INTRODUCTION
En parcourant ce Mémoire, on jugera par la variété des espèces qui s’y trouvent décrites, de la grande place qu’occupe la classe des Myriapodes dans la faune entomologique du Mexique et de Amérique en vénéral. Cependant je suis loin d’avoir pu rassembler toutes les espèces de ce groupe qui peuplent en grande abondance le sol de ce pays si riche et si varié. La famille des Polydesmides, en particulier, à offert une remarquable série d'espèces nouvelles, dont la majorité paraît être spéciale au Mexique. Cette série montre combien l’Europe comparée à l'Amérique est pauvre en Myriapodes, et combien ses espèces sont plus petites que celles du Nouveau Continent, non-seulement dans les parties chaudes de ce dernier, mais encore sous la zone tempérée.'
Le genre de vie de ces animaux est très-variable selon les ordres, mais il n’offre aucun de ces faits moraux étonnants dont Phistoire des insectes est si fertile. Quelques mots généraux sur ce sujet, empruntés à mes souvenirs, serviront à guider les entomologistes dans la recherche des espèces, et ajouteront certains détails à ceux que l’on connaissait déjà.
On trouve les Polydêmes en grande abondance sous les pierres, tantôt seuls, tantôt réunis par familles ou par colonies. Plusieurs de leurs espèces répandent un parfum agréable, ou frappent par la beauté de leurs couleurs, dont malheureusement les reflets s’éteignent après la mort.
Ces êtres sont tous parfaitement inoffensifs. Lorsqu'on les saisit, ils s’enroulent en spirale, puis restent dans un état de complète immobilité. Ils prennent cette position toutes les fois qu’ils sont surpris, car
l Le Polydesmus virginiensis, par exemple, quoique propre aux Etats-Unis compte cependant parmi les grandes espèces.
ils appartiennent à cette catégorie d'animaux (dont on trouve des représentants chez les mammifères aussi bien que chez diverses classes d’articulés) qui cherchent leur salut sous la protection de leurs téguments cuirassés. Les Glomerides, les Oniscodesmus, les Glomeridesmus, mieux organisés encore pour cette fonction, forment par leur enroulement une boule, limitée de toute part par la cuirasse invulnérable des parties dorsales, comme les Tatous chez les mammifères, comme les Armadilles chez les crustacés. |
Lorsque les Polydêmes ne sont pas inquiétés ils savent développer leur corps et agiter leurs pattes avec une grande agilité. Toutefois il est des espèces à formes bizarres et à téguments très-durs qui m'ont paru moins agiles. Tels sont les Strongylodesmus et les Polydêmes du sousgenre Stenonia qui leur ressemblent beaucoup.
J'ignore si les Polydêmes s’enterrent, ou s'ils se bornent à se cacher sous les pierres où ils rencontrent l'obscurité pour laquelle ils sont faits, puisqu'ils ne possédent pas d’yeux. Il est certain que tous les lieux obscurs leur conviennent, et qu’ils fuient la lumière partout où ils la rencontrent. — Peut-être est-ce plutôt la fraicheur et l'humidité qui les attire sous les pierres et dans les endroits couverts. En effet, lorsqu'ils trouvent des lieux suffisamment abrités contre le soleil et la chaleur, ils ne cherchent pas toujours à fuir la surface immédiate du sol. Un détail intéressant que j'ai observé dans les mœurs du P. subterraneus, semble conduire à la même conclusion.
Dans certaines grottes de l’île de Cuba, les voûtes les plus sombres sont habitées par des légions de chauve-souris de la famille des Vampires. Les excréments de ces animaux, accumulés depuis des siècles, ont couvert le sol de ces salles souterraines d’une couche de guano plus ou moins considérable. La substance de cette couche ressemble à une terre légère, presque à de l’humus ou à de la poussière de bois, tandis que sa surface est formée de morceaux lenticulaires d'apparence granuleuse qui ne sont autre chose que des excréments plus frais, moulés sur le cloaque des Phyllostomes, et conservés ainsi à l’état de petits
amas ovoides. En me baissant pour chercher à me rendre compte de
leur nature, j’aperçus un grand nombre de vers blancs se mouvant à leur surface, et, après les avoir examinés, je reconnus en eux des Polydêmes. Je fouillai aussitôt la couche de guano et j'en trouvai d’autres encore en grand nombre enterrés à quelques lignes de profondeur. Il serait difficile d'imaginer un genre de vie plus singulier que celui de ces animaux. J'ignore si cette espèce se rencontre ailleurs que dans la profondeur des grottes, et si le guano qu’elle habite est le seul milieu ambiant qui lui convienne.
La famille des Julides n’est pas moins richement représentée en Amérique que celle des Polydesmides.
L'aspect vermiforme et la couleur noirâtre de toutes leurs espèces attire moins lattention du voyageur; toutefois l'abondance des individus fait qu’ils lui tombent plus facilement sous la main à toutes les périodes de leur accroissement. Grâce aux différents états qu'ils revêtent successivement, la première vue fait conclure à l'existence d'un nombre d'espèces considérable, qu’un examen plus approfondi conduit à réduire. Ces animaux vivent, comme chez nous, sous les pierres, sous les écorces; mais, pendant la saison sèche, ils grimpent fréquemment aux branches des arbres et vont s’enrouler autour de lextrémité des rameaux. Au mois de décembre j'ai vu dans une partie de l’île de St-Thomas presque tous les arbustes chargés de Jules à l'extrémité de leur branchage. |
Mais de tous les Myriapodes, les Scolopendrides sont, à beaucoup près, les plus communs. Dans certaines régions on trouve presque sous chaque pierre une Scolopendre, particulièrement dans les lieux rocailleux et exposés au soleil. L'agilité de ces animaux est fort grande, et leur morsure est réellement dangereuse, en sorte que l'entomologiste qui remue les pierres en quête des êtres qui vont chercher un abri sous leur toit protecteur, est sans cesse désagréablement surpris par la vue de ces hideux serpentaux qui, au moindre dérangement se précipitent hors de leur repaire et se tordent dans tous les sens, en faisant aller leurs mille pattes avec une agitation fébrile. Il ne saurait trop se tenir en garde contre leurs piqüres que les habitants
du pays disent être aussi douloureuses et presque aussi funestes que celles des petits serpents venimeux'. Après quelques alertes il apprend du resté bien vite à suivre les règles de la prudence et à ne plus remuer les pierres qu’au moyen d’un bâton. La capture des Scolopendres de grande dimension offre toujours un certain danger, même lorsqu'on se sert pour cela de pinces de fer. En effet ces animaux piquent par les deux extrémités de leur corps, en sorte qu’en les saisissant par le bout qui paraît le plus dangereux on ne leur ôte point tout moyen de défense, Leurs nombreusesarticulations leur permettent dese replier dans tous les sens, ils remontent le long de la pince et réussissent à atteindre avec la queue la main qui les saisit par la tête. Comme ils courent avec la plus grande agilité, on ne peut toujours les saisir à l’endroit où l’on veut, et à ce jeu on s'expose constamment. Aussi le seul moyen de s'emparer des Scolopendres sans courir de risque est de les arrêter en les fixant contre terre avec un bâton, puis de les saisir simultanément par les deux bouts du corps au moyen de deux pinces. Il suffirait cependant d’avoir, pour atteindre ce but, un seul instrument, mais assez allongé pour tenir la Scolopendre à distance de la main.
Pour introduire la capture dans un flacon, on rencontre la même difficulté : lorsqu'on y à fait entrer l’un des bouts de l'animal et qu’on le lâche, il se retire et met en danger la main qui retient l’autre bout. Il est bon d’être à deux pour cette chasse, tant à cause du danger des piqüres qu’à cause de l'impossibilité d’y suffire avec deux mains seulement.
C’est, du reste, une occupation des plus ingrates pour un entomologiste, car l'étude zoologique des Scolopendres donne plus de souci que d'agrément et ne conduit guère à des résultats certains: Ces animaux sont fâcheux sous tous les rapports, et passent avec raison pour les êtres les plus hideux et les plus repoussants de la création.
On trouve les différentes familles de Myriapodes représentées à toutes les altitudes et sous tous les climats du Mexique, mais aux différentes
1 Je n’ai jamais eu l’occasion d’observer les effets de la morsure des grandes Scolopendres, c’est ce qui m’empêche de donner à ce sujet des détails plus approfondis.
zones paraissent correspondre des espèces différentes. La grande variété de climats, si remarquable au Mexique à cause de la structure de ce pays et de sa disposition par gradins successifs, est sans doute une des causes de la quantité d'espèces qui y vivent et de leur diversité. Toutefois plusieurs d’entr'elles m'ont paru habiter simultanément plusieurs zones, comme par ex. le plateau et les régions chaudes des districts plus rapprochés de la côte.
Je suppose que les faunes des divers gradins du Mexique doivent être considérées comme ayant été primitivement plus tranchées qu’elles ne le sont de nos jours, mais que, vu leur proximité, elles ont fini par s’entreméler dans des limites fixées par les facultés et les conditions physiologiques de chaque espèce. Grâce aux migrations ou à une simple translation graduelle, chacune des espèces à fini par s’acclimater dans les zones voisines, à la température desquelles son économie peut encore se plier. Ainsi les espèces les plus robustes sont devenues presque cosmopolites dans toute l’étendue du Mexique, tandis que d’autres n’ont pu franchir les limites d’un cercle plus ou moins restreint.
Les espèces qui se plient ainsi à divers climats ont sans doute une manière de vivre différente dans leurs diverses stations. Quelque monotone que paraisse la vie de ces animaux, il est à présumer que l’on découvrira bien des faits intéressants dans leurs habitudes lorsque les voyageurs pourront leur accorder plus de loisir et les étudier avec un peu de suite et de persévérance.