‹ Essai d'une instruction sur le passage des rivières et la construction des ponts militaires à l'usage des troupes de toutes armesChapitre 3 sur 48 · DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DONT LES ARMÉES PASSINT LES · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DONT LES ARMÉES PASSINT LES

Les armées passent les rivières , abstraction faite des ponts permanens , 1° à guc , 2® sur la glace , 3* au moyen de corps flottans, tels que bateaux, radeaux , poots-volans , trailles, bacs, etc., 4° sur les ponts militaires ; 6® la cavalerie et des détachemens d’hommes choisis peuvent les franchir à la nage.

-Il y a dans tout passage de rivières deux parties bien distinctes : l’une comprend l’exécution de tous les travaux que nécessite sur la rivière le genre de communication à établir d’une rive à l’autre , ainsi que les mesures de précaution et de conservation à prendre pour le maintien de cette communication tant que l’armée eu aura besoin.

L'autre prescrit les opérations militaires qui doivent précéder et suivre tout passage de rivières , pour en assurer l'heureuse exécution ; la tactique et la stratégie donnent à ce sujet des principes certains et sanctionnés par l’expérience dont on ne peut guères s’écarter.

Pour se conformer àcette division et pour tâcher de ne rien laisser à désirer sur chacune de ces deux parties, on examinera d’abord les divers modes de passages de rivières usités aux armées ; on indiquera avec quelquesdétailsles moyens à employer pour les établir sûrement et promptement, soit en se servant des équipages de pont menés à la suite des armées, TOM. i. ( i" uv. ) a

i8 essai d’une instruction

soit en utilisant les matériaux que l’on pourra se procurer sur les lieux j puis l’on développera quelles sont, dans tous passages entrepris à proximité de l’ennemi , les considérations qui doivent déterminer le choix de l’emplacement le plus convenable pour tenter le passage, et quelles sont les dispositions militaires les plus favorables à prendre pour réussir dans cette entreprise , considérée généralement comme l’une des plus critiques de la guerre.

Des gués et des passages & gué.

Des armées entières ont franchi des rivières à gué.

L’armée du Rhin et Moselle, sous Moreau, traversa le 24 août 1796 le Lech à gué sur trois points dilTérens.

L’armée d'Italie, sous Napoléon, étant séparée en 1797 (le 16 mars) Je l’armée autrichienne par le ïagliamento , passa celte rivière à gué en conservant son ordre de bataille et remporta la victoire ; cette armée avait déjà passé le 12 mars la Piaveà gué, et passade cette manière le 17 llsonzo, les hommes ayant de l’eau jusqu’à la poitrine.

Le général Hoyer rapporte que le feld-maréchal Lascey traversa à gué en 1738 la mer d’Azow ; il paraît qu’en été les chaleurs jointes à un vent d’est dessèchent cette mer au point qu’on peut la passer à pied ; mais il faut profiter de l’instant où le vent souffle, car des qu’il cesse les flots refluent avec une grande impétuosité et engloutiraient les troupes engagées dans le passage.

Les gués à proximité des ponts facilitent le passage ; une partie de la cavalerie ou de l'iufanterie y passe tandis que l’artillerie et le reste de l’armée défilent sur les ponts.

Des détachemens de cavalerie profi tent quelquefois des

SUR IB PASSAGE DES RIVlkBKS. 19

gués pour prendre de flanc ou à dos l’armée ennemie qui s’oppose à un passage.

Napoléon, en 1707, voulant passer lcLavis derrière lequel les débris du corps de David owich avaient pris position , ordonna au général de cavalerie de passer au gué avec trois escadrons, de couper la ligne ennemie et de prendre à dos les troupes qui défendaient le pont, tandis qu’il les faisait aborder au pas de charge.

Des corps isolés n’ont souvent d’autre ressource que de chercher à passer les rivières à gué.

La profondeur d’un gué, pour le passage de l’infanterie , ne doit pas excéder un mètre et, pourla cavalerie, 1 mètre 30; au delà les hommes pourraient perdre pied et ctre entraînés dans la rivière et les chevaux forcés de passer à la nage.

Les voitures peuvent passer à des gués qui ont 1 mètres 30, s’il n’y a aucun inconvénient à ce que leur chargement soit mouillé; dans le cas contraire, il ne faut pas que les guésaient plus de 6 à 7 décimètres.

Il faut pourqu’ungué soit bon: queles déboucliéssur l’un et l’autre rive soient d’un accès facile ; que l’eau atteigne la plus grande profondeur par une pente douce ; que la vitesse du courant y soit modérée ; que l’on n’ait point à craindre pendant le passage une crue d’eau qui le rende impraticable; mais surtout que le fond soit égal, d’une nature ferme et tenace, peu susceptible d’être creusé sous les pieds.

Les gués, dans les pays de montagnes, sont souvent embarrassés de grosses pierres qui les rendent incommodes pour les chevaux et quelquefois impraticables pour les voitures. Dans les pays de sables et debruyères le fond desgués est ordinairement un sable mouvant ou un gravier fin ; ce fond est dangereux pour le passage de forts détachemens : le sable délayé par les pieds est entraîné par le courant , le

ESSil d’cre ikstrcctior

gué sc creuse et se détruit. Il en est de même des gués dont le fond est terreux ou vaseux. Les meilleurs gués sont ceux dont le fond est d’un gravier dur.

Pour connaître remplacement des gués on s’adressera aux habitans riverains ; mais on ne s’en rapportera pas aveuglément aux venseignemens qu'ils donneront. Il faudra, surtout en pays ennemi, se défier de leurs intentions, etl’on aura toujours le soin de s’assurer de la bonté des gués qu’ils auront indiqués ; ou ne doit pas oublier d’ailleurs qu’une crue peut quelquefois déplacer et même détruire entièrement un gué.

On reconnaît un gué en le faisant parcourir dans toute son étendue par quelques soldats bons nageurs.

Les chemins et sentiers qui aboutissent à un point de la rivière indiquent quelquefois un gué , surtout si l’on remarque dans le litde la rivière des traces de roues.

. A défaut de ces indications , le moyen le plus sùr de trouver les gués est de parcourir la rivière dans une nacelle, à laquelle on attache u ne sonde arrêtée par uncordage de 13 décimètres pendant dans l’eau. La nacelle suivra le thalweg, parce que c’est là que la rivière a ordinairement le plus de profondeur ; lorsque la sonde touchera le fond, ce dont on s’apercevra facilement , on sondera la rivière dans toute sa largeur poar reconnaître si elle n’est pas guéable, soit dans une direction perpendiculaire aux rives , soit obliquement.

L’on sait, d’après les observations faites précédemment sur le cours des rivières , que les gués se trouveront de préférence dans les endroits où la rivière vient à s’élargir ; qu’il s’en présentera davantage dans les pays de montagnes que dans les plaines , dans les parties droites que dans les parties sinueuses; qu'il y a des rivières qui ne sont guéables que l’été pendant les grandes chaleurs , et que d’autres cessent de l’ètre après quelques jours de pluies , ou lors de la fonte

SL'B LIS PASSAGE DES BIVlfeRES.

SI

des neiges en mai et juin , enfin qu’un grand nombre de petits fleuves deviennent guéables près de leur embouchure, à la marée descendante.

L’on a vu aussi que dans la partie convexe des coudes il se forme des attérissemens; si donc deux coudes étaient assez rapprochés pour que ces attérissemens vinssentà se toucher, il pourrait s’y rencontrer un gué qui aurait une direction oblique au cours de la rivière. C’est en profitant de cette remarque que le général anglais Douglas traversa à gué, pendant la campagne d’Espagne de 1812, l’Esla elle Douro qui n’étaient point guéables dans une direction perpendiculaire aux rives.

Les Cosaques emploient pour découvrir les gués un moyen assez ingénieux et dont nos lanciers pourraient se servir ; ils s’étendent le long delà rive , descendent dans la rivière en la sondant avec leurs piques et ne poussent leurs chevaux en avant qu’autant qu’ils ont fond. 11 est rare que de cette manière un gué leur échappe et dès que l’un d’eux l’a découvert, tous s’y portent , passent la rivière et vont harceler l’ennemi sur ses flancs et sur ses derrières.

Lorsqu’on ne traversera pas les gués immédiatement après les avoir reconnus, on remarquera sur la rive un objet saillant qui puisse servir à les faire retrouver ; on s’assurera , au moyen d’un piquet planté dans le lit de la rivière ou par tout autre indice placé sur le bord , delà hauteur des eaux au moment de l’observation , pour pouvoir reconnaître plus tard s’il y a eu quelque variation dans leur élévation et si les gués sont encore praticables.

Beaucoup de rivières de largeur moyenne seraient guéables, si la profondeur des eaux, à l’endroit seul du thalweg , sur une largeur quisoutent n’excède pas 6 à 10 mètres, n’y mettait obstacle. Il est facile d’y remédier et de créer en quelque

22 ESSAI DUNE INSTRUCTION

sorte un gué artificiel, si le temps ou les matériaux manquent

pour établir un autre mode de communication.

Après avoir reconnu la position , la largeur et la profondeur de cette partie , on fera confectionner un nombre suffisant de fascines ( longs fagots ) dont l’intérieur sera garni de pierres, afin qu’étant plus pesantesque l’eau, le courant ne les entraîne pas. La longueur des fascines sera déterminée par la largeur qu’on veut donner au gué ; on les fait ordinairement de 3 à 4 mètres; si une longueur de fascine ne suffit pas, on en mettra deux.

Au fur et à mesure que les fascines seront achevées, on les chargera dans une nacelle pour les jeter à l’eau , jusqu’à ce qu’ilne reste plusqu’ un mètredehauteurd’eau. Si l’on manque de nacelles , on fera mettre à l’eau quelques soldats , bons nageurs, pour placer les fascines à l’endroit le plus profond du thalweg, qui peut se trouver soit au milieu de la rivière, soit vers l’une ou l’autre rive.

Si l’on est dans un pays dépourvu de bois propre à la confection des fascines , mais que l’on trouve dans les environs quelque habitation ou enclos en planches dont on puisse se servir , on remplacera avantageusement les fascines par des caisses , de 1 à 2 mètres de long sur 3 à 5 décimètres de hauteur et de largeur , que l’on construira avec les bois de démolition. Ces caisses , remplies de pierres , de sable ou de terre, sc placeront de la même manière que les fascines ; si ce travail est conduit avec attention on aura un fond solide et assez régulier.

On consolide le fond des gués, qui présenteraient trop peu de résistance, en y jetant un lit de fascines empierrées.

L’histoire ancienne rapporte plusieurs exemples de rivières rendues guéables en détournant une partie de leurs eaux; mais cette opération , qui exige de grands travaux, ne réus-

SUR LE PASSAGE DES RIVlkRES.

sit qu'aux endroits où le lit a beaucoup de pente , caries saignées faites aux rivières qui en ont peu , n’abaissent pas sensiblement leur niveau.

Le passage à gué d’une rivière qui a peu d’eau , peu de courant, et dont le fond est solide, ne présentant aucune difficulté , doit toujours être exécuté sur un front aussi grand que le permet la largeur du gué, ou laisser de temps à autre un intervalle entre les troupes pour l’écoulement des eaux. L’infanterie passe la première , puis les voitures et la cavalerie : si la cavalerie passait la première , elle pourrait défoncer le gué et le rendre impraticable pour l’infanterie et les voitures. Cet ordre de passage est subordonné d’ailleurs aux circonstances.

Quand la cavalerie s’engage dans un gué, il faut éviter que les chevaux ne boivent, ni ne s’arrêtent, soit dans te gué, soit à sa sortie.

Les rivières larges et rapides exigent plus de précaution pour les passer à gué si l’on lient à éviter les accidens. On doit reconnaître soigneusement le gué dans toute son étendue, et le faire baliser dans sa largeur par deux rangs de forts jalons qui en indiqueront exactement la direction. On fera entailler les rives raides et escarpées, afin que les troupes puissent descendre commodément dans le lit de la rivière et en sortir facilement. On engagera toujours la troupe dans le gué par pelotons serrés , en laissant des intervalles entre chaque masse pour ne jamais barrer entièrement la rivière ; les hommes se soutiendront ainsi mutuellement et résisteront mieux a l’action du courant , dont la force pourrait les entraîner s’ils passaient isolément. On recommandera aux hommes de marcher contre le courant ; de lui résister en refusant l’épaule du côté d’amont; de ne point regarder constamment la surface des eaux , mais de jeter les yeux sur la

ESSAI D’UNE INSTRUCTION

rive où ils doivent aborder, pour que leur vue ne se trouble pas et qu’ils conservent toute leur assurance.

Il est essentiel en traversant des gués profonds d’empè* cher que les cartouches ne se mouillent , à cet effet on fera dégager la giberne de dessous le sac et poser le coffret sut le sac derrière la nuque , la banderolle pendant devant soi , si l’on attaque en abordant , on relève la banderolle et l’on fait tomber la giberne devant soi pour pouvoir prendre facilement les cartouches. L’arme se porte à volonté et de préférence sur l’épaule du côté d’amont.

Lorsqu’on peut disposer de quelques nacelles , on les place en aval du gué pour secourir les hommes que le cou. rant renverse et entraîne ; à défaut de nacelles , on place en aval une ligne de cavaliers espacés entre eux ; mais , si le temps et les circonstances le permettent , il sera préférable de planter de chaque côté du gué de forts piquets réunis vers le haut par des cordages auxquels les hommes se rattrapent. On peut encore tendre en travers de la rivière , en aval du gué , un cordage soutenu sur l’eau par de petits tonneaux et auquel on fixe des bouts de cordes , munis de bouées ou de morceaux de bois léger , que les hommes entraînés peuvent facilement saisir.

Des généraux ont quelquefois fait placer, en amont du gué , des escadrons entiers de cavalerie , pour rompre la force du courant et protéger ainsi le passage de l’infanterie; d’autres faisaient passer la cavalerie en amont et en aval , tandis que l’infanterie traversait dans le milieu du gué.

Les chevaux qui restent de pieJ ferme dans les gués étant susceptibles d’avoir la vue troublée , les cavaliers auront soin de leur tirer la bride de temps en temps pour qu’ils lèvent la tète et voient la terre.

Lorsque la rivière présente plusieurs gués à peu de

SUR LE PASSAGE DES RtVlliRES.

distance l'un de l’autre, on fera bien d’en profiter pour accélérer le passage.

Les passages à gué ont de grands inconvéniens : ils peuvent compromettre la santé de l’armée ; il y a toujours à la sortie des gués un mouvement d'hésitation pour reformer les rangs et dont l’ennemi cherchera à profiter; les hommes ont besoin d’étre surexcités pour être aussi aptes à combattre; ils se découragent facilement s’ils voient leurs armes et leurs cartouches mouillées.

Quelques généraux, pour atténuer une partie de ces effets, pour accélérer le passage et pour mieux surprendre l’ennemi , ont fait passer avec succès une partie de l’infanterie en croupe derrière la cavalerie ; chaque cavalier portant un fantassin derrière lui. C’est un exercice à ajouter à ceux des gymnases militaires, et dont on tirerait un bon parti à l’armée.

Dans les pays de riche agriculture , on a vu des corps d’infanterie entiers passer les rivières à gué sur des chariots de réquisition. C’est une bonne mesure pour empêcher les hommes de se mouiller , mais elle n’est pas praticable en face de l’ennemi.

Il serait imprudent de vouloir passer une rivière à gué au moment d’une crue; il faut être au moins certain que l’armée entière pourra passer avant que le gué ne devienne impraticable.

Il faut aussi s’assurer que l’ennemi n’ait pas formé de retenues d’eau au-dessus des gués , dans le but d’interrompre le passage en lâchant les eaux, et d’attaquer un corps d’armée dont les communications seraient coupées.

Ce serait une faute grave que de compter sur un gué , comme assurant la communication entre deux corps d’armée, c’est un des plus mauvais moyens de passage, puisque l’on

*6 ESSAI d’une instruction

est forcé de faire mouiller les hommes , et qu’un fort ora*>e ou quelques jours de pluie peuvent faire croître la rivière subitement et rendre pendant quelque temps la communication d’une rive à l’autre impossible.

11 importe quelquefois à l’armée de détruire les gués pour arrêter la marche de l’ennemi. On rompt un gué de plusieurs manières: en creusant un fossé dans toute sa largeur . ou en y creusant des trous en quinconce ; en le barrant par des pieux assez serrés, et à fleur d’eau; en l’embarrassant de herses de laboureurs dont on place les chevilles en dessus, ou de planches garnies de gros clous ; on assujettit ces planches ou ces herses au fond du gué , avec de grosses pierres ou avec des piquets. On peut encore jeter dans le gué des chausses-trappes , des arbres entiers , avec toutes leurs branches , la tète tournée vers l’ennemi. On rend les rives d’un abord difficile en les coupant à pic.

Pour rétablir la communication à travers un gué que l’ennemi a détruit, on comblera les fossés avec des fascines empierrées , on arrachera les piquets ; on tirera à terre , avec des crochets attachés à des cordes , les arbres , herses et autres objets qui embarrassent le gué. Les chausses-trappes étant très-difficiles à extirper, on les couvrira de fascines ou de claies. Enfin c’est à l’intelligence de l’officier chargé de ce travail à chercher et à trouver les moyens les plus expéditifs pour rétablir la communication et pour surmonter la nature des obstacles que l’ennemi a opposés.

Des pacages sur glace.

La rigueur des hivers, dans le nord de l’Europe, couvre souvent lasurfacedes merset des fleuves d’une couche de glace , assez épaisse et assez solide pour servir de communication

SIR LE PASSAGE DES RIVlkKES.

d’une rive à l’autre , et pour anéantir momentanément les barrières naturelles qui faisaient la force des états. Des généraux habiles ont su profiter de cette heureuse circonstance qui leur ouvrait l’entrée d’un pays ennemi ; ils n’ont point hésité à traverser sur la glace , avec leur armée et toute leur artillerie, non seulement des rivières et des fleuves, mais encore des bras de mer.

L’un des passages les plus remarquables qui aient été exécutés sur la glace, est celui de Charles Gustave, roi de Suède, qui en 1658, traversa avec toute son armée, le détroit du Belt pour s’emparer de Copenhague.

Les-armées européennes ont traversé plusieurs fois sur la glace, le Rhin , la Vislulc, le Niémen , et les fleuves de la Hollande ; on se rappelle la facile invasion de ce pays par les armées françaises dans l’hiver de 1794 à 1705, et la prise des vaisseaux de guerre hollandais par des escadronsde hussards.

Une armée russe , sous Barclay de Tolly. s’empara dans l’hiver de 1808 de la ville d’Uméa en Suède, après avoir passé sur la glace le golfe de Bothnie.

Cette manière de franchir les rivières n’est qu’accidentelle, et ne peut que raremententrer dans les prévisions d’un plan de campagne. Elle est excessivement précaire , la moindre élévation de température pouvant interrompre le passage et mettre l’armée, qui auraità dos une rivièreen débâcle, dans une position très critique ; car il est presque impossible , dans les premiersjoursdu débâclement des glaces , d’établir une communication suivie entre les deux rives. Ce n’est qu’avec beaucoup de peines qu’on parvient à faire passer quelques nacelles , ou à tendre une traille sur les rivières de largeur moyenne.

Quelques jours de dégel qui survinrent à la fin de 1794 , faillirent compromettre l’armée française par la rupture des

ESSil d’vüE 1N5TRUCTIOK

glaces du Waal ; heureusement le froid reprit bientôt toute sa vigueur, et assura de nouveau les communications de l’armée.

C’est aux endroits où les rivières s’étendent davantage , et où par conséquent leur vitesse et leur profondeur diminuent, que la glace se forme de préférence; c’est aussi là qu’elle est plus susceptible de barrer la surface des eaux et d’acquérir le plus promptement une épaisseur suffisante pour le passage des corps d’armée. *

Il résulte d’expériences faites tant en Allemagne qu'en France, que lorsque la glace n’a encore que 0m. 040(1 p°. 61.), . elle peut à la rigueur donner passage à l’infanterie passant sur un rang , les hommes conservant entre eux une distance de deux mètres au moins , et marchant sur une Gle de madriers posés sur la glace. Le passage serait impraticable sans madriers. C’estlàle minimum d’épaisseur et encore n’est-il pas toujours prudent de s’y fier. A 0“. 095 ( 3 p. 6 lig.) d’épaisseur, l’infanterie peut passer avec sécurité ; mais seulement par files espacées ou par petites sections , eu laissant entre elles une distance double de leur front.

A 0m. 10 (4p.) d’épaisseur, la glace porte la pièce de 4 sur affût non attelé ; mais le mouvement des roues occasione des craquemens , peu dangereux à la vérité.

De 0“. 10 à 0m. 1 3 (de 4 à 5 p. ), la pièce de 8 sur affût non attelée et placé sur un traîneau.

De 0m. 137 à 0m.150 ( de 5 p. à 5 p. 6 lig.), la pièce de 12 sur affût, non attelée et sur traîneau.

De 0’°. 1 6 à 0m. 19(de6 à7p.),la glace supporte très bien le passage de l’artillerie de campagne attelée et sans prendre trop de précautions , en évitant cependant de trop surcharger ) a glace et en laissant de grands intervalles entre les pièces.

StB LE PASSAGE DES lUVtliBES.

A Om. 19 ( 7 p.) , la glace porte la pièce de 16 sur affût et sur traîneau.

De 0m. 20 à 0m. 24 ( de 8 à 9 p. ), la pièce de 24 sur affût et traîneau.

De 0m. 27 à 0”. 32 (de 10 à 1 2 p.) et au delà, les plus lourds fardeaux.

Dans ces passages il faut éviter que les voitures arrivent trop brusquement sur la glace, surtout lorsqu’elle n’a que peu d’épaisseur.

La pression des premiers fardeaux qui passent fait entendre des craquemens assez forts ; mais ils n’ont rien qui doive effrayer, tant que l’eau ne jaillit pas à travers les fentes.

Lorsqu’en arrivant sur les bords d’une rivière dont la surface est gelée , on craint que la glace n’ait point assez de solidité et qu’on n’a point le temps d’attendre que les froids la consolident , on y supplée en couvrant les lignes de passage de madriers et en plaçantes fardeaux sur des traîneaux.

Le moyen le plus simple et le plus expéditif de former ces traîneaux est de placer deux madriers sous les roues , l’un sous les deux roues de droite , l’autre sous les deux roues de gauche , et de caler fortement les roues sur les madriers avec des coins et des clameaux. Les voitures montées sur ces traîneaux et tirées à bras d’hommes, glissent parfaitement sur la glace , et changent très facilement de direction. C’est un fait d’expérience.

Si ces précautions ne suffisent pas et qu’on veuille obtenir promptement une épaisseur déglacé plus rassurante pour le succès du passage , on fera couvrir les lignes de passage T de paille, de fascines ou de menus branchages sur lesquels o» jeltede l’eau , puisée dans des trousfaits à la glace le plus loin possible des endroits de passage; à défaut de paille , on place uneligne continué de poutrelles en travers delà rivière,.

ESSAI d’une INSTRUCTION

pour arrêter l'écoulement de l’eau jetée sur la glace; cette eau exposée à toute la rigueur de la température se congèle bientôt ; on en répand de nouvelles couches jusqu’à ce que la glace ait acquis l’épaisseur voulue pour passer avec sécurité.

L’on rencontre quelquefois des rivières dont les deux bords sont couverts d’une glace assez épaisse, mais où l’endroit du thalweg reste seul à découvert. La vitesse du courant , qui entraîne avec lui les glaçons , s'oppose à leur réunion et à ce que la rivière ne se prenne dans toute sa largeur ; tout moyen de communication semble alors interdit d’une rive à l’autre. Il faut dans de pareilles circonstances chercher à s’opposer aux mouvemens des glaçons pour faire prendre la rivière dans toute sa largeur. On pourra y parvenir en jetant une estacade flottante en travers du thalweg, ou en y plantant quelques pieux contre lesquels viennent s’appuyer des poutrelles , ou plus simplement encore , si la rivière n’est pas très profonde , en y jetant des arbres munis de leurs bran-, ches. Ces obstacles, quels qu’ils soient , s’opposeront inévitablement aux mouvemens des glaçons et feront fermer la rivière.

Les chevaux à l’armée n’étant pas toujours convenablement ferrés pour marcher sur la glace, il faut, pour éviter lesaccidens, prendre quelques précautions avant d’y engager la cavalerie et les voitures. Si l’armée possède un équipage de pont, on couvrira la glace de plusieurs voies de madriers; dans le cas contraire, on jettera sur la glace une légère couche de terre , de sable , de gravier ou de paille.

C’est surtout lorsqu’une armée , qui bat en retraite , doit effectuer un passage sur la glace , qu’il faut redoubler de vigilance , établir avec soin des lignes de passage , empêcher qu’on ne franchisse ailleurs qu’aux endroits désignés, et

surtout s’opposer avec énergie à ce que les soldats ne se portent en masse sur la glace; quelque épaisse qu’elle soit, elle ne pourrait résister aune charge aussi grande , elle se romprait infailliblement sous ce poids, imprudemment accumulé, en engloutissant tout ce qu’elle porte; par cette précipitation irréfléchie l’on aurait à déplorer des pertes affreuses , et l’on serait privé du seul moyen de salut qui restait à l’armée.

Qui ne se souvient de la terrible catastrophedes lacs d’Austerlitz, si funeste à l’armée austro-russe ?

De* passages & la nage.

L’art de la natation aussi simple que facile , aussi utile dans la vie civile qu’indispensable dans la vie militaire, est généralement négligé en France.

Les anciens réglemens ne prescrivaient rien à l’égard de cette importante instruction , qu’il est si désirable de voir propager dans l’armée, et qui certainement est la moins coûteuse de toutes. Le réglement sur le service intérieur, du 2 novembre 1833, remplit cette lacune en ordonnant (article 235 pour l’infanterie et 302 pour la cavalerie) de profiter de toutes les occasions pour apprendre à nager aux sous-officiers et aux soldats, de tenir note des meilleurs nageurs , et d’exercer les chevaux à nager quand les localités le permettent.

L’histoire militaire est pleine de beaux faits d’armes tentés et exécutés par des détachemens de nageurs.

En 1799, 1e maréchal Soult avait formé une compagnie de 150 nageurs qui étaient exercés à franchir les rivières eu nageant avec des armes légères ; au passage de la Limh , ils traversèrent cette rivière à la nage et mirent en déroute un régiment autrichien qui s’opposait à la construction du pont.

ESSAI n’iIKE ISSTBCt'TION

En 1 800 , au passage du Danube par Le Courbe à Blindhcim , quatre-vingts nageurs traversent le fleuve , saisissent leurs armes transportées dans deux barques, nus et armés, ils fondent sur les Autrichiens , s’emparent de deux pièces de canon , et par cette action héroïque assurent le succès du passage.

Dans la campagne d’Allemagne de 1809, des bateauxmoulins, établis sur le Danube, masquaient les travaux de l’ennemi , des pontonniers français passèrent le Danube à la nage , le sabre entre les dents , coupèrent les cordages d’ancre des bateaux et les dirigèrent dans le courant qui les emporta loin de là.

En 1812 , cinquante soldats français traversent le Douro à la nage , poussant devant eux un petit radeau portant leur* babils et leurs armes , et s’emparent d’une tour dont le feu empêchait de réparer le pont de Tordesillas sur lequel l’armée voulait passer.

Au passage de la Bérésina, le dévouement sublime des pontonniers nageurs, qui se jetèrent courageusement à l’eau pour placer les chevalets des ponts , sauva les débris de l’armée française.

En 1823 la division Bourmont arrive sur le Tage; l’ennemi avait détruit les moyens de passage, tiré à terre et brûlé sur la rive opposée les barques et le bac qui servaient au passage; les pontonniers passent ce fleuve à la nage, ramènent les débris du côté de l’armée, et eu peu d’heures en formentun radeau et réparent les barques.

Dans la même année, la veille de la prise du Trocadero , des officiers et sous-officiers bons nageurs traversent de nuit le canal de ce nom et le sondent dans toute sa largeur.

Ces exemples prouvent l’utilité d’avoir à l’armée des détachcmens de bons nageurs , pour reconnaître les rivières et

SI R LB PASSAGE DES RrVlV.RES. Si*

en faciliter le passade, pour intimider l’ennemi et surprendre ses postes.

Lorsqu’on ne pourra se procurer quelques barques pour le transport des armes et des habits des nageurs , ni former à la hâte un petit radeau de planches que les nageurs poussent devant eux , on les armera à la légère et de manière à ne pas gêner leurs mouvemens ; ou pourra leur faire porter un pistolet et quelques cartouches dans leur schakos , assujetti sur la tète par les jugulaires , leur faire tenir un sabre entre les dents, et leur mettre une lance en main.

La cavalerie est plus apte que l'infanterie à traverser les rivières à la nage , si elle était formée à cet exercice , il n’y aurait guère que les rivières trop encaissées ou trop rapides qui pourraient l’arrêter.

Au célèbre passage du Rhin, par Louis XIV, le 12 juin 1672 , toute la cavalerie traversa ce fleuve à la nage.

Napoléon , auquel rien n’échappait , avait ordonné en 1803 que les régimens de cavalerie qui se trouvaient à proximité de l’eau , dressassent leurs chevaux à passer les rivières. Il est à craindre que cette disposition qui se trouve reproduite pour la première fois dans le réglement sur le service intérieur de 1833, ne soit pas tou jours exécutée, et qu’on cherche à l’éluder sous le prétexte de ménager la santé des chevaux , ou pourne pas endommager le harnachement.

On choisira pour les passages à la nage les points de la rivière où le courant est le moins rapide et où les rives ne sont point escarpées; elles doivent surtout pour la cavalerie être d'un accès facile.

La cavalerie ne cherchera jamais à passer une rivière eu luttant contre le courant , mais bien en cédant à son action , ce qui facilitera le passage. Elle devra toujours , pour franchir les rivières rapides , entrer dans l’eau en amont de l’en TOME 1. (l”LIV. ) 5

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droi t où elle veut aborder , et s’y engager en colonne serrée et sur un front étendu; par là elle résistera mieux à la force du courant , les hommes et les chevaux se soutiendront mutuellement , et il arrivera beaucoup moins d'accidcns que si l’on passait isolément. Cependant il faut avoir l’attention de ne jamais barrer entièrement la rivière et de laisser un assez grand intervalle entre chaque masse. Les premiers escadrons qui passèrent le Rhin en IG72 , s’étant engagés dans l’eau cavalier par cavalier, il y en eut plusieurs de noyés; dé ce nombre fut le comte de Nogcnt, maréchal de camp. La maison du roi qui vint après , passa par escadron de front cl n’éprouva pas de perte. A danger égal , ce dernier mode serait encore préférable , puisqu’il permet d* aborder l'ennemi plus vigoureusement.

Un auteur militaire(Avant-postcs de cavalerie légère, souvenirs parF. deBrack) prescrit les mesures suivantes pour assurer la réussite des passages à la nage de la cavalerie : «Les » cavaliers avant d’entrer dans l’eau décrocheront leur cein- » turon qu’ils ceindront autour de leur cou, après avoir » mis le sabre au crochet , et de façon que le sabre pende « derrière le dos ; ils jetteront ensuite la carabine par dessus » l’épaule droite , comme pour monter à cheval ; en entrant » dans l’eau ils relèveront les jambes en arrière ; pencheront » un peu le corps en avant, soutiendront très-légèrement * leurs chevaux avec le fdet de la main gauche, et saisiront » de la main droite une poignée de crin à moitié de l’en- » colure.

» Si les cavaliers se renversent en arrière, se pendent à » la bride , s’ils saisissent une poignée de crin trop haut , » s’ils déplacent le centre de gravité , s’ils ne s’alongent » pas sur le dos de leurs chevaux , ils risqueront de les ren- » verser , de les noyer et de se noyer avec eux. »

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Quelquefois ou fait passer les chevaux seuls à la nage, tandis que les cavaliers avec le harnachement sont dans des barques et tiennent leurs chevaux par la longe.

Plutarque rapporte, dans la vie de Timoléon, que les Corinthiens, profitant d’un moment où la mer était calme , firent traverser ainsi à leurs chevaux le détroit qui sépare Reggio de la Sicile , quoique le trajet soit de près de deux lieues ; c’est ainsi qu’Annibal fit passer le Rhône aux chevaux de son armée.

En 1.580 Saneho Davila , général espagnol , employa le même moyen pour faire passer le Douro à sa cavalerie. Le <luc de Longueville en fit usage lors de son passage du Rhin à Lorich en décembre 1639.Folard dit avoir vu, en 1708, un régiment de dragons hollandais (aire traverser ainsi à ses chevaux, le bras de mer qui sépare le ville de l’Ecluse de Elle de Cadsand i c’est de cette manière qu’en 1814, une partie des chevaux de la cavalerie anglaise passa l’Adour an* dessous de Rayonne, et que les Russes en 1828 firent passer le Peuuhe à une partie de la cavalerie avant l'établissement de leur pont.

Des expériences faites en 1822 , à Strasbourg, sur un bras du Rhin de 80 mètres de largeur, ne laissent aucun doute sur la bonté de ceneoyen.

On peutavec des barques ou bateaux de 10 mètres de longueur , mener six chevaux à la fois , trois de chaque côté.

Si le trajet est très-long , les cavaliers soutiennent leurs chevaux avec la longe d’une main et de l'antre leur relèvent (a tête. Lorsque le courant est rapide , on traverse la rivière en dirigeant le bateau obliquement vers l’aval ; sans cette précaution les chevaux qui se trouvent au bord d’amont seraient poussés parle courant sons le bateau ; en traversant ¥ ainsi , le bateau dérive beaucoup: s’il fallait passer en déri-

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vant moins , on no conduirait que trois chevaux à la fois ,

traînés au bord qui est en aval pendant le trajet.

Les officiers de cavalerie et d artillerie pouvant être appelés à faire débarquer les chevaux d’une expédition d’outre-mer, l’on ne croît pas inutile de rappeler le moyen expéditif dont se servit le duc de Rovigo pour débarquer les chevaux de l’armée d’Egypte. Il s’exprime ainsi dans le premier volume de ses mémoires.

« Après le débarquement des troupes on procéda au débarquement des chevaux. Celte opération devait être fort » longue , je n'en avais pas encore vu , je m’avisai d’un û moyen qui me réussit ; je commençai par en faire débar- » quer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en » descendant les chevaux dans la mer, chaque dragon tenait <■ son cheval par la longe; le premier ainsi débarqué était » obligé de se soutenir en nageant jusqu’à ce que le dernier » fût descendu à la mer ; après quoi j’ordonnai à la oha- » loupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six » chevaux qui nageaient , et de les établir à terre le plus près » possible du bord de l’eau, de manière que tous les chevaux » que j’allais jeter à la mer pussent les voir.

» Je fis ensuite placer tous les dragons , hussard», ca- » nonniers et soldatsdu train avec leurs selles et harnais dans d les chaloupes pour aller attendre à terre leurs chevaux ,

» et pendant qu’ils faisaient le trajet, je fis successivement » hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux bords à » la fois, et les fis déposer dans la mersansaucune précaution » que de leur mettre la longe autour du cou.

» Une chaloupe était disposée pour saisir la longe des pre- » miers qui furent ainsi débarqués et les conduire lentement » rejoindre les autres à terre. Ceux que l’on débarquait ,

• allaient par un instinct naturel, se joindre à ceux qui

SUR I.E PASSAGE DES RIVlliRES.

o étaient déjà dans l’eau , et il s’établit ainsi une longue file » de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe » qui conduisait la tète , il n’y en eut pas un seul de perdu ; » tous en arrivant à terre furent saisis par leurs cavaliers , » qui les attendaient sur le rivage au bord du désert, leur » mettaient la selle et les montaient.

» Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, » qui était sur le rivage , me témoigna sa satisfaction » en voyant arriver toute cette file de chevaux. »

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