CHAPITRE VIII
Ponts de radeaux.
La facilité avec laquelle on se procure dans presque tous les pays les matériaux nécessaires à la confection des radeaux de toute espèce, la promptitude de leur construction . le peu de difficulté que présente l’établissement des pOnts tendus avec ces corps de support sur des rivières de rapidité moyenne , le degré de solidité que l’on peut leur donner en les composant de radeaux capables, de supporter de grandes charges avant leur immersion totale , explique la fréquence de l’emploi de ces ponts par les armées, et leur bon usage.
En 1379, Alexandre Farnèse , gouvernëùr des Pays-Bas, au nom de Philippe II , jeta sur la Meuse, près de Bessel , un pont de radeaux jointifs, sur lequel il fit passer toute son armée; la même année, au siège de Maastricht , il réunit les travaux d’attaque au-dessus et au-dessous de la place, par deux ponts de radeaux. Le comté Guillaume de Nassau employa le même moyen au siège de Zutphen. Pendant la guerre de trente ans plusieurs généraux firent construire des ponts de radeaux , entre autres , le comte de Solms en 1620, sur le Mein, Gustave-Adolphe en 1631, sur la Wartha, et les Impériaux en 1636, sur la Saale, près de Halle.
{•Tome I, 2e Liv.) “ 18
274 essai d’une instruction
Charles XII, roi de Suède, fit dans le cours de ses guerres un fréquent usage de radeaux et de ponts de radeaux. En 1701 , il jeta un pont de radeaux sur la Dwina; en 1704, sur la Vistule, à Kartziow et à Varsovie. Les matériaux du pont dé Kartziow furent amenés sur cinquante chariots ; en 1708 sur la Desna : les radeaux de ce pont furent composés avec des hois de charpente , provenant de la démolition de maisons.
Le corps d’armée du général Bourgoine traversa, en 1777 , sur un pont de radeaux, la rivière d’Hudson, dans l’Amérique septentrionale ; çn 1787 , lesPi ussiens jetèrent un pont de radeaux sur l’Amstel , en Hollande, et en 1813 sur l’Elbe au-dessus et au-dessous de Dresdç. De 1808 à 1814 , les Anglais eurent occasion de se servir de ponts de radeaux sur quelques unes des rivières de la péninsule hispanique (1). .
L’histoire de nos guerres modernes nous offre de nombreux exemples de passages de rivière effectués , par les Français, sur des ponts de radeaux. -En 1796 , l’armée d’Italie jeta des ponts de radeaux sur l’Adige, à Ravazone, vis-à-vis Roveredo, et à Trente , et en 1807 , sur le Pô , à Borgo-Forle. Les radeaux employés pour les ponts de l’Adige étaient formés de pièces de bois équarries de 50 pieds de loDguèur sur 15 pouces d;équarrissage ; les arbres furent espacés de 6 à 7 pouces entre eux. Le pont de Ravazone, qui subsista pendant plusieurs années , tautôt au pouvoir desFrançais , tantôt au pouvoir des Autrichiens , avait 62 toises dp longueur. Le pont jeté à Rorgo-Forte ,
(i) La plupart de ces faits historiques sont extraits d’IIoyer, de Douglas et Vaillant.
fut plusieurs "Fois emporté par les crues du Pô ; sa construction était vicieuse, les radeaux n avaient point d'angle saillant en amont , on ne les espaça pas assez entre eux , et ils ne furent point placés suivant la direction du courant ( 1 ).
En 1805 , on jeta un polit de radeaux près d’Ulm et uni autre dans les environs de Vienne, sur le Danube. Le pont de radeaux construit en 1807 entre Dantzig et le fort Weichselmunde, était remarquable par sa grande solidité; les pièces de siège les plus lourdes le passaient sans presque l’ébranler. En mars 1809, le corps d’armée du maréchal Victor traversa leTage sur un pont de radeaux formé de bois de démolition ^ ces bois avaient si peu de portée, que le passage ne put s’eflectuer qu’en prenant les plus grandes précautions et en démontant les pièces de dessus leur alFût.
On comptait des ponts de radeaux dans le nombre de ceux que Napoléon fit établir en 1809 sur le Danube.
En 1812 , pendant la campagne de Russie , on fit marcher les pontonniers avec l’avant-garde ; ils construisirent des ponts de radeaux sur presque toutes les rivières que la grande armée eut à franchir pour se rendre à Moscou , et même les ponts de bateaux du Niémen furent remplacés après le passage de l’armée, par des ponts de radeaux.
A Wilna , sur la Vilia, on construisit un pont de radeaux avec dès arbres équarris qu’on trouva sur la rive ; ces arbres avaient jusqu’à cent pieds de' longueur, et un équarrissage si fort que l’on ne mit que sept arbres par radeau; le pont ne fut point ancré mais amarré aux rives
(1) Voyez le Guide du pontonnier , par M. Drieu.
276 essai d’une instruction
au moyen de cordages et de harts fixés les uns aux autre»
par des nœuds en pâte d’oie. . .
Napoléon ordopna desusbtituer un pont de radeaux sur la Dvvina , à Bcszenkowrezi , aji pont de chevalets qu’on y avait jeté, et qui n’aurait pas résisté, suivant lui, aux premières crues de la rivière.
Macdonald fit jeter des ponts de radeaux sur la Dwina, à Jacûbstadt et à Dunabourg; Oudinot sur la même rivière à Polotzkf, et Davoust sur le Dnieper à DubrownaÇ
Après Ja bataille de Smolensk , on construisit à diverses reprises des ponts de radeaux sur le Dnieper: le dernier de ces ponts fut tendu à Dorogobuy.
Pendant la bataille de la Moskwa , on jeta un pont de chevalets çt de radeaux sur la Kolocza : lés bois de charpente'dont on put disposer pour former les radeaux n’ayant pas assez de longueur , on fut obligé de les enter bout à, bout. On jeta encore, pendant la bataille de Malo- Jaroslawelz , un pont de chevalets et de radeaux sur la Louga.
Enfin, le dernier pont de radeaux jeté par les Français, dans le cours de nos mémorables campagnes, fut construit en 181!i, sur la Seine, dans les environs de Fontainebleau*
11 paraît, d’après lc3 renseignements que nous avons recueillis, que les tadeaux delà plupart des ponts que l’on jeta en Russie, étaient composés de très-grands arbres équarris, qu’on espaça de 6 à 7 pouces ; tous les gros bouts de ces arbres que L’on coupa en sifflet très-aigus, étaient dirigés en amont; par cette position même des arbres, le centre de gravité des radeaux était difficile à déterminer exactement, Ion s’y trompait quelqucfoiscn plaçant l’axedu tablier trop vers l’arrière. Il en résulladcsacci-
dents, non pour l’artilleriede campagne niais pour le* lourdes voitures des équipages militaires. Si par mégarde ces voitures ne se tenaientpasen passant très-près du guindage d’amont, il arrivait que la queue du radeau-, qui était la partie faible, plongeait dans la rivière, tandis qüe l’avant se redressait, le tablier formait un plan incliné' sur lequel les voitures glissaient vers la partie d’aval; l’inclinaison du plan augmentant par cela même de plus en plus, lachutedes voitures devenait infaillible , et elles tombaientavec fracas dans la rivière.
Le général Eblé, pour remédier à ce défaut de construction, fit glisser dans l’intervalle des arbres, et sousla queue desradeaux, des arbres d’un échantillon plus faible ; il parvint ainsi à rétablir l’équilibre entre toutes les parties des radeaux sans déranger le tablier , et les accidents ne se re- . produisirent plus. C’est en profitant de ces leçons de l’expérience que l’on a été amené au mode de construction de radeaux en usage aujourd’hui.
Tout'nous porte à présumer que si les connaissances re- . lati ves à la construction des radeaux et des ponts de radeaux eussent été plus répandues dans les armées, que leur emploi aurait été encore plus fréquent , et aurait rendu , dans beaucoup de circonstances , de grands services. Il est probable que la certitude de pouvoir établir promptement ces ponts contribuerait au succès d’opérations militaires que l'on hésite d’entreprendre, dans la crainte d’étre arrêté par un cours d’eau , quoique l’on ait, pour ainsi dire, sous la main, tous les moyens dele franchir ên peu d’heures. On ne'saufait trop engager les officiels de toutes les nrmes à étudier cette partie de l’art du pohtonnier, aussi facile h , comprendre qu’à mettre en pratiqué.
Les détails dâfb lesquels nous sommés entrés (chap. ÏV ,
278 ESSAI ULNK instruction
i,r liv.) sur la couslruction des radeaux de toute espèce , nous dispensent de revenir sur cet objet ; nous ajouterons, cependant, qu’il faut élever autant qu’on le pourra, sans nuire à la solidité du poqt , les supports du tablier posés sur les radeaux , tant pour faciliter l’écoulement des corps flottants entraînes par les eaux, que pour empêcher que le courant ne vienne frapper le tablier, lorsque les radeaux plongent entièrement sous les charges qui passent sur Les ponts.
Les ponts de radeaux sc tendent par radeaux successifs, quelquefois , mais bien rarement , par portières.
Lorsque l’emplacement du pont sera déterminé, que les radeaux auront été construits comme le sont les radeaux n0-. 2, 3, k et 5 (Planche 3, 1er liv.), et que tout le matériel sera prêt à être employé, on fera ranger avant la manœuvre , et pour en faciliter l’exécution , les matériaux du pont dans l’ordre suivant : les radeaux en aval de l’emplacement de la culée, cl de telle sorte qu’en les prenant successivement, les radeaux qui, par leur forme, opposent le plus de résistance au courant, se trouvent placés sous le pont aux endroits les moins rapides de la rivière. Les madriers empilés seront à la droite , et les poutrelles à la gauche de la culée , les ancres, les cordages, les clameaux et autres menus objets, seront rangés par espèces près de la culée. Les nacelles destinées à mouiller les ancres d’amont seront amarrées en amont de la culée , et les nacelles pour les ancres d’aval en aval. Mais on ne mouille que peu , ou point d’ancres en aval , parce que les ponts de radeaux , ne s’élevant guère au-dessus de la surface des eaux, présentent peu de prise a l’action des vents d’aval.
La culée du pont (PI. 7, fig. 1) s’établira comme celle des autres ponts militaires ; tandis qu’on y travaille on amène
le premier radeau contre la rive , et à hauteur du corps mort ; la culée achevée , on apporte les poutrelles de la première travce, on posé leur extrémité de devant sur les supports du radeau, on pousse lé radeau au large en faisant ejlort sur les poutrelles, jusqu’à ce que leur extrémité de derrière vienne se poser sur le corps mort , et s’appuyer contre le madrier de champ de la culée ; on met le radeau à la hauteur convenable et-dans la direction du courant , en agissant sur les cordages d’ancres et les traversières ; on clamaude les poutrelles sur le corps mort, et sur l’un des supports du radeau; on couvre la-, travée de madriers , de manière cependant à permettre le placement des poutrelles de la seconde, travée , puis l’on araène^ successivement les autres radeaux que l’on pohtera comme le premier.
L’opération d’amener les radeaux sous le pont est trèspénible sur les courants rapides , en raison de la résistance qu’ils opposent à l’eau; pOuV y parvenir on amarre à la poupée une ligne à chevaux ou un fort cordage ; on met sur cette ligne le nombre de haleurs nécessaires qui tireront de dessus la rive , et ensuite de dessus là partie achevée du pont pour conduire le radeau derrière le dernier placé. Pendant ce trajet on dirige le radeau avec un grand gouvernail , tandis que des gaflèurs agissent de chaque côté avec leurs galles , tant que le leur permet la profondeur de l’eau. C’ést au moyen des cordages d’ancres que l’on parvient ensuite à mettre ce radeau contre le dernier ponté, et prêt à être poussé au large. On aura soin , en mettant un radeau au large, de le remonter un peu plus que ne l’exige la direction dupont, parce que, lorsqu’on amène le radeau suivant et qu’on l’amarre derrière le dernier ponté, les cordages d’ancres éprouvent une grande tension et cèdent tou^ jours un peu, quelquefois même la traction des deux
radeaux fait chasser les ancres ; et en bonne construction , il vaut mieux avoicà faire descendre un radeau ponté qua le faire remonter, ce qui ne serait pas toujours facile.
Il serait très-imprudent de vouloir placer les radeaux sous le pont, en les faisant descendre d’amont en aval; cependant il est des circonstances où l’on est forcé d’user de ce moyen, mais il faut avant de l’employer être certain de la bonté de l'ancrage , et surtout de l’habileté des bateliers. . • - ■ . .
Les poutrelles du tablier se placent alternativement par travée en amont et en aval les unes des autres ; on les fait croiser sur le support du milieu des radeaux d’arbres, ainsi que sur le support du radeau de tonneaux n° 5 , et on les clamaudesur ces supports. Au radeau de tonneaux n° , les poutrelles se croisent sur les quatre supports, et se clamaudent au support extérieur du châssis On clamaude entre elles toutes les poutrelles accouplées (PI. 7, fig. 1).
Les pontonniers allemands se servent, pour maintènir l’écartement des cadeaux , de poutrelles ou traverses posées sur l’avant et l’arrière des radeaux , et allant d’un radeau à l’autre. C’est à ces traverses assujetties solidement par des clameaux que l’on amarre les cordages d’ancres (1). Cette combinaison ne nous semble pas heureuse, et elle doit avoir de graves inconvénients'; loin de l’imiter dans nos manœuvres, nous supprimons, au contraire, les traversières dès que les radeaux sont placés , afin de faciliter l’écoulement des corps flottants.
Lorsqu’il sera nécessaire, pour ne pas interrompre la
(t) Voyez le Manuel dn pontonnier parlloycr, tome i«, page 486 d> -^ta seconde édition. ,
St R LE PASSAGE DBS RIVIÈRES. 281
navigation d’une rivière , de mettre une portière sous un pont de radeaux , onia composera- d’pn ou de d’eux radeaux. Les poutrelles de cette portière dépasseront de chaque côté les supports et les arbres extrêmes des’ radeaux , et comme elles sont ordinairement très- fortes , on peut les faire dépasser d’un mètre; les deux radeaux contigus seront ainsi espacés de deux métrés et ils opposeront moins de résistance au courant que s’ils étaient jointifs. Les extrémités de ces poutrelles seront encastrées dans un bout de poutrelle ; il en sera de même pour les extrémités des poutrellesdu tablier , entre lesquelles la portière est encadrée-: L’on réunira la portière au pont, soit par des colliers de guindage j soit par l’un des, moyens indiqués au chapitre des ponts de bateaux du commerce.
On a quelquefois employé sous un pont de radeaux une portière formée de deux bateaux , dont les bordages étaient peu élevés , parce que cette portière se manoeuvre beaucoup plus facilement qu’une portière de radeaux. *
Les portières d’un pont de radeaux jeté par portières , se construisent et s’assemblent entre elles comme on vient de l’indiquer pour une portière placée sous un pont de radeaux tendu par radeaux successifs { mais ce mode de pontage pour les ponts de radeaux ne peut se pratiquer que sur des rivières d’un courant modéré, et où l’encrage est capable d'une grande résistance.
Conformez-vous pour la position du tablier sur les radeaux , pour la portée des poutrelles , pour la manière de les jumeller entre elles, de les clamauder ou de les bréler sur les' supports , ainsi que pour tous les autres détails de construction et de repliement, à ce que l’on a prescrit tant pour les ponts de bateaux d’équipage de campagne , que pour les ponts de bateaux du commerce.
282 ESSAI d’une instruction
Puisque les armées ont jeté des pônts de radeaux sur le Tage, le Pô , le Danube, l’Elbe, la Vistule, le Niémen, et que nos pontonniers enconstruisent presque tous les ans sur le petit Rhin(l), lors même que le courant y acquiert une vitesse de deux mètres par seconde, on peut conclure de ces données de l’expériehce qu’il est possible de tendre des ponts de radeaux sur" les rivières les plus larges , pourvu toutefois qué la vitesse du courant à l’emplacement du pont n’excède pas deux mètres par seconde. On serait obligé, sur un courant plus rapide, de renoncer en quelque sorte à ce moyen de communication par les grandes difficultés que l’on éprouverait à amener les radeaux xous le pont, et par la presque impossibilité de trouver un ancrage assez résistant pour maintenir en place un pont dont les corps de support offrent tant de prise à l’action du courapt; d’ailleurs, le pont que l’on parviendrait à tendre , après avoir péniblement vaincu tous ces obstacles , ne présenterait aucune garantie de stabilité ni de durée, et il serait imprudent de compter sur une communication aussi précaire. , -
. Est-on dans l’obligation de construire un pont de radeaux sur un courant rapide , l’on choisira un emplacement où la rivière, en s’étendant beaucoup, perde de sa vitesse.
On n’a pas toujours construit les ponts de radeaux suivant le mode que nous avons indiqué ; ainsi le pont de radeaux jeté par les Prussiens, en mars 1813, sur l’Elbe, près du Village de Priesnitz , au-dessous de Dresde , avait deux. cours de poutrelles j les premières reposaient immédiatement sur les arbres des radeaux ; sur ces poutrelles
(I) Vo;e-. la caiTc des environs de Strasbourg (PI.’ 5).
on plaça, de six pieds en six pieds, des traverses sur lesquelles on mit un second rangée poutrelles correspondant exactement au-dessus des premières ^seulement leurs jonctions se trouvaient au tiers de la longueur de celles-ci. Les poutrelles et les traverses furent assujetties les unes aux autres, et sur les arbres des radeaux, par des clameaux. On recouvrit le cours supérieur des poutrelles de' deux rangs de madriers.
11 paraît que ce pont avait une grande solidité ; cependant, une colonne de cuirassiers, qui ne voulut point mettre pied à terre , et qui défila en trottant sans laisser d’intervalles entre les rangs, fit céder et rompre quelques cordages d’ancres , et peu s’en fallut que le pont ne s’entr’ouvrît à cinquante pas dé la rive gauche, mais laiorce des bois et la rigidité de leur liaison garantirent le pont d’une rupture complète.
Le pont permanent de radeuux , établi sur le Dnieper, un peu au-dessous de la ville de Kiew en Russie , a 380 toises de longueur et 20 pieds de voie ; il est formé de radeaux partiels et jointifs , barrant ainsi la rivière dans toute sa largeur. Lès arbres de ces radeaux ne sont point espacés entre eux ; ils ont 14 pouces d’équarrissage et 31 pieds de longueur. Lè pont est amarré avec des harts à cent piiots plantés contre la tête desTadeaux ; on le replie tous les ans avan,t la saison des glaces.
Le pont de radeaux tendu sur ta Dwina, près de Riga, a plus de 400 toises de longueur et 40 pieds de voie ; sa construction ne diffère en rien de celle du pont de Kiew.
On peut déduire, de la manière dont ces deux ponts ont été tendus , un mode très-prompt pour construire un pont d’arbres sur des canaux ou sur de petites rivières peu rapides que l’infanterie doit franchir. '
28k ESSAI n’ilNE INSTRUCTION
Le saule et le peuplier sont les essences de bois qui croissent le plus ordinairement le long et près des bords desrivières ; par leur légèreté ils conviennent pour former des ponts de radeaux , dont la durée ne devra être que momentanée, parce c{ne ces bois s’imbibent trop facilement d'eau, et perdent assez promptement la propriété de supporter de grandes charges au-dessus de la surface des eaux.
On fait abattre ces arbres on les dégarnit de leurs branches , et on lance les troncs à l’eau ; on entaiUe, à l’emplacement où l’on veut passer, les rives en pente douce.
On amène parallèlement à la rive et contre le pied de la rampe le premier arbre abattu, on le fixe solidement avec des amarres tout contre le bord ; les amarres, embrassent l’arbre et sont arrêtés à des piquets que l’on a plantés sur la rite. Les piquets proviennent des branches des arbres que l’en a abattus. On attache deux cordages très-longs, dé' 10 à 12 millimètres de diamètre , et qu’il a fallu jse procurer , à des piquets plantés à un mètre environ de chaque côté et en deçà des extrémités d’amont et d’aval du premier arbre placé. On enveloppe d’un tour avec ces cordages chacun des bouts de l’arbre, en faisant passer les, cordages de dessus en dessous et l’on serre fortement pour mieux, appliquer encore cet arbre contre la rive. On amène le second arbre tout contre le premier et à sa hauteur , on l’enveloppe de la meme manière à chacune de ses extré. mités d’un tour de cordages , et on a soin de le serrer le plus possible contre le premier arbre; on continue à amener successivement les arbres pour les fixer par le * même procédé les uns contre les autres. On place alternativement les gros bouts cn^amont et en aval , afin d’avoir un radeau symétrique.
Si la rivière à du courant on attache en amont , et de distance en distance, des amarres aux arbres pour tenir lieu de cordages d ancres , et Ton arrête ces amarres à des piquets plantés sur la rive , ou on les fixe les unes aux autres par des nœuds en patte cl’oie.
L’infanterie passera très-bien, en prenant quelques, précautions , sur ce pont formé de tronês d’arbre seulement ; mais, pour le passage delà cavalerie et de l’artillerie, on établira un tablier en posant quelques arbres d’un même diamètre en travers des autres, on les recouvrira pour former la voie du pont, de madriers, de planches ou de claies faites avec Te branchage desarbres.
On donnera une plus grande solidité àce pont, et l’on rendra toutes les parties solidaires les unes des autres , si l’on a le moyen de fixer en amont et en aval des traverses posées perpendiculairement à la longueur des arbres, ou si l’on assujettit solidement par des chevilles en Lois ou des broches en fer les arbres qui servent de poutrelles pour le tablier . ....
Le manque de Gordages ne serait pas un motif pour renoncer à la construction de ce pont , caf on peut les remplacer par des harts, par des courroies découpées dans la peau des animaux que l'on abat pour la troupe.
On construira encore sur les rivières de peu de courant un pont très-solide, en se servant des radeaux d’arbres n* 1 (1er liv. ; planche 3) , si l’on ne veut pas conserver d’intervalle entre les radeaux, on les réunira les unes aux autres, comme si chaque radeau formait une portière; lorsqu’au contraire on lient à les espacer, on remplacera les traverses intermédiaires par des poutrelles qui poseront immédiatement sur les arbres des radeaux. Les radeaux de tonneaux n° 6 (même planche) se pon-
ESSAI HUNE INSTRUCTION
lent en les réunissant les uns à la suite des autres , et en les reliant entre eux par -des fausses poutrelles, qui porteront sur les supports extrêmes de deux radeaux contigus.
Pont jeté par le» Anglais sur l'Alva en 1811 (1).
L'expédient dont les Anglais se servirent en mars 181 1 pour jeter un pont sur l’Alva, rivière du Portugal, mérite d’être rapporté, en ce qu’il conflrme de nouveau ce que nous avons avancé sur la possibilité d'établir sans bateliers, et à la bâté, des communications provisoires sur de petites rivières , avec le peu de ressources que l’on peut trouver dans le pays.
Les Français en se retirant derrière l’Alva , «avaient détruit les ponts de Marcelin et de Pombeira ; les Anglais, ne pouvant se procurer des matériaux assez forts pour rétablir l'arche rompue du pont de Marcelin, durent chercheront! emplacement plus approprié aux moyens limités d£nt ils pouvaient disposer; ils choisirent dans les environs l’endroit le moins large de la rivière, et par cette raison le plus profond et le plus rapide, et où il était impossible d’établir un pont de chevalets.
Lajrivè-gauche au point choisi (PI. 7, fig. 2) était formée de rochers, et descendait en pente douce vers la rivière; la rive droite, au contraire était bordée, d’un quai en ma-
(1) Voyez la seconde édition non traduite de l'Essai sur les ponts militaires par Oooglas. *
SLR LE PASSAGE DES lUVIÈRES. - 287
connerie, qui s’élevait 4e cinq pieds au-dessus de la surface des moyennes eaux. ' , /
Les Anglais dirigèrent sur le -village de Marcelin un parti de deux cents hommes, pour y rassembler, tous les Lois secs, et propres par leur légèreté à former un radeau et le plancher du tablier ; ils tirent abattre six pins de 60 pieds de haut, qu’ils trouvèrent dans les environs. .. ■ . <
Avec ces matériaux on construisit à terre un radeau A, et on le plaça sur des chantiers pour pouvoir le lancer plus facilement à l’eau.
On scella en même temps dans le roc deux anneaux l’un en G et l’autre en D. On fixa solidement sur le radeau, avec des chevilles en fer, un des pins ; une des extrémités de cet arbre, percée d’un trou, fut amarrée par un cordage à l’anneau D. On lança le radeau h l’eau, et au moyen d’un cordage passé dans l’anneau C et arrêté sur le radeau, ce corps flottant, entraîné parle courant, fut amené en G au milieu de la rivière, où on le maintint en place en amarrant le cordage F E à l’anneau C ; on eut ainsi un point d’appui dans le milieu de la rivière ; mais il fallait encore gagner la rive droite , pour y parvenir on fit glisser sur lç radeau , en se servant du premier arbre comme point d’appui, un second pin G H, dont une des extrémités fut attachée en G sur le radeau, de manière à pouvoir tourner autour de ce porit, on plaça l’autre ex tré- mité sur un tonneau I, qu’on avait' trouvé dans le village. On fixa à cette même extrémité un cordage LM, qui passait dans l’anneau G. On poussa, en agissant avec des gaffes et des perches de dessus la rive et de dessus le radeau, le tonneau au large, et on parvint, sans trop de difficultés, à l’amener en K au milieu de h» rivière, le
288 ' ' ESSAI d’une INSTRUCTION
courant l'entraîna alors vers la rive droite, et l’on modéra son mouvement avec le cordage LM, jusqu’à ce que le bout H de l’arbre vînt s’appuyer contre le mur B.
Des hommes- en passant sur les arbres DG et G H , parent alors gagner la rive droite. On leur lit soulever l’arbre G H, et ils le placèrent sur la digue en maçonnerie perpendiculairement au cours de la- rivière, et dans la direction du premier arbre ; il fut ensuite facile de placer les autres arbres parallèlement àux premiers sur le radeau et sur les rives ^ on les recouvrit d’un plancher que l’on établit avec' les portes, les cloisons et les planches qu’on avait tirés du village de Marcellà. /
Une partie de l’armée anglaise pasSa sur ce pont aussitôt qu’il fut terminé.
Ancrage des pont» de radeaux.
La stabilité des ponts flottants , dépendant essentiellement de leur ancrage, l’on ne saurait trop revenir sur une partie aussi importante de leur construction.
La grande résistance que les radeaux opposent au courant demande que l’on redouble de prévoyance, et que l’on prenne les plus grandes précautions pour assurer l’ancrage des ponts construits avec ces corps de support sur des rivières qui ont quelque vitesse.
. Ne vous servez jamais- sur un courant rapide que de bons cordages d’ancre , cependant préférez-leur des chaînes d’ancrages en fer. Prenez des ancres assez fortes pour résister, et qui ne chasseront pojnt sur le fond , ou rcmplacez-les par des corps perdus d’un grand poids.
Employez vos meilleurs bateliers pour mouiller les ancres et recommandez aû pilote d’éviter soigneusement de ve nir heurter avec sa nacelle la partie du pont en construction. Faites placer le plus possible vers l’arrière du radeau les hommes qui baieront sur le cordage d’ancre, afin d’empéclier que l’avant né plonge.. Si les eaux montaient sur le radeau , elles augmenteraient sa résistance et tendraient à le faire tourner. Pour amarrer avec facilité le cordage d’ancre à poupée, faites fixer en amont de la poupée, et par un nœud en patte d'oie, une forte amarre au cordage d’ancre et faites tendre cette amarte tandis que l’on fixe le cordage d’ancre à la poupée. Si vous craignez que la poupée ne soit pas. assez forte pour résister à la trac,tion des cordages d’anCre, faites amarrer en retraite ces cordages aux traverses des radeaux (PI. 7, ftg. 1),
Sur le petit Rhin , dès que la vitesse du courant dépasse 1 mètre 50 centimètres par seconde, les pontonniers , en construisant leur pont de radeaux, mouillent deux ancres d’amont par radeau.
Reportez-vous pour les divers moyens dont on peut se servir pour ancrer solidement un pont, ou pour suppléer aux ancres dont on manque , au chapitre précédent (article ancrage des ponts de bateaux du commerce), et appliquez-les selon les circonstances aux ponts de radeaux.
Il uous semble nécessaire de faire connaître les moyens employés par les bateliers de la Vistule et du Danube pour arrêter, soit près des rives , soit au milieu du courant, les longues flottes d’arbres qui descendent ces fleuves, on pourra en déduire des applications utiles pour l’ancrage des ponts de radeaux.
L’on sait que les radeaux, et toutes les parties qui forment ces flottes , sont assemblés avec des harls.
(Tome I, 2! Liv.) 19
sogle
290 BSSAI d’une instruction
Lorsqu’on veut arrêter une de ces flottes contre une rive, on gouverne pour faire aborder l’arrière ; des hommes sautent à terre en tenant chacun le bout d’une hart qui est terminée par une boucle, et dont l’autre extrémité est attachée à la flotte. Ces hommes , après avoir passé dans la boucle de leur hart un piquet, l’inclinènt la pointe en aval, et le fichent avec force en terre, la hart se tend, la flotte reçoit une secousse qu^ modifie son mouvement, on relève promptement les piquets pour éviter que les harts ne se rompent on enfonce une seconde fois les piquets '
pour modérer de nouveau la vitesse de la flotte, et l’on continue ainsi jusqu’à ce que la flotte soit tout à fait arrêtée, cequiarriveordinaireméntaprès deux ou trois temps d’arrêt. On plante alors le long de la rive le nombre de piquets nécessaires pour amarrer toute la flotte.
C’est encore au moyen d’un fort piquet en chénê que l’on parvient à arrêter une flotte au milieu de la rivière , mais il faut , pour que cette opération réussisse , que le dernier radeau de la flotte ( relui qui est le plus en amont) soit muni de deux traverses fixées solidement à un ou deux mètres du gouvernail; l’une de ces traverses A (PI. 7, fig. 3) est assujettie en travers sur les arbres , l’autre B en dessous des arbres et en aval de la première ; ces traverses sont espacées de 30 à 40 centimètres, suivant l’inclinaison que l’on veut donner au piquet , on ménage au milieu de la largeur du radeau , et entre les traverses, une ouverture pour le passage du piquet.
On prend , lorsqu’on veut arrêter la flotte , un piquet ■ ou pieu garni d’amarres à sa partie supérieure et ai pour qu’on puisse atteindre le fond de la rivière. On le chasse avec force, la pointe en aval , jusqu’à ce qu’il louche et pénètre le fond de la rivière. JDes hommes placés dan» -
l’angle aigu , en aihont du piquet, le redressent à l’épaule tandis que d’autres tirent sur les amarres du côté opposé ; en relevant ainsi le piquet, on augmente le frottement, on diminue la vitesse de la flotte , et lorsqu’elle est arrêtée on fixe les cordages pour maintenir solidement le pieu dans sa position.
On pourrait se servir de plusieurs piquets en même temps si l’on jugeait la chose nécessaire ; comme ces piquets sont peu enfoncés dans le sol , il est facile de les retirer en lâchant les cordage^ et en appuyant sur le piquet pour le 'dégager, ou en faisant remonter à la gaffe toute la flotte.
Les pontonniers allemands maintiennent quelquefois leurs ponts de radeaux en plate , en se servant uniquement de piquets disposés à cet effet en tête et en queue de chaque radeau (1).
Ce moyen n’étant point prescrit dans nos manoeuvres , nous ne pouvons en apprécier toute la valeur ; cependant il nous semble que ,- dans beaucoup de circonstances , il serait avantageux de l’employer, il suffira certainement sur les rivières tranquilles pour assurer en place un pont de radeaux; l’on aura ainsi la possibilité de tendre ce pont sans faire usage d’ancres ni de cordages d’ancres , qu’il est souvent difficile de se procurer, tandis que l’on a des bois au-delà de ses besoins.
En employant ce mode d’ancrage sur les rivières rapides, conjointement avec l’ancrage ordinaire, on diminuera la tension des cordages d’ancres , puisque les radeaux n’offri-
(1) Voyez Handbuch de pontonnier. — Wissenschaften par Hoyer, tome i*r, page 486, seconde édition.
292 ESSAI .d’une instruction
ront plus autant de résistance ; il ne sera plus nécessaire de mouiller autant d’ancres par radeau, et l’on ménagera ces ressources pour ancrer solidement les radeaux placés dans les endroits les plus profonds et les plus rapides de la rivière , où l'on ne peut se servir de piquets. -