CHAPITRE VI
Jusqn^où l^esprlt peut-Il êire eapable de l'être.
Quand l'esprit se trouve en face de l'être à l'état antinomique, il en prend possession pleine et entière, parce qu'il exerce sur lui la double action de la perception et de l'intuition. L'homme voit également un corps et une notion dans leur détermination, leur identité et leur essence, et dans leur réalisation matérielle. Quand, au contraire, l'esprit se trouve en présence de Têtre à l'état préantimonique, il ne perçoit pas la réalisation vitale et substantielle de ses qualités nécessaires, il ne voit que la détermination, l'identité, l'essence. La perception ne s'exerce donc pas sur l'être superantinomique, mais seulement l'intuition. La perception cependant éclaire même dans cette connaissance, mais médiatement et seulement par la précision constatée déjà qu'elle donne aux résultats de l'intuition.
C'est de cette action unique de l'intuition sur l'être à l'état saperantinomique que résultent à la fois ce vague dans sa notion, cette certitude dans le sentiment que l'homme en possède. Notion vague, car la précision de l'être vivant s'opère dans l'esprit par la perception de la forme, de la vie et de la substance. Sentiment certain, car l'intuition montrant le nécessaire rend impossible à nier la détermination, l'identité et 1 essence en tant que superantimonique.
Cependant l'esprit peut-il arriver à une notion scientifique de rétrd à l'état superantinomique ?
Je l'affirme bien que je coure le risque de ne trouver que des contradicteurs.
En effet, si pour constitiier la notion scientifiqae cosmo-, logique, les facultés de perception et d'intuition sont nécessaires dans leur union , il n'en est pas de même dans les sciences pures. Les mathématiques pures peuvent se concevoir sans aucune représentation appréciable parla perception; et c*est ainsi qu'il n'est pas très-rare de voir des enfants, ignorants arriver, par la seule puissance d'une intuition spéciale, à des résultats que les plus savants n'atteignent qu'avec peine. C'est ainsi qu'en musique ces mathématiques du son, où voit fréquemment des hommes étonner leurs auditeurs, sans avoir même la connaissance des signes représentatifs.
Dans la métaphysique dont le propre est de raisonner sur les qualités nécessaires et les lois des qualités indépendamment des êtres vivants, on doit arriver à construire la science par le moyen de l'intuition, aussitôt que les éléments premiers seront fixés, ainsi que je me suis efforcé de le faire.
Certes, il ne iaut pas séparer la métaphysique de la physique. Les deux ordres de sciences doivent être en unité. La physique est la continuelle vérification de la métaphysique. Mais rattacher ces sciences les unes aux autres, de telle sorte que l'un des deux ordres, quel qu'il soit, engendre l'autre^ c'est détruire absolument celui qu'on établit comme engendré La scolastique tire la physique de la métaphysique, quand elle construit les sciences naturelles par le syllogisme.
Les modernes font naître la métaphysique de la physique, quand ils veulent construire toute la connaissance par l'expérience. Absurdité des 4eux parts. Vouloir lier la métaphysique à la physique, de façon que la première résulte de la seconde, c'est commettre la même faute que celui qui voudrait construire la science des mathématiques avec les corps nombres au lieu de la constituer avec les nombres mêmes et leur loi de combinaison. L'intuition donne la qualité certaine et la combinaison certaine des nombres, la perception donne le corps nombre et la représentation du nombre par le chiffre. De même en métaphysique, l'intuition donne la qualité né' cessaire et sa loi, la perception donne la réalisation vivante de la qualité à Tétat antinomique. On peut donc, en métaphy-
sique, séparer la réalisation de la qualité, et cependant comprendre rêtre par la qualité, puisque qualité , c'est-à-dire détermination, identité, essence, sont aussi bien constitutives d'être que la réalisation. On peut séparer essence de substance, détermination de forme, identité de vie, et concevoir la réalisation par le nécessaire. Le physicien lui-même ne voit pas la substance d'un fluide ou d'un gaz, et cependant il en reconnaît l'identité , la détermination et l'essence ; il les calcule, il les précise, il fixe la notion scientifique du fluide et du gàz par les qualités nécessaires. La métaphysique fixera de même, sans le voir, Dieu par ses qualités nécessaires. Si en mathématique, on peut arriver à une notion scientifique et certaine sur le nombre en soi, par la même raison on peut parvenir à une notion scientifique en métaphysique sur la qualité nécessaire indépendamment de Tétre réalisé. Il suffit pour atteindre ce but, d'avoir des éléments aussi certains que 1 et et leur loi de combinaison. Or la loi antinomique nous a donné ces points d'appui.
On peut donc et on doit donc arriver à une notion scientifique de l'être préantinomique, aussi sûrement que les mathématiques arrivent à leur but. Et quand bien même nous ne pourrions jamais voir l'être vivant sur les qualités duquel nous avons opéré, nous serions aussi sûr de lui que le physicien l'est du gaz ou du fluide qu'il n'a pas vu et qu'il a cependant connu; nous serions aussi sûr de la valeur des «>. qualités que le mathématicien, qui n'a jamais vu réalisés par des êtres les nombres qu'il entasse i l'indéfini, est sûr de ses nombres.
= Je ne puis m'empêcher ici d'admirer une inconséquence du spiritualisme , et notamment du spiritualisme chrétien. On veut que l'esprit voie l'idée en Dieu, et l'on ne veut pas que cet esprit puisse donner une notios scientifique de Dieu. Mais s'il voit l'idée en Dieu , il voit Dieu qui est l'idée , et non-seulement dans ce cas, il peut en fournir la notion scientifique, mais on devrait dire qu'il Ta innée. Hélas , il n'en est point ainsi.
Pour nous, nous soutenons les deux propositions inverses à celles du spiritualisme, et nous disons :
266 ORGÂMUM.
1° L'homme ne voit pas Tidée en l'absolu, mais dans les qualités nécessaires.
2* Par ces qualités nécessaires, essentielles à Têtre, à l'état contingent ou absolu, il doit arriver à la notion scientifique de Têtre préantinomique ou Dieu.