‹ Essai d'une Étude psycho-pathologique de certains types comiques dans l'œuvre de RabelaisChapitre 11 sur 26 · Panurge, en grec, signifie apte à tout, factotum · texte numérisé non relu

Panurge, en grec, signifie apte à tout, factotum

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à la « Ballade des Pendus ». Panurge est un voleur. Parmi ses soixante-btrois manières de trouver de l’argent «la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict » et sans souci d’être sacrilège, glissant d’une main un denier dans le plateau des aumônes, il dérobait subrepticement de l’autre quelques bonnes pièces de monnaie, car Dieu n'a-t-il pas dit à ses fidèles serviteurs : « Donne et reçois au centuple ». ! (IT, 16-17).

Mais si notre héros est parfois si hardi, n’oublions pas que Rabelais a fait de l’irrésolution un des traits fondamentaux de son caractère. Durant tout le tiers livre nous assistons au débat follement plaisant de Panurge qui se demande s’il se doit marier ou uon. Il a beau interroger les songes, les dés, la sibylle de Panzoust, un médecin, un théologien, un philosophe, un muet, un fou, le doute demeure et comme l’âne de Buridan, le pauvre homime hésite entre le désir de se marier et la grande peur d’être cocu. À vrai dire, cette irrésolution est bien natuturelle. Pour un être qui ne croit plus à la vertu des femmes, le mariage renferme tant d’incertitudes. Panurge risque d’être puni par où il a péché et son indécision procède de la conscience de son immoralité.

Et puis, et surtout, Panurge est le portrait même de la couar dise ; nul ne saurait éviter les coups d’un pied plus agile. Avant ‘la bataille il se retire à bord de la nef pour prier Dieu de donner la victoire à ses compagnons (IV, 37). Et pendant la tempête, affalé sur le Lillac, tandis que les passagers s’efforcent d’aider les matelots, Panurge, sous les quolibets de frère Jean, claque des dents, frissonne « Be, be, be, bous..bous ! Zalas ! » et rêve à la suprème félicité d’être planteur de choux (IV, 18-19).

Nous n’'affirmérions pas cependant que Panurge n’exagère point sa peur. Il reste trop lucide au sem même du danger pour que nous ne SOyons pas invités à croire qu’il ne fasse de sa poltronnerie un procédé commode pour esquiver les horions. Panurge entretient prudemment sa renommée de froussard.

1. « Ainsi, quand le pardonnigère me dict : centuplum accipies, il veut dire : centuplum accipe. »

Rien ne prouve qu'il ne puisse, s'il le voulait, mattriser sa crainte !, En d’autres termes, la peur excessive de Panurge ne traduit pas une certaine impuissance de la volonté à réagir, mais son seul manque de sentiments généreux. Panurge ne se commande pas d’être brave, il s’en moque, et son absence de courage et d'honneur va jusqu’à se parer d’une sorte de vantardise à rebours.

Un tel portrait est-il celui d’un fou? Certes non. Mais Panurge, intelligent, sans honneur et sans morale, irrésolu et lâche, ne nous fait-il pas penser à un de ces « demi-fous » étudiés par Grasset ?, à un anesthésié du sens moral (Ballet) ? Arnaud dit que « ces malades se livrent au vagabondage, au jeu, au vol, aux excès alcooliques, à la débauche». Panurge est donc si l’on veut un «fou moral ». Mais ne soyons pas dupes de ce mot. Le terme folie, qui indique une atteinte purement intellectuelle, cadre mal avec ce que nous venons de dire de notre vaurien. L'intelligence de Panurge est intacte; il semble même qu’elle gagne en brio à défendre les plus mauvaises causes. Il y a là une opposition essentielle entre la lucidité de l’esprit et la perversion du sens moral que nous trouvons assez mal exprimée dans la définition précédente. Que « Folie morale » signifie bien au fond ce trouble des affections et des sentiments, cette absence totale de la notion du bien et du mal, nous voulons le croire, mais malgré tout la confusion demeure et nous sommes tentés de ranger constamment les « fous moraux » parmi les fous tout court. Combien l’expression de « immoralité lucide » rendrait mieux le caractère typique d’un Panurge. A la réflexion nous y trouverions même le secret de notre coupable sympathie pour ses semblables (Hélas ! pourquoi Pantagruel nous montre-t-il le mauvais exemple ! ). Car un simple gredin nous révolte, mais pour peu qu’il sache avec esprit berner l'autorité, railler les bonnes mœurs, avoir la

1. Voir à ce sujet les deux articles de M. le professeur Cruchet sur « La crainte du danger chez le combattant », et «le courage guerrier » publiés dans le Mercurede France, juillet et décembre 1918,

2 Grasset, Demi-fous et demi responsables. Alcan 1907, p. 121.

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réplique prompte et le mot cru, nous rions et sommes désarmés. De Panurge à Rocambole cette vérité a nourri pas mal de littérature.

Tout de même, les meilleures plaisanteries sont les plus courtes, et Panurge, s’il n’était hautement protégé Lomberait vite sous le coup de nos justes sévérités. Au reste nous n’avons pas les mêmes raisons d’être aussi Lolérants pour tous les Panurges qui vivent en marge de la société, et ils auraient beau alléguer la « Folie morale » pour excuser leurs déprédations ou leurs crimes, leur place serait-elle à lAsile? — Non point ; à la Prison ? — oui. C’est le seul recours que nous ayons contre eux. Il n’est pas difticile en effet d'imaginer un Panurge soumis à l'examen médico-légal d’un expert. A la question « L’inculpé était-il en état de démence au moment de Pacte, dans le sens de l’article 64 du Code pénal? » que répondrions-nous? Après avoir rappelé quelques-uns des faits incriminés tels que vols dans les troncs des églises, attentat aux mœurs sur la personne d’une grande dame de Paris, nous témoignerions que l'enquête psychiâtrique n’a révélé aucune anomalie mentale soit dans le passé, soit dans l’état actuel de l’inculpé, qu'il ne peut être question de faire d’un délire, d’obsessions ou d’impulsions le mobile d’une telle conduite, par suite, que les actes précédents ont été exécutés sciemment et volontairement.

Nous conclurions finalement que des facultés intellectuelles normales coexistent ici avec les pires instincts de vice et de crapule et que, pour obéir à ces derniers, un Panurge n’en est pas moins responsable de tous les délits dont il est accusé. Nous venons de voir que si Panurge est un « fou moral », il n’est cependant pas un fou. C’est un homme taré au point de vue moral et social, mais personne ne peut douter de son intelligence si subtile et si vive, seul charme de cette canaille.

Avec le roi Picrochole nous allons entrer dans un domaine proprement psychiâtrique, observer des troubles précis de l’affectivité, un certain degré de débilité mentale.

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