CHAPITRE VI
Observation et Imagination
Si notre travail a bien rendu notre pensée nous voudrions éviter un reproche : celui d’avoir osé inventer un Rabelais psychiâtre, qui viendrait prendre place à la suite des Rabelais médecin, anatomiste et physiologiste légiste, protestant, révolutionnaire que l’on a successivement étudiés. Nous fondant sur l’admirable part d'observation humaine que l’on trouve dans son œuvre,nous avons essayé de rapprocher certaines de ses créations comiques de Lypes bien classés de la psychiâtrie moderne. Le rapprochement, conime nous espérons lavoir montré, est parfois troublant. Cela veut-il dire que Rabelais ait réellement observé des fous, au sens que l’on donne à ce mot en clinique? Sans doute Rabelais a aimé et pratiqué la médecine. Il expliqua à Montpellier les A phorismes d'Hippocrate et l’Ars parva de Galien et en publia des éditions ; un des premiers 1} a osé faire publiquement des «travaux pratiques» d'anatomie, il a rapporté d'Italie des drogues et des hérbes médicinales ; à l'hôpital du Pont-du-Rhône, à Lyon, il dirigea un service de vénériens. Dans son Panlayruel il ne cesse de penser à ses malades. Ecoutez-le à chacun de ses prologues : « Beuveurs trésillustres et vous vérolez très précieux, car à vous, non à aultres, sont dédiez mes escriptz.. »— Mais de là à supposer qu’il ait réellement étudié des délires d'imagination, des démences séniles et des démences précoces, il y a loin. Tout au plus pourrait-on dire que sa profession médicale en aiguisant chez lui le sens de l'observation, lui ait permis de remarquer et de noter ce que les plus doctes de ses contemporains ne
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voyaient pas. Rabelais déborde par son large tempérament, son vaste cerveau, tous les points de vue particuliers auxquels on peut l’eaxminer. Il est tout cela et bien plus encore.
Mais alors le problème reste intact. Comment imaginer que Rabelais ait forgé presque de toutes pièces des types pathologiques avec les troubles qui leur appartiennent en propre? — à vrai dire, le problème n’est pas nouveau. Shakespeare! en créant Hamlet, Macbeth et le roi Lear «a devancé son temps », Dostoiewsky ? a étudié une foulede psychopathes et décrit avec une exactitude étonnante pour son époque, une aura épileptique (L’Idiot).
N'est-ce point que l'imagination ne peut s’affranchir de la vie et que la fantaisie n’est jamais l'irréalité. Il y a une vérité incérieure qui donne son unité et sa beauté aux créatures de l’art. On n'invente pas, on ne fait que se reproduire. Il est en nous, selon le mot de M. Léon Daudet, des « moi »$ innombrables, qui reposent à l’état de puissances virtuelles. Il appartient à certains hommes de cerner ces ombres, de les évoquer el de les traduire. Ainsi naïssent ces figures géniales qui nous étonnent par une vague apparence fantomatique. » Voilà comment les grands hommesne peuvent setromper. Ils ontheau faire. Ils ont toujours raison, parce que leur invention au lieu d’être froidement calculée est un puissant instinct naturel. Ils créent comme les mères mettent leurs enfants au monde. Toutes les statues qu’ils pétrissent respirent sans qu’ils sachent pourquoi. Même tortues et bancales, elles palpitent. Elles sont nées viables, Landis que les images plus régulièrement modelées par d’autres sculpteurs restent, mortes »4.
Mais nous ne voulons pas nous égarer dans le redoutable mystère des personnalités secondes. Qu'il nous suffise de
1. Régis. La folie dans l'art dramatique. Discours d'ouverture du xn° congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française à Grenoble, 1902. <
2. G. Loygue. Un homme de génie, Th. Dostotewsky. Etude médico-psychologique. Thèse de Lyon 1904.