‹ Essai d'une Étude psycho-pathologique de certains types comiques dans l'œuvre de RabelaisChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un cas de délire d'imagination

LE Ror PicrocHoze

Pichrocole, (bile amère, en grec), roi du pays de Lerné en Touraine, est un homme fort irritable. Pour quelques malheureuses fouaces que les bergers de Grandgousier ont. dérobées à ses gens, le voilà qui s’emporte et sans plus réfléchir convoque par tout le pays, le ban ét l’arrière-ban de ses guerriers (1, 26). Il fait massacrer sans hésitation le sage conseiller Toucquedillon (1, 47). Et quand le sort de la campagne lui devient funeste, et que, battu par Gargantua, il fuit désespéré vers l’Ile Bouchart!, dans une indignation subite, il tue son cheval qui bronchaït (1, 48). Picrochole est donc la proie de colères brusques, si violentes que le pouvoir frénateur de sa volonté faiblit et qu’il cède aux impulsions à des actes de brutalité envers autrui. Impulsions qui comportent bien la conscience de l’acte, mais où fait défaut la notion de la disporportion de cet acte avec ses causes apparentes, ainsi que de sa portée et des conséquences fâcheuses qu’il

1. La guerre Picrocholine se passe dans la campagne aux alentours de Chinon. Une gravure de 1699 qui est au Cabinet des estampes représente la rivière la Vède, son moulin, le château et le village de la Roche-Clermault. Toute cette aventure fut sans doute inspirée à Rabelais, comme on te croit actuellement, par une querelle de paysans tourangeaux,

peut engendrer. Encore la perte de cette notion pourraitelle s'expliquer aux moments de colère par l’émotion si vive cpu accompagne la représentation des motifs et qui, de même qu'elle paralyse la volonté, empêche tout travail utile de jugement et de réflexion. Mais, la colère tombée, Picrochole ne revient pas sur lui-même. Îl persiste dans sa décision et fait tout pour l’exécuter.

«Pour mieulx confermer son entreprise, envoya sonner le tabourin à l’entour de la ville. Luy-mesmes, ce pendent qu’on aprestoil son disner, alla faire affuster son artillerie, desployer son enseigne et oriflant (oriflamme) et charger force munitions, tant de haruoys d'armes que de gueulles. » (1, 26).

Quand Toucquedillon lui fait remarquer qu'ils sont «assez mal avituaillez et pourveuz maigrement des harnoys de gueulle... — Nous, dist Picrochole, n’aurons que trop mangeailles. Sommes-nous icy pour manger ou pour batailler ? » (1, 32).

Et Grippeminault : « Davantaige, 11 vient grand renfort de gens à voz ennemys. Si nous sommes assiégez une foys, Je ne voy poinct comment ce ne soit à nostre ruyne totale. — Bren, bren ! dist Picrochole; vous semblez les anguillez de Melun : vous criez davant qu’on vous escorche. Laissés les seulement venir. » (1, 47).

Qu’indiquent ces citations, sinon la faiblesse innée des facultés de juger et de raisonner, un certain degré de débilité mentale ?

Là ne nous semble pourtant pas encore le trait fondamental du caractère de Picrochole. Cet homme irritable, impulsif, un peu débile, est un orgueilleux. L'ambition le meut, hors de proportion avec sa faiblesse. C’est en raison de cette passion que ce petit roi de rien du tout déclare la guerre à Grandgousier, Son puissant voisin, pour une querelle de fouaciers; qu'il méprise les sages conseils de ses officiers; que, vaineu, il tue son cheval, seul recours dans sa fuite; car le sentiment de son autorité est tel qu’il ne peut souffrir qu’on ait l'air d'y attenter ou de la discuter. Mais Rabelais va plus loin, il suit son personnage jusqu’au bout, et dans une page célè- :

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bre, il nous fait assister au suprême épanouissement de cette ambition qui de la passion principale tend à devenir l'unique et à envahir la personnalité.

Picrochole, hier roi de Lerné, demain empereur de Trébizonde, par quel miracle ? C’est que des courtisans, habiles flatteurs, qui connaissent bien leur maître, sont venus lui dire : « Cyre, aujourd'huy nous vous rendons le plus heureux, plus chevalereux prince qui oncques feust depuis la mort de Alexandre Macedo. » Et dévoilant leur plan, ils divisent l’armée de Picrochole en deux contingents dont l’un ira ruer sur Grandgousier qui promptement défait se rendra à merci et livrera son or. L'autre, se dirigeant vers le Sud-Ouest, saisira à Bayonne et St-Jean-de-Luz toutes les nefs qui le porteront aux côtes d’Espagne et de Portugal. Puis, ces. deux pays vaincus, Alger, Tunis, les Baléares et la Sicile, Rome et la Provence, Chypre, Rhodes, l’Archipel, la Grèce, Jérusalem ! se soumettront au triomphateur. L'Asie est ouverte : Carie, Cilicie, Phrygie, capituleront. Et voici l'Arabie. mais... « Par ma foy, dit Picrochole, nous sonimes affoléz. Ha ! pauvres gens ! — Quoy, dirent-ilz — Que boirons-nous par ces désers? Car Julian Auguste et tout son oust (armée) y moururent de soif, comme l’on dict — Nous, (dirent-ilz) avons jà donné ordre à tout. Par la mer Siriace vous avez neuf mille quatorze grands naufz chargées des meilleurs vins du monde; elles arrivèrent à Japhes. Là se sont trouvez vingt et deux cens mille chameaulx et seize cens éléphans, lesquelz avez prins à une chasse environ Sigeilmes, lorsque entrastes en Lybie; et d’alondant, eustes toute la caravane de la Mecha. — Ne vousfournirent-11z de vin à suffisance ? — Voire mais, dist-il, nous ne beumes poincl frais » (1, 35)

Et le délire continue. L'armée qui a défait Grandgousier a pris le nord de la France, la Hollande, la Rhénanie, la Suisse et réunie à l’armée retour d’Asie a envahi la Suède, la Laponie, puis l'Angleterre et l'Irlande, la Prusse, la Pologne, la Russie, la Hongrie, et pour lors se trouve à Constantmople.

« Allone-nous, dist Picrochole, rendre à eulx le plus toust,

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car je veulx estre aussi empereur de Thébizonde. Ne tueronsnous pas tous ces chiens Turcs et Mahumétistes ? — Que diable, dirent-ilz, ferons-nous doncques ?... Et donnerez leurs biens et terres à ceulx qui vous auront servy honnestement. — La raison (dist-il) le veult : c’est équité. Je vous donne la Carmaigne, Surie et toute la Palestine. (1, 33)1. |

Ce qui frappe dans cette page, c'est que Picrochole ne fait aucune difficulté pour croire aux extravagances de ses conseillers. On a l’impression d’assister, non au discours de plusieurs personnes, mais au monologue d’un seul. Toutes ces fantasmagories, pour être acceptées d'emblée, ont dû se former spontanément et apporter avec elles ce caractère d’évidence ahsolue qui entraîne Picrochole à croire sans réserve aux paroles de ses courtisans. Ges flatteries exagérées n’engendrent point le travail imaginatif, mais le révèlent peu à peu à lui-même. Rabelais, avec une finesse extrême et un art merveilleux, se . souvient peut-être ici d’un procédé cher à Socrate : la Maïeutique ou l’art d’accoucher les esprits ?

On suit ainsi nettement la naissance du délire en un raccourci suggestif. « Ah ! terrasser ce petit vilain de Grandgousier qui se permet de dédaigner Mon autorité. Mon armée aura vite raison de lui. Mes officiers ne m'’ont-ils pas comparé à Alexandre le Macédonien ! Ah ! si comme lui je devenais un invincible conquérant, ce n’est pas l’Asie que je soumet. trais, mais toute la terre. » Et Picrochole, sous le charme des rêves qui flattent si bien sa passion se complait aux images de conquêtes fabuleuses : L'Espagne, l'Italie, la Grèce, l’Afrique, sont là sous ses maïns. Il faudrait si peu pour les avoir, un petit geste, et... « Ah pauvres gens, nous sommes affolez. Que boirons-nous par ces desers. »

1. Toute cette page est une imitation de Plutarque dans sa « Vie de Pyrrbus » que Boïleau a traduit presque littéralement dans l’épitre I « Au Roi». Mais Pyrrhus n’est qu’un petit garçon à côté de Picrochole. Alors qu’ilse contente de prendre l'Italie, la Sicile, Carthage et l'Afrique pour retourner « vivre entre ses parents le reste de son âge », le roi de Lerne est entraîné par la gloire des conquêtes plus loin qu’Alexandre.

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Le passage brusque du futur au passé a marqué l’évolution d'une idée possible vers une idée certaine. L'idée délirante est créée. Cest cette même progression que nous trouvons dans la fable de : Perretle el le Pol au lait. :

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable

Comment qualifier maintenant ce délire ? — Délire d’imagimation ? — Mais il faudrait d’abord connaître les caractéristiques d’un tel délire. Nous inspirant d’un travail récent, mis obligeamment à notre disposition par M. le professeur agrégé Perrens, nous voyons que le délire d'imagination est, caractérisé par la croyance irrésistible dans la réalité des produits d'imagination, et MM. Dupré et Logre ajoutent que cette variété de délire est « due à des processus de l’activité purement psychique sans intervention d’hallucination ou d’illusion sensorielle n1 d'interprétation. Cette activité psychique donne aux délires d'imagination des caractères parti-' culiers : ils éclosent subitement, spontanément en quelque sorte, par improvisation ; ils ne tiennent pas à un raësonnement primordial ?»,

Peut-être tout de même, ici, faut-1l tenir compte d’une petite part de réel à l’origine : la guerre déclarée à Grandgousier et la royauté de Picrochole; mais comme nous lexpliquent MM. Capgras et Terrien, cette parcelle de vérité est «tellement embellie ou déformée, qu'il est malaisé de la reconnaître ou même impossible de la découvrir. Ce vagabondage de l’imagination à travers les réalités peut conduire à lédification® d’étranges fantasmagories, surtout quand il se trouve favorisé par l’existence d’un certain degré de faiblesse psychique. Débarrassée du frein des idées générales réductrices, échappant au contrôle de l’expérience et de l’auto-critique au point de perdre le sentiment du réel et du plausible, l'imagination

1. Isidore Szmalzmann. Le délire d’imaginalion, thèse de Bordeaux 1920, 2. Dupré et Logre, Délire d’imagination, Encéphale de mars à juin 1011,

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