‹ Essai d'une Étude psycho-pathologique de certains types comiques dans l'œuvre de RabelaisChapitre 10 sur 26 · PANURGE · texte numérisé non relu

PANURGE

Un jour Pantagruel se promenant avec ses amis, hors Paris, vers l’abbaye Saimt-Antoine, « rencontra un homme beau de stature et élégant en tous linéamens du corps, mais pitoyablement navré en divers lieux...De tant longque le vit Pantagruel, il dist ès assistans : Voyez-vous cest homme qui vient par le chemin du pont Charanton? Par ma foy, il n’est pauvre que par fortune : car je vous asseure que à sa physonomie, nature l’a produict de riche et noble lignée 1 » ([1-9). Pris de grande pitié, Pantagruel s'adresse à lui, demandant qui il est, d’où il vient, ce qu’il cherche. Mais cet homme affamé, au eu de répondre tout simplement en français, sa langue maternelle, crie misère avec une absurdité pleine d'humour en treize langues, dont trois forgées à plaisir : allemand, italien, anglais, basque, hollandais, espagnol, ‘danois, hébreu, grec, latin !

C’est que Rabelais n’oublie jamais qu’il s’amuse et qu'il veut nous amuser, et nous surprenons là sa passion pour le mot,passion qu'il cultive avec amour et qui emporte continuellement à dresser des listes interminables de synonymes, à créer néologismes et calembours.

1. Toutes les citations de Rabelais sont empruntées à l'édition P. Jannet, 1867. Bibliothèque elzévirienne,

Panurge, au premier abord, gagne donc la sympathie; il a bon air même dans sa détresse. D'une intelligence naturelle, d’une aptitude singulière à rendre tous les services !, 1l sait aussi bien disputer par signes avec le savant anglais Thaumaste qu'imaginer des ruses de guerre. Point de remède qu'il ne connaisse : espèces diurétiques pour Pantagruel, onguent, secret pour recoller le chef tranché d’Epistemon. Parfois même il s'élève dans les hauteurs philosophiques et pour s’excuser d’être toujours sans le sou et de toujours emprunter, il célèbre dans un large aperçu du monde et du corps de l’homme, la loi essentielle de la nature, qui est une loi d’associauon, de mutualité.

« Vertus guoy ! je me nayÿe, je me pers, Je m’esguare, quand, je entre on profond abisme de ce monde ainsi prestant, ainsi doibvant. Croyez que chose divine est prester : debvoir est vertus heroïcque » ([TT, 4).

Ainsi, bon compagnon, bon humeur de piots », Joyeux farceur qui marie les vieilles, fait le roi Anarche crieur de «saulce vert » et raconte à ses ennemis les fables de Turpin, les exemples de St-Nicolas et le conte de la Cigogne, quel Panurge séduisant !

Hélas, cette intelligence, cet esprit ingénieux, ce talent de causeur, à quelles fins le plus souvent les fait-il servir ! Panurge est un être complètement dépourvu de sens moral. [est mené par ses vices, e£ quels vices ! à le conduire droit au gibet. Menteur, obseène, cruel, prodigue, vaurien de la pire espèce, batteur de pavés el coureur de nuit, il passe son temps à rosser le guet eL à machiner des tours pendables contre les dames de sa connaissance, Un siècle plus Lôt, il eut fait partie de la bande des’ Coquillards et rencontré Villon dans le bouge de Ja Grossé Margot. Mais, hélas ! 1 n°y a pas loim de la « Ballade à

ceux de mauvaise vie »,

Où en va l'acquesl, que cuidez ?

Toul aux lavernes el aux filles.

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