îles sont belles ! devant le spectacle d'un archipel se détachant sur l'infini de la mer et du ciel, on sent qu'il y aurait froideur. Pourquoi? parce qu'il y a une analyse de l'objet contingent qui montre que l'esprit n'est pas purement en face de la loi nécessaire de beauté incluse dans ce contingent. Il faut que le nécessaire parle seul à l'esprit, et que le contingent s'efîace. Quand un mécanicien fait un pendule, il voit le pendule mathématique ; quand un artiste fait un tableau, il voit ridée typique de son œuvre, et ceux qui contempleront le pendule et le tableau, s'ils ne peuvent remonter au pendule mathématique et à l'idée typique, n'auront vu du tableau et du pendule que le contingent, non le nécessaire, et par conséquent n'auront au vrai vu ni le tableau ni le pendule, tant est dominante la vision du nécessaire dans le contingent, quoiqu'il y ait simultanéité. La vue du nécessaire est spontanée, mais à cet état elle est vague, générale, imparfgQte, facile à tromper. Elle prend sa perfection par la science, et en même temps sa solidité. L'intmtion est la vue de ridée dans l'être ; la perception la vue de la réalisation de l'idée, et comme tout être est en même temps idée et réalisation, ainsi qu'il a été prouvé au livre de l'être ; il faut donc que l'esprit pour voir l'être, le voie par l'idée, le voie par la réalisation, et cela simultanément. Donc il lui faut l'action une de l'intuition et de la perception.

= De la comparaison du nécessaire et du contingent vus, naît un état nouveau de l'esprit. Entre cette affirmation isoée: arbre; entre cette autre également isolée: beauté, il y a un rapprochement à opérer, une comparaison, un jugement

et quand on dit : cet arbre est beau, on a déjà accompli spontanément et instinctivement toutes ces opérations secrètes et tacites très-compliquées : étant vu arbre et beauté, nécessaire et contingent, l'esprit a déduit l'adéquation de ce nécessaire et de ce contingent, et il a proclamé l'arbre beau. Qu'est en effet la beauté? L'adéquation de la réalisation aux qualités essentielles de la détermination et de l'identité. Il a donc fallu pour l'apprécier, percevoir la réalisation, avoir l'intuition des qualités nécessaires, et peser le tout.

:= Enfin par l'union de la qualité nécessaire et de la réalisation contingente dans le jugement, l'esprit opère une véritable synthèse comme il avait opéré une véritable abstraction pour avoir chacune d'elles primitivement. Et cette synthèse est spontanée comme tous les actes qui précèdent.

Il y a une telle rapidité d'action entre l'extraction de l'être, la vue de la réalisation contingente, la vision de la qualité nécessaire, le jugement porté sur le nécessaire et le contingent qui se trouvent unis dans la synthèse, que beaucoup de philosophes les ont confondues en une seule et même opération. C'est ainsi que l'illustre M. Cousin les a assemblées sous la dénomination de vue spontanée. Certes le tact psychologique du grand philosophe l'a bien servi, quand il constatait la spontanéité, mais il fallait en analyser le premier caractère qui est d'être abstraction, le second qui est d'être vision du nécessaire et du contingent. Il fallait constater que cette vision ne restait pas inerte dans l'esprit, et ne passait vraiment à l'état de vision sentie que par le jugement et par conséquent par la synthèse^ L'affirmation première n'est donc pas simplement vision, mais vision sentie et possédée, sans quoi il n'y aurait pas véritabrement vue. L'esprit avec la vision spontanée qui- n'aurait pas ce caractère de possédée, resterait en face de l'objet comme sans l'avoir vu. Nous pensons donc que dans l'affirmation première, il y a tout ensemble vision et assimilation de la vision ; c'est-à-dire,

qu'il y a jugemeot et synthèse, aussi bien qu'abstraction, vue du contingent et du nécessaire. Juger et synthétiser ne sont pas abstraire et voir, mais sont une nécessité pour que Tabstraction et la vision deviennent un fait interne et assimilé. C'est vraiment un état nouveau, qui est établi par jugement et synthèse, et cependant, sans cet état nouveau l'état premier ne serait pas, car l'abstraction et la vision laisseraient le fait comme trop extérieur à l'esprit.

Ce qui cause l'embarras ici, c'est qu'on ne veut pas que le jugement puisse être spontané, parce que le jugement implique, ainsi que nous venons de voir, le raisonnement. On ne veut pas que l'enfant raisonne. Pourquoi non? Il y a raisonnement spontané, comme il y a vision spontanée du nécessaire du contingent , abstraction, et extraction. Toutes les opérations de l'esprit se font à l'état spontané. L'esprit qui raisonnera, apporte en naissant la faculté de raisonner, comme le poumon celle de respirer; et cette faculté, pour être plus complexe que la vision pure, n'en sera pas moins active de soi. Les opérations les plus compliquées de l'organisme ne sont pas moins spontanées que les simples. On apprend à bien raisonner, non à raisonner, non à avoir la faculté de raisonner ; le raisonnement est fatal. En sorte que l'esprit raisonne sur le contingent et le nécessaire extraits et abstraits, perçus et vus, aussi spontanément que l'enSgmt remue ses membres, digère, sans se douter des complications extrêmes de la digestion ou du mouvement. Raisonner, c'est mouvoir son esprit; c'est assimiler à l'esprit les résultats encore extérieurs de l'abstraction, de la perception et de l'intuition.

On peut donc dire que la première affirmation se compose de toutes les facultés fondamentales de l'esprit unies en un même acte rapide et inconscient comme la spontanéité elle-même. On peut donc dire que toute la connaissance est enfermée dans le premier acte de l'esprit, que toute la loi de la méthode y est incluse. En sorte que quelque chose que fasse l'esprit, à quelque degré de perfection qu'on le suppose parvenu, il ne fera que reproduire incessamment ce premier acte de sa pensée, qu'il appliquera tantôt à des dé-

terminations numériques, idéales, matérielles, tantôt à des identités compliquées ou simples, tantôt à des essences contingentes ou absolues.

Nous décomposerions donc la primitive affirmation en deux phases : la première, qui comprendrait l'abstraction, Tintuition, la perception ; la seconde, qui embrasserait le raisonnement, le jugement, la synthèse. Le tout également nécessaire et spontané, et constituant la connaissance et la méthode spontanées.

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lir QUESTION.

DES DIFFÉRENTS ÉTATS DE L'eSPRIT DANS LA CONNAISSANCE.

L'examen seul des facultés vient de nous donner le prenuer état de Tesprit dans la connaissance, état tout inconscient, instinctif. Il semble qu'à cette première situation les facultés n'agissent et n'entrent en mouvement que sous la pression de l'être, comme les facultés du poumon se déterminent sous la pression de l'atmosphère. L'être paraît être sinon la seule cause d'activité, au moins, la cause déterminante, la sollicitation de cet urganismé inerte sans lui.

On ne peut pas dire cependant que l'esprit soit purement passif, car s'il est sollicité, s'il faut dire qu'il n'entrerait pas en acte et ne prendrait pas vie sans la pression première de l'être, il faut aussi constater que son activité propre est due dans ce moment-là même à ses facultés autant qu'à l'être. Pour être spontanée, irraisonnée et inconsciente, cette activité n'en est pas moins personnelle, car il n'y a esprit que par l'existence d'un côté de facultés propres, de l'autre de l'être vivifiant ces facultés. C'est donc une erreur de répéter avec saint Thomas, après Aristote (quest. lxxix, art- 2), l'intellect est passif même dans l'acquisition de la connaissance. Dans ce premier état de la connaissance l'esprit connaît par le contact de ses facultés et de l'être. Il n'y a pas volonté, mais il y a activité spontanée des facultés par la seule force de leur nature.

Ainsi, dans la spontanéité, dans la connaissance première, dans le primitif état du savoir humain, l'esprit est donc tout

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à la fois actif et passif. Et nous le retrouvons tel à des degrés divers sous tous les états de la connaissance, même lorsqu'il sera parvenu à la certitude, passif par l'être, actif par ses facultés ordonnées.

Cet état premier du savoir est irrésistible, il est la nécessité même de l'existence. Ce qu'il faut avant tout, c'est que l'homme vive; or il ne vit qu'à la condition de cette première opération rapide, imprudente et inscientifîque de toutes ses facultés unies. S'il n'y avait que l'abstraction, l'intuition, la perception spontanée qui opérassent dans l'esprit, certes il serait par là à l'abri des faux jugements, car il attendrait pour juger. Mais cet état d'expectative est absolument, logiquement, vitalement impossible. Impossible logiquement, parce que le jugement et la synthèse sont impliqués dans la perception et l'intuition unieç, puisqu'il y a union et que l'union seule établit une comparaison, c'est-à-dire un jugement et une synthèse. Impossible absolument et vitalement , car l'homme est né pour l'action ; ses facultés sont faites en vue de sa vie, comme sa vie en vue de la possession de l'être. Or, comme la vie est une nécessité de toute seconde, qui ne permet pas Tattente de la conclusion scientifique souvent bien lente, il en résulterait que l'homme n'agirait pas et ne pourrait pas vivre s'il n'arrivait pas spontanément jusqu'à la synthèse. Le besoin de vivre nécessite l'action, la nécessité de l'action nécessite l'affirmation, c'est-à-dire le jugement et la synthèse spontanés et tous leurs dangers. L'action de l'homme, en effet, a sa base dans la connaissance, il faut donc pour agir et pour vivre que l'homme connaisse ou croie connaître. Cette espèce de vertige d'affirmation où la synthèse et le jugement spontanés Fentr^nent est la nécessité même de sa vie encore un coup. C'est comme la hâte de posséder l'être qui force l'homme à la conclusion du jugement et de la synthèse ; c'est la fatalité même des opérations de son esprit qui ne sont que l'acte même de l'esprit et qui ressemblent à cette contraction organique du cœur qu'il ne peut pas ne pas opérer; c'est enfin la juste confiance que la pensée porte en soi que tous ses moyens d'acquisition de l'être sont bons en eux-mêmes. Comme l'homme ne se défie pas de son œil pour

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voir, de ses muscles pour agir, ainsi il se sert de son esprit avec une secrète certitude de sa force réelle. La science démontre tous les jours combien est juste cette confiance primitive de l'homme dans ses organes. Les beaux travaux de M. Ghevreul sur la vision sont la justification scientifique pour le sens de la vue, de cet instinct qui n'attend rien pour s'affirmer. Toute faculté en soi est bonne.

Si le premier acte, si tout acte de Tespiit contient la mise en œuvre de toutes ses facultés fondamentales, il s'en faut bien que tout acte, et surtout l'acte spontané, donne un résultat certain. Le jugement et la synthèse spontanés sont indispensables, mais ils deviennent dangereux quand, la connaissance se compliquant, l'esprit ne les adapte plus seulement anx connaissances primitives auxquelles ih sont adéquats. L'homme ne tarde pas à s'en apercevoir. A cet instant même s'établit une phase nouvelle de la connaissance.

L'apparition de la volonté dans les phénomènes de l'esprit est le caractère propre de cet état nouveau.

Ge n'est plus aveuglé par la nécessité de vivre et par la spontanéité fatale de ses facultés que l'homme connaît, il a pris possession de soi et de la rie, il se domine. Après avoir abstrait, perçu les contingents, vu le nécessaire, jugé, synthétisé, affirmé, il compare ses affirmations avec le nécessaire et ie contingent de nouveau et sans cesse extraits, perçus et vus. D raisonne sur le nécessaire et le contingent, et il donne au raisonnement des développements que la spontanéité première ne permettait pas, mais oii la volonté, au contraire, l'arrête tout le temps nécessaire à la perfection de son jugement et de sa synthèse.

Tantôt cet état est purement vital, et c'est ce que dans l'existence on a appelé l'expérience (non scientifique).

Tantôt, au contraire, il tend à se compléter par une plus grande conscience de soi et par l'étude de la perfection des moyens de raisonnement d'un côté, et du moyen de recon-

naître définitivement la vérité de l'affirmation, c'est-à-dire du critérium. Et c'est alors qu'on voit apparaître la science et la méthode.

Entre la vie et la science, il n'y a donc pas de différence dans les facultés employées. Il n'y en a qu'entre l'emploi de ces facultés et la perfection de leur mise en œuvre.

Si l'on voulait établir une différence entre l'état vital et l'état scientifique quant aux facultés, on pourrait la trouver dans le mode de manifestation de la volonté. Dans la vie la volonté méthodiqvs est spontanée et instinctive, dans la science elle a conscience de soi et de tous les actes de l'esprit.

L'homme veut par force de nature et l'homme veut vouloir. La différence est donc plus dans l'application de la volonté à la connaissance des moyens employés, c'est-à-dire à la recherche de la méthode que dans la présence même de la volonté.

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IV^ QUESTION

MODIFICATIONS DES FACULTÉS PREMIÈRES DANS LES DIVERS ÉTATS DE LA CONNAISSANCE.

Ces modifications ne sont jamais essentielles, Clraqae faculté reste en soi la même, mais il y a complication de facultés qui lui donnent des caractères nouveaux.

Ainsi nous venons de constater Tintervention de la volonté dans la connaissance. Elle se mêle à toutes les facultés premières. On abstrait, on voit le contingent, le nécessaire, on raisonne, on juge, on synthétise avec volonté.

Quand il y a abstraction, perception du contingent, vision du nécessaire avec la direction de la volonté, il y a observation. L'observation naît de la volonté appliquant les trois bcnltés premières de l'esprit. Ce n'est pas qu'il n'y ait des résultats d'observation tout instinctifs, mais ce n'est pas l'observation faculté qui les produit, c'est l'union des trois facultés spontanées, abstraction, perception du contingent et vision du nécessaire. Je crois donc que TéminentM. Claude Bernard se trompe quand il assigne dans la méthode un rôle tout passif à Tobservation. L'observation, au contraire, est essentiellement active et volontaire en tant que faculté, c'est Tesprit voulant abstraire et voir. Ce n'est pas encore l'esprit voulant raisonner, juger et synthétiser, mais c'est l'esprit voulant considérer l'objet du raisonnement, du jugement et de la synthèse.

Je dirais donc : l'esprit est passif* dans la vision simple,

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