CHAPITRE XI
Pfstroctkin des ponts.
Une armée qui bat en retraite, et qui abandonne définitivement un pays, détruit complètement , quand elle ne pourra les emmener à sa suite, les ponts militaires et les matériaux qui ont servi ou qui pourraient servir h leur construction. Elle fail de larges coupures aux ponts stables , de manière que l’ennemi ne puisse les réparer et qu’il soit forcé de jeter d’autres ponts.
Mais si l’armée se tient sur la défensive derrière une rivière , ou que la retraite soit accidentelle , et que l’on prévoie la possibilité de revenir promptement sur ses pas , il serait impolitique d’anéantir les moyens de passage , on se bornera à prendre les mesures les plus convenables pour dérober à l’ennemi ou pour mettre hors de sa portée, les matériaux nécessaires à l’établissement des ponts, et l’on endommagera le moins possible, mais assez cependant pour arrêter l’ennemi , les ponts stables dont on présumera pouvoir se servir par la suite des opérations militaires.
On ne détruira les équipages de pont qui entraveraient la marche rétrograde d’une armée , qu’autant qu’on n’ait plus devant soi de rivières à passer ; agir difiéremment serait commettre une imprudence qui pourrait , comme au passage de la Bérézina, compromettre la retraite de , l’armée. Lorsque le salut de l’armée dépendra de la con-
servntion d’un équipage de pont, les moyens de transports dont on peut encore disposer , seront a liée tés h cet équipage de préférence à tout autre service.
Tout officier commis à la garde d’un pont qui se trouve sur le théâtre de la guerre, doit toujours prévoir le cas où il faudra brusquement interrompre la communication pour mettre l’armée à l’abri des poursuites de l’ennemi ; il est de son devoir de prendre à l’avance, et sans attendre les derniers moments, les meilleures dispositions pour arriver h ce résultat aussitôt qu’il en recevra l’ordre.
La destruction des ponts est un fait tellement a rave à la guerre, et dont les conséquences , lorsque l’exécution de cette mesure est intempestive , peuvent être si désastreuses pour l’armée , que l’on conseille fortement aux officiers chargés de cette mission de n’agir que sur un ordre émané du general en chef, il nous semble qu a lui seul appartient de fixer le moment opportun de rompre les ponts, et de décider si la destruction des ponts sera partielle ou entière.
LTn officier qui prendrait sur lui la résolution de faire sauteries ponts parce qu une colonne ennemie serait prête à s’en emparer , pourrait , loin de faire son devoir, commettre une faute dont il ne se justifierait que très-difficilement; sait-il, à n’en pas douter, si toute l’armée a franchi les ponts; a-t-il la certitude qu’on ne puisse repousser et battre l’ennemi et s’emparer de nouveau d’une communication essentielle à conserver ; peut-il pénétrer les intentions du général en chef? Tout lui prescrit donc d’attendre avant de détruire les ponts un ordre positif et authentique.
Les préparatifs pour brûler sur place les ponts militaires que l’on ne veut point replier sont faciles exécuter. On
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goudronne tous les Lois, hors la partie du tablier sur laquelle on passe , on rassemble des fascines ou des fagots formés de branchages ou de menus bois très-secs , on les garnit intérieurement de mèches soufrées, de morceaux de lances à feu ou de roche à feu et d’autres matières combustibles, on trempera, si on le peut, ces facines dans du goudron, de la résine ou de la poix fondues. On remplit les bateaux de ces fascines, on en couvre les radeaux, on en attache aux pieds et aux chapeaux des chevalets, on en entoure les palées des ponts de pilotis, et on en place sous le tablier, on peut encore en mettre le long des guindages ; on lie ces fascines, cton les attache aux chevalets, aux palées et sous le tablier avec du fil de fer, et non avec des cordages ou des barts, on en comprend facilement la raison. On établit sur les côtés du pont et sous le tablier un système de mèches à éloupiiles , de fusées ou de saucissons pour porter le feu en même temps à toutes les fascines.
Oo a brûlé des ponts de pilotis en attachant de chaque côté et tout près des palées, des bateaux ou radeaux chargés de matières combustibles.
Lorsque les troupes continueront à passer sur les ponts après la pose des matériaux incendiaires, on redoublera de surveillance, car il estiessentiel d’éviter que.par une fatale imprudence, le feuine prenne aux ponts avant le moment opportun. . .... i. i -t-yj 11! Ü-.'-ii
Présume-t-on que l'ennemi cherchera à se rendre maître de l’incendie, on fera placer de distance en distance, sur le tablier et sur les corps de support, des obus, des grenades, dont les éclats blesseront les hommes qui oseraient, malgré les flammes, s’approcher des ponts. Les obus que l’on placera dans leç, batea,ux et sur les radeaux disloqueront, en éclatant, pesçorpsde supporlellesmeltront hors de service.
SUR LF. PASSAGE DBS RrVIÈRES. 389
Quelque certitude que l’on puisse avoir de détruire les ponts itriilitaires en les brûlant sur place, il nous paraît préférable de les replier aussitôt après le passage des dernières troupes et de tirer tous les matériaux à terre pour les brûler sur la rive , l’on sera plus assuré de leur entière destruction. • * Y :
Quoique cette dernière opération Semble devoir être très-facile, il ne suffit pas cependant pour qu’elle réussisse d’entasser pêle-mêle les matériaux les uns sur les autres et d’y mettre le feu, il faut au contraire former avec Soin de grands bûchers, engerber avec quelqu’ordre les bateaux et les voilures , ménager des courants d’àir et des issues aux flammes. Le feu éteint , l’on emmènera ou l’on dispersera , l’on enterrera ou l’ofa jettera à l’èau les ferrures dont l’ennemi pourrait tirer parti.
En mars 1811 , l'armée française de Portugal fut obligée de brûler les équipages de pont quelle avait construits pour forcer le passage du Tngc , ainsi que le pont de bateau tendu sur le Zézère, affluent de ce fleuve ; pour exéeuter cette opération à l’abri du canon dés Anglais, et pour leur en cacher toute l’importance , on brûla les équipages de pont dans un creux naturel du terrain situé en amont du pont ; les matériaux du pont furent consumés en aVal sur un plateau dominé et masqué par l’escarpement d’un village (1). ni <
En 1812, les équipages de pont, que l’armée française ne pouvait plus traîner à sa suite , furent brûlés au sortit
(I) Voyes à ce sujet le mémoire sur les destructions, publié pus M. le chef d escadron d'artillerie Doisy, dans le ne 34 (octobre 1835) du Journal Jts Sciences militaires.
d’Orcha, derrière une grande forêt, afin que les Russes ne puissent apercevoir cette opération ni la contrarier. Dans la même campagne on brûla sur place les ponts de chevalets jetés sur la Bérézina.
On préfère quelquefois détruire les équipages de pont sans les brûler, surtout quand on lient à cacher à l’en-> nemi ce parti extrême ; on fait alors scier les poutrelles en trois ou quatre morceaux ; l’on fend les madriers en plu-? sieurs parties, qu’on brise ensuite , on morcelle les cordages, on met hors de service à coups de hache les bateaux et les chevalets , on fait scier ou hacher les parties principales des voitures , telles que les brancards , les ti-> mons , les -roues , les flèches, etc. , et l’on disperse au loin les ferrures. Une centaine d’hommes, munis d’outils, mettront en quelques heures un équipage de pont hors d’état d’être employé par l’ennemi.
Les ponts de bateaux et les ponts construits avec des radeaux composés de corps creux, sont les seuls qui soient susceptibles d’être coulés surplace. On fera àl’avanee, dans les bateaux et dans les tonneaux des radeaux vdes trous que l’on bouchera avec des tampons , et à l’instant où les dernières troupes auronl franchi les ponts, on retirera ces tampons, les eaux se précipiteront dans les bateaux et dans les tonneaux, elles entraîneront au fond de la rivière. Nous ferons cependant observer que les bateaux deséqui-t pages de pont dé campagne , construits en sapin , ne peuvent être entièrement coulés par leur propre poids, et qu’en outre les bois du tablier, tous en sapin, formeront radeau , soutiendront les bateaux cl les empêcheront de couler ; il faudra donc lester ces bateaux, et avoir l’attention de débréler à l’avance toutes les parties du tablier pour que le courant l’emporte dès que les eaux le soulèveront.
Un pont coulé pouvant être lacüemenl rétabli par 1 ennemi, il est rare que l’on use de ce moyen, à moins que ce ne soit pour interrompre momentanément la communication.
On abandonne quelquefois au courant les matériaux d’un pont que l’on ne veut pas replier sur la rive, mais l’on ne prendra cette détermination qu’autant que l’ennemi n occupera pas en aval de point de passage des positions où il pourrait recueillir les débris flottants des ponts.
Nous avons vu, dans le résumé des manœuvres de pont (chapitres 6 et 7), que l’on pouvait interrompre instantanément une communication établie sur ponts de bateaux ou de radeaux , en repliant ces ponts par un quart de conversion ou en ouvrant une portière ; les ponts de chevalets et de pilotis n’offrent pas le même avantage, mais il est facile d’obtenir un résultat analogue, en mettant le feu à un baril de poudre de 25 à 50 kilogrammes, que l’on placera sous le tablier du pont, à un mètre environ au-dessous du chapeau d’une palée ou d’un chevalet, l’explosion de cette poudre enlèvera certainement une ou deux travées de pont. Si l’on plaçait la poudre sur le tablier, il faudrait en augmenter la quantité, ou la répartir en plusieurs tas sur la largeur du pont, la recouvrir de madriers, de planches recroisées, ou tout au moins d’une forte toile, afin de profiter de la résistance d’une certaine colonne d’air. 11 est nécessaire que le feu soit mis au même instant à chacun des tas séparés.
Il résulte, d’une expérience faite à Metz, que 30 kilogrammes de poudre renfermés dans une caisse en plomb, surmontée d’un saucisson en plomb, et coulée au fond d’une rivière de 2". 30 de profondeur sous un pont de
392 essai d’lmb instruction
chevalets, ont enlevé trois travées de ce pont, et l’on a observé que l’explosion avait produit sur le fond de la ri-> vière un entonnoir de dépression de i"*.30 de diamètre, et de O™. 40 de profondeur, celle observation donne un moyen de détruire les gués par l’emploi de la poudre.,
Démolition des ponts en inaçonn
crie (1).
Le pont de Huy, qui fut démoli sous Louis XIV, avait six piles de 30 pieds de longueur sur 22 de largeur. On établit dans chaque pile de ce pont quatre fourneaux A et B (PI. 8, fig. 5); l’ouverture des galeries se fit à 5 pieds au-dessus de l’eau, au moyen degrands bateaux;les rameaux a furent poussés jusqu’à 13 pieds et terminés par des retours b de quatre pieds. Les fourneaux A furent chargés de 400 livres de poudre, et les fourneaux B de 500 livres. On se servit, pour compasser les feux, de cordes bien tendues et d’augets cramponnés le long des piles. On fi.t sauter les piles deux à deux, afin de ruiner trois arches à. la fois.
Lors de la retraite de Hanovre, en 1758 , on fit sauter une des arches du pont de Calenberg ; ce pont était composé de trois arches de 24 pieds d’ouverture, bâties trèssolidement; les voûtes avaient 18 pouces d’épaisseur, et la
(1) Voyez le Traité de fortification souterraine, par M. Gillot, le Manuel du mineur, par M. le capitaine du génie Villeneuve, et les Manœuvres de pont à l'usage des troupes du génie, par M. Picot , chef de bataillon du génie.
largeur du pont était d’énviron 15 pieds. On découvrit 4 s sur toute sa longueur, la clef de l’une des arches, et l’on y creusa une tranchée de 17 à 20 pouces de largeur sur autant de profondeur, l’on répandit dans ce canal 300 livres de poudres, auxquelles on mit le feu ; l'explosion détruisit jusqu’à sa naissance la voûte de cette arche . Dans laihètae année on fit sauter par le même procédé l’arche du milieu du pont de Hamm sur la Lippe; mais on ne mit dans la tranchée que 95 livres de poudre, parce qu’on la recouvrit de planches et de pièces de bois. j ) ...
En 1813, par ordre du maréchal Davoust, on fit sauter dieux arches du pont de Dresde; ce pont bâti, en pierres de taille, comptait 17 piles, et l’ouverture des arches variait de 62 à 66 pieds. On ouvrit deux rameaux dans la pile qui soutenait les deux arches à détruire, et l’on plaça, au fond de chacun d’eux un fourneau avec bourrage de 4.00 livres de poudre; on divisa les clefs des voûtes en quatre parties égales, et on établit au milieu de chacune de ces parties un fourneau de 100 livres de poudre. Ces detix arches furent complètement détruites, mais l’on employa 1,600 livres de poudre pour leur démolition.
La destruction du pont de Leipsick, que l’on fit sauter si imprudemment avant que la retraite de l’armée ne fût opérée, est un fuit historique trop important pour ne pas s’y arrêter. On se servit d'un bateau sur lequel on établit un échafaudage , on dressa sur cet échafaudage trois barils de poudre se touchant, et. contenant chacun 75 kilogrammes de poudre ; ces barils furent défoncés; et couverts.d’un sac de poudre surmonléid’un moine ; lorsqu’on eut mis le feu au moine on abandonna le bateau au courant, il s’arrêta sous le pont, un cordage amarré à la rive le retenait dans cette position; le centre des poudres se
trouvait sous )c pont, à un mètre de l'intrados de la voûte.
L’on a détruit les ponts en maçonnerie :
1“ En faisant sauter les piles au moyen de fourneaux placés dans leur intérieur.
2° En mettant dans une tranchée de 0.25 à 0.50 de profondeur, faite le long de la clef d’une voûte, une charge de 150 à 200 kilogrammes de poudre (cette quantité de poudre a rompu des voûtes en plein cintre de S"1, de portée et de lm. 30 d’épaisseur h la def). Cette tranchée se fait quelquefois en croix au milieu de l’arche, on donne 3 mètres de longueur aux branches, et on les approfondit jusqu’à l’extrados de la voûte, on met dans chaque branche 75 kilogrammes de |>oudre. pour une épaisseur d’un mètre à la clef. On recouvre cette poudre de madriers chargés de terre ou de pierres.
3° En plaçant les poudres sous l’intrados de la voûte, soit sur un bateau, soit sur un échafaudage suspendu par des cordes.
4“ On peut encore creuser à la naissance de la voûte et suivant la direction des reins, des tranchées qui aillent à peu près jusqu’à l’extrados; on place au fond de chacune de ces tranchées deux à trois fourneaux.
Cependant ces moyens n'ont pas toujours réussi, on a vu des fourneaux dont la charge et l’emplacement avaient sans doute été mal calculés, laisser après l’explosion, ou: un passage le long des parapets ou un dé en maçonnerie , dans le milieu de l’arche sur lequel on pouvait encore passer. Les effets destructeurs de la poudre ne seront complets qu’autant que la charge et le nombre des fourneaux seront proportionnés à la résistance que présente la maçonnerie, et qu’autant que les fourneaux seront convena-
St! K LE FA 88 A GE DES BIVIÈRES. 39S
blement espacés entre eux. Gomme il importe en pareilles circonstances de n’agir que sur des données certaines, on croit devoir entrer dans quelque détail sur les eliéts proi duits par les fourneaux de mine,
On appe'le fourneau , dans l’art du mineur, toute quantité de pou Ire placée contre ou sous un massif pour produire par son explosion un effet déterminé.
On nomme fourneau ordinaire , celui qui produit un entonnoir dont le rayon de la baBe supérieure est égal à la ligne de moindre résistance , et fourneau surchargé , ou globe de compression , celui qui forme un entonnoir dont le rayon de la base supérieure est plus grand que la ligne de moindre résistance.
On entend par ligne de moindre résistance , une ligne menée du centre des poudres vers le point du massif, où le jeu du fourneau éprouve la plus petite résistance.
Il faut, dans un fourneau sans bourrage, une charge double pour compenser les effets du bourrage. Les fourneaux dont on se sert ordinairement pour la démolition des ponts ne sont point bourrés , car on ne peut donner le nom de bourrage aux pièces de bois et autres objets dont on recouvre les poudres placées sur une voûte , dans le but de profiter de la résistance d’une certaine colonne d’air.
D’après les expériences faites par les officiers de mineurs les plus renommés , la charge C d’un fourneau ordinaire avec bourrage, pour détruire une maçonnerie en pierres, se déduit de la formule suivante :
C = 2kil.50A3,
h étant la ligne de moindre résistance exprimée en mètres,
396 ESSAI d’une instruction
}a charge sera C = S^.OO/i3 pour le même fourneau
sans bourrade. Chacun de ces deux fourneaux donnera
un entonnoir, dont le diamètre sera 2 h ou le double de Ih ligne de moindre résistance (1).
La charge C' des fourneaux sans bourrage surchargés se
déduit des formules suivantes1 *: (!> . • . '
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