PRE ES AN
«Non, non, ce ne fut point un bouffon, ni un charlatan de place publique, mais un homme qui, grâce à la pénétration de son esprit d'élite, saisissait le côté ridicule des choses humaines... un nouveau Démocrite qui se riaitdes vaines Lerreurs, des espérances non moins vaines du vulgaire et des grands de la terre, ainsi que des labeurs anxieux qui remplissent cette courte viel » s’écrie déjà son contemporain, le médecin Pierre Boulanger. Et plus tard, au siècle suivant, le Grand Siècle, La Fontaine, Racine (les Plaideurs) vont hériter de son esprit de plaisante bonhomie, Molière va reprendre et porter à la perfection l’analyse des” Lares et des vices de l’homme, tous {rois puisant à même l'œuvre de l’ancêtre, prenant des noms et des locutions, s'inspirant des situations et des personnages.
Qu'est-ce donc alors qui se dissimule de si riche sous le lourd manteau bouffon dont Rabelais, pour des raisons de prudence mais aussi de convenance, a revêtu son œuvre ? — une Comédie ? où la vie afflue et qui renferme en deux parts égales sa philosophie et le trésor de ses observations. Voici d’abord Pantagruel, issu d’une lignée de bons rois : Grandgousier, Gargantua, hommes simples, vertueux, de bon sens. Pantagruel, «le meilleur petit et grand bonhommet qui oncques ceignit espée » c’est la modération, le courage, la sagesse la piété raisonnable, l'indulgence. Il est à lui seul tout un principe moral, la philosophie même de Rabelais, l’incarna- Lion de ce Pantagruélisme qui nous est défini au prologue du
celui de la Chronologie collée, date de 1605, c’est-à-dire 50 ans après la mort de l'écrivain. On y voit un homme aux traits graves, aux yeux observateurs, à la bouche ironique. Ce n’est que beaucoup plus tard que les gravures ont repréprésenté une tête de bon moine tout épanouie de grosse Joie.
1. Epitaphe de François Rabelais, par Pierre Boulanger, cité par Starpfer. In Rabelais, Paris 1889. p. 180.
2. Un philosophe contemporain a bien montré que la comédie naît de l’observation extérieure et que le personnage comique, toujours généralisable, pèche par obstination, distraction, ou automatisme. « L’absurdité comique est de même nature que celle des rêves » et de certaines formes de la folie. Le rire est le châtiment qu'emploie la Société pour corriger ses membres coupables d’inattention à la vie, c'est-à-dire, d’oubli des usages, de relâchement du bon sens. H. Bergson. In Le rire, Essai sur la signification du comique. Paris 1914,
quart livre «une certaine gaveté d'esprit conficte en mépris des choses fortuites ». Autour de lui gravitent des personnages secondaires : Frère Jear, le Lou précepteur Ponocrates, Epistémon, Eudémon, Carpalim. Mais à ce Rabelais un peu trop grave, s'oppose constamment le Rabelais de Panurge. La modération n’est que le contrepoids de l’extravagance ; elle va permettre d’étayer ce fol édifice imaginatif que Rabelais dédie à la plus grande gloire de la bébise humaine. En des pages d’une langue unique, il fait défiler alors devant nos yeux tout un monde :rois,magistrats, théologiens, moines. Avec une verve inouie, une prodigieuse invention verbale, il dresse ces caricatures immortelles qui s'appellent : Janotus de Bragmardo Picrochole, Homenaz, Bridoye. Caricatures non purement fantaisistes, mais qui procèdent bien de l’expérience des hommes, d’une sûre connaissance de leurs faiblesses. L’obser- Vation est parfois si exacte qu'elle nous fait souvenir que Rabelais fut en son temps un médecin remarquable. Dans sa passion comique, il fait surgir des types si réussis, que pour nous ils s'imposent avec un caractère de vérité, indéniable de vérité non seulement normale, mais pathologique.
C’est dans cet esprit que nous allons choisir parmi tous ces, types ceux qui sont les plus complets el les plus frappants P'crochole, Janotus de Bragmardo, Baisecul-Humevesne, et enter d'en faire l’étude psychiâtrique. Mais 11 manquerait quelque chose à notre travail si Panurge, l’inoubliable Panurge n’y figurait pas. Avec sa souple intelligence et ses nombreux vices, ilest le prince de tous ces ratés et son sourire malicieux sait éclairer ce vaste univers de la folie humaine, où les autres
n'incaruert qu'une profonde démence, 4