CHAPITRE XIII. i
réparation des ponts.
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Rétablissement des ponts militaires. , .
La rupture des ponts, quelle qu’en soit la cause, et quoi que l’on ait pu faire pour l’éviter, occasionnera presque toujours du désordre et de l’hésitation parmi les troupes chargées de leur conservation ; c’est dons ces moments critiques qu’il faut aux chefs du sang-froid , de. la résolution , et surtout un coup d œil exercé pour juger de l'étendue des dégâts, et prescrire immédiatement les mesures les plus promptes elles plus convenables pour le rétablissement de la communication.
Supposons que la plus grande partie d’un pont de bateaux ou de radeaux ait été rompue , soit parla violence du courant , soit par l’explosion d’une machine infernale , ou le choc d’un corps flottant entraîné par les eaux. Aussitôt après l’événement on répartira, sans perdre de temps, les hommes sachant naviguer dans les nacelles ou bateaux amarrés à la rive , on leur enjoindra de se munir d’ancres et de cordages d’ancres , de courir sur les débris du pont , d’arrêter et d’ancrer au plas vite les corps de support , sans chercher à les ramener tout de suite à la rive, de ne s’occuper des poutrelles et des madriers que quand on sera maître de la plus grande partie des bateaux ou. radeaux , car il est plus facile de.se procurer des bois pour le tablier
que de reconstruire des corps de support. S’il n’était pas resté des bateaux ou nacelles disponibles , on fera mettre des hommes à l’eau, et ils iront à la nage s’emparer des bateaux les plus près de la rive; ils s’en serviront ensuite pour ressaisir les autres corps de support; il faudra encore envoyer le long des rives des hommes avec mission de se saisir des débris du pont échoués ou arrêtés près des bords de la rivière.
On ramènera le plus tôt possible près des culées le matériel que l’on aura récupéré.
Si la partie du pont qui est restée en place a éprouvé quelques avaries, on les réparera au plus vite et aussitôt que l’on aura des matériaux à sa disposition , on reconstruira le pont, et l'on prendra des mesures de précaution et de conservation plus efficaces pour préserver les ponts d’une rupture nouvelle.
Lorsque les ancres qui auront été perdues ne seront pas nécessaires à la reconstruction «lu pont, on les repêchera plus tard et à loisir. On se sert, pour repêcher les ancres perdues, de deux nacelles, et sur les courons rapides de deux bateaux et d’une forte ligne, au milieu de laquelle on attache cinq à six gros boulons (on prend ordinairement les boulousdes chevalets à chapeau mobile). L’on remonte les bateaux en amont de l’endroit présumé où se trouve l’ancre perdue, les bateaux s’éloignent l’un de l’autre; en tenant chacun un bout de la ligne, on jette les boulons à l’eau et on se laisse descendre ; ia partie de la ligne où sont attachés les boulons traîne sur le fond de la rivière; lorsqu’elle rencontre l’ancre, les bateaux éprouvent une résistance qui les empêche de descendre plus bas, on leur fait faire pont volant pour les rapprocher, on échange les bouts de la ligne en les croisant plusieurs fois pour for-
iner un nœud, l’on remonte les bateaux sur les brins de la ligne jusqu’à ce que l’on soit au-dessus de l’ancre , on la soulève en faisant effort sur la ligne, et on la rentre dans l’un des deux bateaux.
Les ponts de chevalefs se construisant sur des rivières peu profondes et peu rapides, il sera plus facile de ressaisir leurs débris, et de réparer la partie endommagée du pont.
Rétablissement des ponts de pilotis.
La réparation des ponts «le pilotis , dont les palées ne sont pas entièrement détruites, s’opérera de la manière suivante : on recépera de niveau tous les pilots d’une même palée , que l’on considérera alors comme une palée basse ( t^ôyez le chap. IX, qui traite des ponts de pilotis ), et on les complétera par l’un des moyens indiqués pour atteindre dans ce cas la hauteur du tablier (1).
(1) On trouve à Strasbourg , sur une dérivation de la rivière d'Ill , une partie de pont de pilotis réparée comme il suit t
Une semelle AB ( pl. 8, fig. 8) de 0»,30 d'équarrissage est assujettie par des brides en fer b sur les pilots a recèpes de niveau ; six montants C, de 3«*.10 de hauteur sur 0* 30 d'équarrissage, espacés de 1®.40 de milieu à milieu , sont assemblés à tenon et à mortaises sur la semelle , ils sont reliés par une moise en écharpe D , et couronnés par un chapeau E de 8”. 40 de longueur sur 0".30 d'équarrissage, un lieu incliné F arc-boute le montant d'aval , un brise-glace G de trois pilots précède la palée en amont. 11 y a par travée dix longerons.
Cette construction, quoique très-simple, a toute la solidité désirable, puisque toutes les voitures indistinctement passent sur ce pont placé sur l'une des communications les plus actives de la ville.
Cependant , si dans une palée il ne fallait rétablir que quelques pilots , on recéperait les parties endommagées , et l’on surmonterait chacun de ces pilots , d’un montant. 11 y a plusieurs moyens de fixer ou d’enter le montant sur le pilot : le plus simple consiste à couper carrément la tète du pilot, on y dresse le montant que l’on assujettit au pilot par des clameaux. Une cheville en fer, placée au point de jonction suivant l’axe du pilot et du montant, consoliderait cet assemblage.
On entera plus soliment le montant sur le pilot en entaillant ces pièces à mi-bois , comme l’indique la fig. 9 ,
PL 8. On maintient cet assemblage par des chevilles ou par des boulons qui le traversent , ou on l’embrasse par des frettes. Si le pilot h enter est circulaire, on pourra partager sa circonférence en quatre parties égales , et enlever sur une hauteur de 0'u.50 deux secteurs opposés, on fera la même opération sur le montant, et on le réunit au pilot à petits coups de mouton à bras , on lie le tout par des liens en fer. Le meme procédé peut s’appliquer aux pièces équarrie6, eu enlevant deux prismes triangulaires opposés.
Lorsque le pilot à enter est brûlé jusqu’à la surface de l’eau (fig. 10 ), on le recèpe carrément, on pratique à l’extrémité du montant une entaille à mi-bois de 0'".30 à 0™.60 de longueur, on y fixe deux frettes assez larges pour embrasser le pilot et être serrées par des coins. On place le montant de manière que son épaulement porte sur la tète du pilot , on logé un premier coin entre le pilot et les deux frettes, l’on chasse avec force un second coin entre le premier et le pilot pour consolider l’assemblage,
Une palée entièremeut détruite se reconstruira en enfonçant de nouveaux pilots j à moins que l’on veuille
et que l’on puisse rétablir la communication entre les palées restées intactes par l’un des moyens que nous allons indiquer pour réparer les brèches faites aux ponts en maçonnerie.
Des communications à établir au-dessus des arches rompues des ponts on maçonnerie-
Le moyen le plus expéditif, sans contredit , de rétablir la communication au-dessus d’une arche rompue , sera de placer sur la brèche dis poutres ou poutrelles assez longues pour porter de chaque côté sur les piles de l’arche ou sur les parties solides de la maçonnerie, et assez fortes pour supporter , lorsqu’elles auront été couvertes de madriers, le passage des differentes armes.
L’ouverture des arches exigera souvent l'emploi de pièces de bois plus longues et plus fortes que celles dont on dispose, on lâchera d’y suppléer en prolongeant les pièces d’un fort équarrissage , telles que les poutres qui soutiennent les planchers des maisons , et en fortifiant et prologeant les pièces trop courtes et d’un équarrissage trop faible.
On opère la réunion en longueur des pièces de bois par des entailles à mi-bois ou par des joints obliques plus ou moins allongés : l’on maintient l’assemblage par des chevilles en bois dur ou en fer, par des boulons , par des Irettes ou des étriers.
Les figures 11 et 12 ( PI. 8 ) indiquent le mode d union le plus simple par entailles à mi-bois, les figures 13 et 14 représentent des entailles à mi-bois, à queue d’aronde
il6 ESSAI d’une INSTRlfcTION
simple et double , la figure 15 est un joint oblique simple , la figure 16 un joint à trait de Jupiter, la figure 17 un joint à trait de Jupiter double; un coin d en bois dur, chassé dans un vide laissé au milieu du trait de Jupiter, donne la force à l’union des deux pièces.
La longueur de l’assemblage des joints obliques simples ou à trait de Jupiter est ordinairement de quatre fois l'épaisseur des pièces de bois et de huit fois pour le trait de Jupiter double. La jonction de deux pièces garnies de ferrures semblables olfre une plus grande solidité par l’assemblage oblique à trait de Jupiter que par celui à entailles à mi-bois.
On fortifiera les pièces d’un équarrissage trop faibles , en superposant plusieurs de ces pièces dans le sens de l’épaisseur , et s’il est nécessaire de les prolonger, on fera correspondre joints sur pleins.
Les pièces de bois superposées seront reliées les unes aux autres par des boulons, des liens, des clameaux, etc., ou par l’assemblage suivant : on creuse à mi-bois dans l’épaisseur des pièces A , B et C (fig. 18, PI. 9 ) des ouvertures correspondantes plus larges en dehors qu’en dedans, de façon quelles forment par leur rapprochement des mortaises à double queue d’aronde; on y introduit deux morceaux de bois dur cc, qui seront serrés et maintenus par un coin d.
Dans les constructions civiles, pour augmenter l’adhérence et l’union intime des pièces, on taille(fig. 19, PI. 9) en crémaillières les surfaces jointives , et l’on prolonge les pièces par des joints à traits de Jupiter, en mettant toujours joints sur pleins. On embrasse les pièces par des fi-ettes ou des étriers , ou on les boulonne de distance en distance.
Les longerons étant mis aux dimensions voulues par la largeur de la brèche, on les fera passer d’un bord à l’autre par l’un des moyens indiqués pour placer les longerons des ponts de pilotis (voyez ce chapitre ) , et on les couvrira de madriers.
On peut encore faire passer l’extrémité d’un longeron sur le bord opposé d’une ouverture de 12 à 1S mètres de largeur, en se servant d’un avant-train de campagne.
Ce moyen nous a parfaitement réussi pour faire parvenir l’extrémité d’une poutrelle de 9,n.50 de longueur sur 0'".14 d’équarrissage, de l’autre côté d’un fossé de 8m.50 de largeur. On engagea un des bouts de cette poutrelle au-dessus de la sassoire et sous le corps d’essieu d’un avant-train de campagne , ancien modèle ( Gribeauval), on fit avancer cet avant-train, la sassoire en avant jusqu’au bord du fossé , on souleva le timon , et la poutrelle fut placée , portant sur les deux bords du fossé.
Avant de se servir de cet avant-train pour placer un arbre en bois de sapin de 14 mètres de longueur, et d’une circonférence moyenne de 0.65 au-dessus d’un fossé de 13 mètres de largeur, on mit le long du limon un bout de poutrelle de 5 à 6 mètres de longueur, dont l’extrémité arrasait la face extérieure de la sassoire; l’on brèla fortement cette poutrelle sur l’avant-train et au timon. On éleva sur des chantiers le gros bout de l’arbre à hauteur de la sassoire, on fit avancer l’avant-lrain , la sassoire en avant, tandis que des hommes soulevaient à l’épaule le petit bout de l’arbre, afin que le gros bout pût s'engager sous le corps d’essieu et le dépasser de 0 15. L’on brèla l’arbre au-dessous de la sassoire et tout contre, en embrassant avec le cordage la poutrelle servant de timon ; on fit une pesée à l’extrémité de cette poutrelle, l’arbre fut (tome 1, 3e liv.) - 27
ü.1 8 essai d’une instruction
parfaitement suspendu, et il n'y eut plus qu’à faire avancer l’avant-train jusqu’au bord du fossé et à débrèler.
Il faudrait, avec un avant-train nouveau modèle, placer le long du timon une poutrelle de 5 à 6 mètres , qui dépasserait d’un mètre à l‘".50le corps d’essieu, el l’on opérerait ensuite comme on vient de l’indiquer.
Dès qu'un longeron est placé au-dessus de la brèche, des hommes peuvent gagner le bord opposé et aider au placement des autres longerons du pont.
L’on soulagera la portée des longerons trop flexibles, par un emploi judicieux de corbeaux, de soupoutres, de contre-fiches, de moises pendantes, etc. (Voyez le chapitre X, ponts de pilotis, et Ie« figures 2, 3 et k, PI. k , l'” livraison. )
La chaussée des ponts stables est ordinairement trèslarge , il ne sera pas nécessaire de rétablir la communication dans toute la largeur du pont, on pourra ne donner à la partie réparée qu’une voie de 3 mètres , qui suffira pour le passage des voitures défilant en colonne par une.
Le moyen de réparation que nous venons de décrire n’est plus praticable quand l’ouverture des brèches est très-grande, ou lorsque plusieurs arches et leurs piles ont été détruites, on cherche alors à établir des corps de support dans l’intervalle à ponter. Le pont de Dresde, réparé en 1813 par les Russes el ensuite par les Français, nous donnera un exemple de deux prorédés diflérents mis en reuvre pour fermer une grande ouverture par I emploi de corps de support intermédiaires (1).
fi) Voyez pour plus de detail la traduction de l'essai sur les ponts militaires de Douglas, par M- Vaillant.
L’ouverture de la brèche faite à ce pont pouvait avoir 50 mètres environ de largeur; jes débris des arches tombés dans lElbe avaient formé une digue fort irrégulière; elle s’élevait au-dessus du niveau des eaux du fleuve, mais elle se trouvait encore. à 7 et 8 mètjres en dessous de la chaussée du pont.
L’architecte saxon , chargé par les Russes de rétablir la communication, lit aplanir et consolider cette digue; il plaça sur la digue , de distance en distance , des corps de support , composés chacun d’une semelle posée et assujettie sur la digue, et de montants verticaux courpnnés d’un chapeau. Les montants verticaux de chaque palée furent reliés par des moises en écharpe , et l’on augmenta la force des longerons par des liens en contrefiche.
Celte construction exigea, dit on , quinze jours de travail et une prodigieuse quantité de bois.
Les Russes, après la bataille de Lutzcn , brûlèrent le pont. Les Français ayant repris Dresde, Napoléon ordonna de rétablir la communication dans le plus bref délai ; on construisit, pour se conformer à ses ordres, des grands chevalets de 7 à 8 mètres de hauteur, semblables à ceux des ponts ordinaires en chevalets, on les descendit successivement dans la coqpure, en s’aidant de cordages; on rectifia sur place la longueur de leurs pieds , l’on assura solidement leur position, et on les ponta au fur et à mesure de leur placement.
Cette réparation executée par les troupes du génie, fut terminée en 10 heures de travail.
La grande hauteur du pont le rendait vacillant , on remédia à cet inconvénient en plaçant, aux extrémités des chapeaux, un troisième pied servant d’arc-boutant , et en
420 ESSAI OljRE INSTRUCTION
soutenant par un étai ou chandelle le milieu du chapeau de chaque chevalet. Les chevalets étaient espacés de 4 à 5 mètres entre eux ; on donna environ 4 mètres de voie au pont, et l’on mit des gardes-fous de chaque côté du tablier.
La digue, formée par les débris des arches, favorisa sans doute le rétablissement du pont de Dresde ; cependant, si l’espace à franchir eût été couvert d’une trop grande profondeur d’eau pour que l’on pût dresser les chevalets sur le fond même de la rivière , on aurait peut-être pu exécuter le même travail en moins de temps encore en plaçant les chevalets sur des bateaux .
Les pontonniers ont souvent employé ce moyen de réparation, et il ne leur fallait que quelques heures pour rétablir la communication. On pose les chevalets de préférence dans de grands bateaux , parce qu’ils s’enfonceront peu et oscilleront peu sous le poids des charges qui passeront sur le pont. On maintient les bateaux en place par un ancrage très-résistant, la hauteur des chevalets sera telle, que le tablier du pont en s’abaissant, devienne horizontal au moment où les fardeaux se trouveront au-dessus des bateaux. On établira , au défaut de grands bateaux, chaque chevalet sur une ponlière de bateaux, sur un grand radeau d’arbres ou de tonneaux, ou sur une pontièrede radeaux. Si l’on peut disposer de chevalets à chapeau mobile , on s’en servira de préférence aux chevalets ordinaires.
Lorsque la chaussée du pont a une très-grande élévation au-dessus du niveau des eaux , lorsque le lit de la rivière est torrentueux , inégal , couvert de grosses pierres et de quartiers de roches, enfin lorsqu’il est impossible, par une cause quelconque, d’élever des corps de supports dans l’intervalle de la brèche , on aura recours à un mode
de construction tel , que les points résistants soient reportés sur la chaussée ou sur les piles du pont, c’est alors le cas de se servir des ponts de cordages (voyez le chapitre X), ou de les remplacer par une de ces constructions ingénieuses, qui ont si bien réussi aux Français et aux Anglais pendantlaguerred’Espagneet de Portugal, de 1808 à 1814.
Réparation parles Français d’une arche rompue A Ponlc-MnrceUa sur l'Alva (I)
L’arche du pont de Murcella , qui avait été rompue par les Espagnols présentait une ouverture de 18 à 19 mètres de largeur, l'officier du génie, chargé de rétablir le passage, était dépourvu même de clous, de cordages, et de presque tous les outils nécessaires à la construction du pont le plus simple. Le voisinage d’une forêt lui rappela heureusement un procédé qu’il avait vu employer dans l'Orient. Il lit abattre quelques grands pins, qu’on plaça sur le pont des deux côtés de la coupure, les gros bouts portant sur la chaussée , les petits bouts avançant sur le précipice, et dépassant de 6 mètres à peu près le bord de la maçonnerie. Par-dessus la partie de ces arbres, qui portait sur le pont, on établit en travers d’autres arbres plus petits, qu’on chargea ensuite de terre et de démolition, en ayant soin de ménager dans le milieu un chemin libre pour le passage de l'armée; les premiers arbres étant ainsi maintenus , on les recouvritde rondins, etl’on posa sur leur extrémité, du côté
(1) Voyez la traduction de l’ouvrage du général Douglas , par M. Vail luul-
ESSAI D CNE INSTRUCTION
de la brèche , deux fortes pièces de bois formant traverse. Pour franchir les 6 à 7 mètres qui séparaient encore les deux portions du pont , l’on jeta, d’une traverse à l’autre , de nouveaux arbres, que l’on recouvrit de rondins. Peu d’heures suffirent pour rétablir la communication , et presque toute l’artillerie de l’armée de Masséna passa sur ce pont sans qu’il soit arrivé le moindre accident.
Réparation, par le* Anglais, d'une arche d'un pont rompu sur l'Agueda. Réparation du pont d'Alméida sur la Coa. Pont remarquable construit sur la Coa, à Puente de Pinhel (1).
Les Anglais réparèrent d’une manière analogue à celle que l’on vient de décrire une arche rompue d’un pont sur l’Agueda. La brèche avait environ 30 mètres ( 100 pieds anglais ) d’ouverture.
On plaça (PI. 9, fig. 20) sur deux rouleaux de diamètres inégaux , de chaque côté et à quelque distance de la coupure, trois arbres A, B, C, que l’on assujettit entre eux par des traverses ou madriers D. On chargea les platesformes D de pierres et de sacs à terre , puis l’on fit avancer, à l’aide des rouleaux et de leviers, les arbres au-dessus de la brèche , jusqua ce qu’ils se croisassent en E, où on les brèla par couple ; on mit sous ces arbres les contrefiches F, dont le pied portait sur la maçonnerie , et l’on termina ce pont, qui donna une bonne communication.
Les Français, en se retirant, avaient détruit le pont d’Al-
(1) Voyez la seconde édition, non traduite, de l'ouvrage du général Douglas.
SUR LE PASSAGE DES RIVIÈRES. i23
meida sur la Coa , la roupure avait environ 20"‘.50 ( 68 pieds anglais) de large, et la chaussée du pont s’élevait de 22'". 50 ( 74 pieds anglais ) au-dessus du niveau des eaux.
Les Anglais, pour réparer ce pont, tirent tailler dans la maçonnerie deux rigoles saillantes A et B ( PI. 9, fig. 21). ( La naissance de la voûte d'une arche rompue forme ordinairement une saillie le long de la maçonnerie ) , ils descendirent verticalement le long de lu maçonnerie, et de chaque côté de l’ouverture un cadre ou châssis AF et BE, formé d’arbres réunis par des traverses intermédiaires, et par une traverse inférieure que l’on posa dans la rigole. On maintint les cadres dans cette position au moyen de cordages passés dans des anneaux scellés dans la maçonnerie, à 10 mètres en arrière de la coupure On mit 50 hommes sur chacun de ces cordages , et l’on fit abattre les cadres vers le milieu de la brèche, en faisant tourner les traverses inférieures dans les rigoles , jusqu’à ce que les parties supérieures E, F vinssent se croiser en H. On arrêta alors solidement les cordages aux anneaux, on plaça les liens ou enlraits C ; on posa dans l’angle supérieur , formé en H, un support, sur lequel se croisèrent les poutrelles du tablier , et l’on acheva le pont. L’armée anglaise se servit de cette communication sans éprouver d accidents.
Le pont représenté fig. 22, PI. 9 , fut construit par les Anglais sur le Coa , dans les environs de Pucrite de Pinhel. La difficulté de se procurer de bons matériaux et le mauvais état de la maçonnerie ne leur permirent point de réparer l’arche rompue du pont de Pinhel. Les ressources des Anglais se bornaient à six peupliers et quelques ormes qui croissaient çà et là ; ils durent avec des moyens aussi
424 essai d’ijxe instruction
limités, chercher ;i proximité du village l’endroit le plus resserré de la rivière ; ils firent choix d’un emplacement où la Coa n’avait que 19 h 20 mètres ( 60 à 70 pieds anglais )
de largeur. Les rives du torrent étaient en cet endroit
très-escarpées et formées d’un granit assez dur. Il ne fut pas possible aux Anglais de faire passer quelques hommes sur le bord opposé pour aider à la construction.
On commença par enlever sur la rive où l’on était une partie du rocher , et l'on forma l’entablement B, sur lequel on maçonna un mur A ; l’on creusa dans le roc , suivant le prolongement de ce mur, deux trous profonds D, pour y loger l’extrémité des longerons du pont; on coucha sur le bord de la maçonnerie la traverse C, on engagea dans l'ouverture des trous D un des bouts des arbres servant de longerons, l’on parvint , à l’aide de pinces et de leviers, à les faire glisser sur la traverse C , et à les placer et à les fixer solidement dans la position DE , DF au-dessus de la rivière.
On posa quelques traverses sur ces arbres , des hommes se portèrent à leur extrémité en EF , de là ils firent appuyer sur le bord opposé deux perches légères I H , et se laissèrent glisser à terre. On eut ainsi un moyen de communication entre les deux rives , et il fut facile d’achever le pont.
Emploi des fermes pour la réparation des ponts.
L’on sait qu’en charpente une ferme simple ( fig. 23, PI. 9 ) est composée de deux arbalétriers AC et BC , as-
semblés à tenon et à mortaises par le haut dans un poinçon vertical CD , et par le bas aux extrémités d’une pièce de bois horizontale AB, nommée entrait ou tirant. Le poinçon est capable de soutenir un très-grand poids avant de faire rompre les arbalétriers. Suivant M. Navier, la force P appliquée à l’extrémité d’une pièce prismatique inclinée, invariablement encastrée par son pied , et qui pourra faire rompre cette pièce , sera ( en kilogrammes )
h cos. a + 6 / sin. a
La section transversale de la pièce étant un rectangle dont A est la largeur et A la hauteur , /exprime la longueur de cette pièce , et a l’angle qu’elle forme avec la verticale.
Cherchons l’effet produit sur les arbalétriers et sur l’entrait par une force appliquée à l’extrémité du poinçon , soit a b ( fîg. 21 ) la valeur de la force appliquée au poinçon -, a cet ad seront les décomposantes de celte force, qui agiront dans le sens de la longueur des arbalétriers ; la force a c se décomposera au pied de l'arbaietrier e a en deux autres forces , l’une verticale e A, qui pressera l’entrait, et qui sera détruite par la résistance du point d’appui qui porte cette pièce ; l’autre horizontale eg , qui tendra à écarter le pied de l’arbalétrier; mais l’arbalétrier étant invariablement fixé dans l’entrait , cette force anira dans le sens de la longueur de l’entrait, et son effet pour entraîner l’entrait sera détruit par la décomposante horizontale de la force ad appliquée en i, et qui agira en sens contraire.
Si on lie par un bandeau en fer ou par un étrier le poinçon et le milieu de l’entrait considéré et employé comme longeron d’un pont, la r sislance borizonlale de cette pièce sera pour ainsi dire quadruplée : en effet, le poinçon soutenant l’entrait par son milieu , la portée de cette pièce sera diminuée de moitié et sa résistance horizontale doublée; en outre, la pression «les arbalétriers sur les extrémités de l'entrait peut faire considérer cette pièce comme étant encastrée par ses bouts , ce qui double une seconde fois sa force , car l'on sait «jue la résistance horizontale d’une pièce de bois encastrée par ses extrémités est «louble de celle de cette même pièce «lont les extrémités sont libres.
Ainsi un longeron surmonté d’une ferme , lié par son milieu au poinçon de cette ferme , et placé au-dessus d'une brèche, présentera une résistance horizontale quatre fois plus grande que le même longeron posé sans ferme. Cette combinaison donne l’avantage de pouvoir se servir de pièces longues et légères , mais d’un faible équarrissage.
Pour réparer une arche rompue, on placera au-dessus de l’ouverture à pont«*r. et de chaque côté de la voie à donner au passage, un longeron surmonté d’une ferme, et l’on reliera ces deux longerons par des traverses intermédiaire^, sur 1 squelles on fera porter les poutrelles du tablier.
Ce mode de construction a été suivi par les Anglais pour réparer le pont de Simoncas sur le Douro ( fig. 25, PI. 9 ).
Deux fermes CAB et BEF ( fig. 26 ), appliquées sur un longeron CE, exerceront une pression verticale en B qui tendra à rompre ce longeron ; on détruira l’ellét de cette pression par une troisième ferme DPO, dont le poinçon PB soutiendra le point B et l’empêchera de fléchir, les pres-
sions verlicales exercées en D et O par la ferme DPO seront détruites par la résistance des poinçons DA et FO des deux premières formes.
Au moyen de ces données, on pourra combiner un système de charpente composé de plusieurs fermes pour pontcr une ouverture très-large avec des bois de faibles dimensions.
Le célèbre architecte italien Palladio nous a laissé un exemple remarquable de cegenre de construction, que l’on trouvera à utiliser à la guerre-
Le pont ( fig. 27 PI. 9 ) qu’il construisit sur le torrent du Cismone, entre Trente et Brenta , a une longueur de 33 mètres; deux longerons , surmonlés de fermes habilement combinées, soutiennent tout le tablier ; les cinq traverses qui portent les poutrelles sont liées aux extrémités des poinçons verticaux de ces fermes , par des étriers en fer qui embrassent les longerons.
Nous terminerons ici nos investigations sur les clilïé— rents modes de réparer les ponts aux armées; mais nous sommes convaincu que l’on pourrait déduire, d’une étude approfondie sur les cintres en planches à la Philibert Delorme , et sur la construction des ponts de bois à grandes portées jetés sur les torrents de l’Allemagne , delà Suisse et de l’Amérique du Nord, plus d’un moyen ingénieux et prompt , applicable à la réparation des ponts à la guerre.
ESSAI D l)N E INSTRUCTION