CHAPITRE IV
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I. Cependant les uns ont voulu que l'esprit vît primitivement le contingent et par lui l'absolu; les autres, au contraire, l'absolu et par lui le contingent. L'humanité y est encore divisée.
Si l'on avait bien pesé ce qu'est en soi l'antinomie prétendue absolu et contingent, on n'aurait point commis cette double erreur. Absolu et contingent sont, avons-nous dit,
une psendo-antinomie. Contingent n*6St pas à absolu comme négation à affirmation. Contingent est tout à la fois affirmation et négation. Il ne nie donc pas absolument absolu comme négation nie absolument affirmation. Contingent est par l'affirmation qui se réalise dans la négation participant des qualités de l'affirmation pure. Or, ces qualités sont les qualités nécessaires de Têtre, nous tes connaissons. Loin. d'être une négation d'abisolu, il est donc en parenté avec l'absolu , en unité de qualités constitutives. On peut dire que le contingent n'est que de l'absolu réalisé dans sa négation. De sorte qu'on ne doit pas concevoir que l'absolu et le contingent soient séparés, de manière qu' on puisse voir l'un complètement isolé de l'autre, et par l'un construire l'autre. Contingent et absolu sont en lien continu par les qualités nécessaires. Or, comme les qualités nécessaires sont unes dans le contingent et dans l'absolu, quand l'esprit voit la qualité nécessaire dans le contingent, il la voit en même temps dans l'absolu. Par cette unité permanente des qualités nécessaires, l'esprit voit simultanément, quoiqu'il ne s'en rende pas compte , l'absolu et le contingent. Et il ne peut pas ne pas les voir simultanément sans détruire l'unité des qualités nécessaires qui les constituent également.
Et d'ailleurs comment le contingent conduirait-il à la vue de l'absolu? Le contingent, nous le savons, n'est que la réalisation des qualités nécessaires dans leur négation. Ce qui veut dire que si Ton enlève au contingent les qualités nécessaires réalisées, il ne reste plus qu'à l'état de négation. Or, il ne peut pas être perçu en tant que négation, mais en tant qu'affirmation réalisée, c'est-à-dire par les qualités nécessaires, détermination, identité, essence, et leurs manifestations formelles, vitales, substantielles. Dès lors le contingent n'est donc pereeptible que par les qualités mêmes de l'absolu.
Gomment donc peut-on construire l'absolu par le contingent, comme l'ont voulu Aristote, Locke et Condillac? Il faut dire, au contraire, que si l'on ne voyait pas l'absolu en tant que qualités nécessaires, on ne verrait pas le contingent. Et mieux : il faut dire que si l'esprit ne voyait pas les qualités nécessaires de l'être, il ne verrait jamais ni contingent.
ni absolu, et ne construirait jamais l'un par l'autre. Il faut dire enfin qu*il les voit simultanément.
II. Il ne faut pas soutenir davantage, à la façon de Platon, de Bossuet au Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, à la façon de tout le spiritualisme, et surtout de Malebranche, que c'est par l'absolu primitivement vu que le contingent est vu.
L'esprit ne voyant ainsi qu'il a été dit que par la notion, la notion étant une réalisation de Taffirmation dans la négation, puisqu'elle est en tant que notion identique et déterminée et qu'elle n'est pas en tant que bornée au milieu des autres notions ; il suit que la vue dans Taffirmation absolue, qui est affirmation pure, est une supposition tout à fait gratuite. Il y a bien dans cette opinion un sentiment vrai, mais qui restant en proie à des explications philosophiques arbitraires devient une fausseté. C'est bien, en efifet,par la vue des qualités nécessaires de l'affirmation absolue que l'esprit voit le contingent, mais la vue des qualités nécessaires de l'absolu est en même temps la vue des qualités nécessaires du contingent puisqu'elles sont unes. Dès là il n'est donc pas besoin d'ériger cette doctrine de l'absolu vu directement par l'esprit, si dangereuse par les conséquences qu'on ne voudrait pas reconnaître, mais qui sont enfin affirmées nous l'avons montré.
Souvenons-nous encore ici de cette division que nous avons posée. Une répétition est im défaut d'exposition dans un ouvrage littéraire ou historique. Dans les œuvres de raisonnement il faut sans cesse rappeler ses bases pour qu'on sente bien le lien et la suite engendraute des idées. Chaque proposition géométrique rappelle les précédentes sans vergogne de répétition. Tout métaphysicien qui craint de répéter le mot ou la solution n'est qu'un faux artiste *. Il s'agit bien d'art ! La beauté ici est la vérité rudement enfoncée. Soyons franchement métaphysiciens. Français, laissez votre petit formalisme et votre polissage à la porte de la métaphysique.
' 1. Pascal Ta bien senti et pratiqué. Qui oserait aujourd'hui rouler dans ses phrases ces qui, ces que, ces répétitions de mots, ces brisements de pensée, ces incidences, ces retours, ces ellipses, ces rapidités inexpliquée», qui montrent si bien que c'est un torrent?
1* L'absolu, affirmation pure ; ^
2'' Le contingent,réalisation de Taffirmation dans la négation ;
3<* Le nécessaire ou qualités nécessaires constitutives de Taffirmâtion absolue ou contingente. Nous avons donc trois termes au lieu des deux dans lesquels on se confine. Je dis qne le nécessaire se voit directement dans l'absolu, dans le contingent, et que c'est par lui que l'esprit arrive à la connaissance de l'absolu comme à celle du contingent. Je dis que la vue du nécessaire inclus dans le contingent montre l'absolu ; que réciproquement la vue du nécessaire inclus dans l'absolu montre le contingent. Je dis qu'on ne voit le contingent qu'en voyant le nécessaire qu'il enferme, et que si on ne le voyait pas on ne saurait percevoir ses réalisations. Je dis que l'esprit ne voit l'absolu que par le nécessaire et que par ce nécessaire vu, il arrive à concevoir la nécessite et la nature de sa réalisation.
Mais on répond : l'esprit voit tous les pendules réalisés par la vue du pendule mathématique. — Oui, certes.
Et l'on conclura : donc il faut supposer la vue préalable du pendule mathématique, et l'on poussera encore et l'on dira : donc l'esprit voit l'absolu et par l'absolu le contingent. — Non.
Cette argumentation repose sur une fausse idée de ce qu'est le pendule mathématique. Le pendule mathématique est une détermination bornée qui apparaît à l'esprit comme notion déterminée et identique. C'est donc à ce titre une vérité nécessaire mais non l'absolu. Dès là on doit donc rétablir ainsi ce raisonnement : L'esprit voit les pendules réalisés par la me du pendule mathématique. Le pendule mathématique est une vérité nécessaire, donc l'esprit voit le contingent par le nécessaire. De plus le pendule mathématique est une vérité nécessaire par la loi d'ordre qui se trouve incluse en lui, loi qui est la qualité nécessaire elle-même, par le nécessaire l'esprit conçoit donc l'absolu de l'ordre. Et ainsi en liant les deux raisonnements l'esprit se trouve voir par le nécessaire le contingent et l'absolu.
D'ailleurs il n'est pas utile de supposer l'antériorité de la vue du nécessaire sur celle du contingent. Il suffît pour qu'il y
ait jugement du pendule réalisé au moyen du pendule mathématique que Tesprit ait la puissance de voir simultanément l'un et l'autre. Or c'est précisément ce qui se passe (voir ch. V). Et le spiritualisme lui-même reconnaît, en se contredisant, cette vérité quand il admet que la vue du contingent est Toccasion de la vue de l'absolu.
Gomment veut-on que la vue de Tabsolu soit antérieure à celle du contingent. L'esprit, dans ce cas, n'aurait plus besoin de voir la réalisation contingente en elle-même. 11 ne procéderait plus que par intuition. Il se passerait dans la connaissance de la matière^ quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans la science des nombres. Le nécessaire, vu indépendamment de la réalisation, serait cause que l'esprit inventerait, pour ainsi parler, la nature et ses types divers à la manière qu'il invente les combinaisons des nombres indépendamment de la vue des objets nombres. Or l'expérience démontre le contraire. L'esprit ne connaît les types et les combinaisons des types dans la nature qu'à posteriori^ jamais à priori. Cela nous prouve donc que la vue du nécessaire, bien qu'indispensable pour percevoir le contingent, n'est pas antérieure à la vue du contingent même. Et si elle n'est pas antérieure, comme le contingent est vu et que la vue du nécessaire est indispensable pour qu'il soit vu, il reste que la vue du nécessaire et la vue du contingent sont simultanées nécessairement.
La constitution de l'esprit comme la constitution de l'être repoussent également l'hypothèse spiritualiste. En effet si l'absolu est vu antérieurement au contingent, il est vu indépendamment de toute négation et, par conséquent, en tant qu'affirmation pure. Dès là l'esprit verrait donc indépendamment de la notion qui est une affirmation réalisée dans la négation. Ce qui veut dire que l'esprit connaîtrait, contrairement à sa nature propre et indépendamment de son mode . essentiel de connaître, ce qui est absurde.
Et si l'homme voit en l'absolu, il aurait donc la vue à priori de toute l'affirmation en tant qu'absolue, de sorte que toute notion serait fixée à priori ; ce qui veut dire que la science serait constituée à priori ; plus encore il y aurait plénitude de vue et la science serait inutile.
Les métaphysiciens spiritualistes sentent bien nn fond de contradiction dans leur opinion. Ils sentent bien que ce n'est pas l'absolu véritable que l'homme voit, si on le leur demande ils répondent énergijquement non. Mais, ne sachant par quel moyen faire pénétrer l'esprit dans l'absolu, tremblant devant la dégradation que subit l'homme par la théorie de la sensation,ils se rejettent malgré eux dans le préjugé platonicien et ils s'écrient : l'homme voit l'imparfait par le parfait; donc il voit l'absolu, et par l'absolu , ce qui ne l'est pas. C'est le raisonnement de Bossuet. Tons ceux des spiritualistes peuvent s'y ramener.
Ignorance de l'antinomie : parfait imparfait. Pseudo-antinomie encore. Imparfait contient de l'être et de l'affirmation, et n'est que l'affirmation et l'être réalisés dans leur négation. Dès là parfait et imparfait ont donc, en tant qu'être et en tant qu'afQrmation, les qualités mêmes constitutives de l'être et de l'affirmation, ce sont les qualités nécessaires. Si donc Tesprit voit les qualitéis nécessaires de l'affirmation et de Têtre, il voit Têtre et l'affirmation dans l'état parfait et dans l'état imparfait par ces qualités mêmes. Il n'est donc pas besoin de supposer des idées innées, déguisées ou avouées, des souvenirs platoniciens d'un monde précédant la vie, une vue du parfait précédant celle de l'imparfait. L'homme voit simplement, comme il vit. Il ne peut pas ne pas voir l'absolu, le contingent et leur lien, parce qu'il ne voit jamais Fuji sans l'autre, voyant toujours les qualités nécessaires par lesquelles sont l'un et l'autre.
Et le genre de vue que l'esprit a du parfait n'est-il pas d'accord avec ce que j'avance ? Le voit-il en tant que réalisé et vivant ? Non, mais seulement en tant que qualité nécessaire de l'être à l'état absolu. C'est même là ce qui fait l'embarras de ceux qui ne se rendent pas le compte de la nécessité logique où se trouve l'esprit d'admettre l'absolu et le parfait vivants, par cela que la qualité nécessaire considérée à l'état de l'affirmation pure démontre la nécessité de l'être comme absolu et comme parfait.
Si l'esprit voit en Tabsolu, il faut dire qu'il ne voit que le contingent, car l'absolu qu'il voit vivant n'est que réalisé dans
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sa négation et par conséquent n*est que l'ensemble des possibles. De sorte que Texaltation spiritualiste sur cette question nous fait retomber à Locke et à Gondillac.
= Qu'on prenne donc ropinion des sensualistes^ celle deç spiritualistes, qu'on s'appelle Platon, saint Augustin ou Locke, on aboutit, quand on pousse, à la conséquence tirée par Hégel. Certes ce ne fut pas la pensée de Platon, de saint Augustin, de Bossuet, de Malebranche. Mais ce ne fut pas davantage celle de Locke. Pas davantage ce ne fut Tidée de Hégel d'aboutir à cette conséquence de faire THomme-Dieu, par cela qu'il le considère comme constituant l'absolu. Pourquoi vouloir que Hégel ait la responsabilité, et Platon, Bossuet et Malebranche, l'irresponsabilité de théoiies qui vont, quoi qu'on fasse, et malgré les protestations, à la même confusion de l'absolu et de l'esprit, de Dieu et de Thomme?
Résumons-nous donc : l'esprit voit les qualités nécessaires dans le contingent, les qualités nécessaires dans l'absolu. Et il les voit d'un coup unique. H importe peu qu'il voie le contingent ou l'absolu, il voit les deux, par cela qu'il voit les qualités nécessaires de l'un et de l'autre. Le contingent donne l'absolu, labsolu donne le contingent, parce que tous deux sont par des qualités unes.
L'esprit est donc capable directement et immédiatement du nécessaire, directement et immédiatement du contingent, médiatement et indirectement de l'absolu par l'intermédiaire du nécessaire.