‹ Essai d'une philosophie de l'artChapitre 10 sur 51 · jPfô rcjglcmcus canoniques î»e l’art · texte numérisé non relu

jPfô rcjglcmcus canoniques î»e l’art

L’art est un pressentiment de l’état bienheureux ; l’artiste s’exerce ici-bas et prépare l’homme à la vie de l’ange , de l’âme spirituelle et sensitive, dégagée du corps lourd et terrestre. Mais plus on descend dans le monde primitif et dans les germes des choses, plus ces pressentimens sont ténébreux et sans conscience de leur propre activité , plus en un mot les individualités se conforment au type. Les plus anciennes Isis égyptiennes se ressemblent toutes , à la grandeur près qui varie ; on les dirait toutes jetées dans le même moule. On se sent là un peu voisin de ces animaux artistes , le castor, l’hirondelle, le singe, dont les travaux , de siècle en siècle invariables , nous apparaissent comme les monumens les plus incontestablement canoniques. Jamais une déviation quelconque : mais là au moins est déjà l’éternel pressentiment du progrès et du développement. Car le

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castor bâtit son manoir pour abriter sa famille croissante, l’oiseau ne construit son nid que pour y déposer le fruit de ses amours et couver les petits qui naîtront. A considérer ce ver fdant avec tant d’amour l’œuf d’où le papillon sortira , qui ne croirait qu’il l’aperçoit déjà dans une douce vision s’envoler lumineux avec ses ailes aux mille couleurs de diamant ?

Ainsi l’Orient bâtissait déjà souvent ses templesdans la forme sacrée de la croix , comme s’il eût pressenti quel mystère de salut était attaché à cette forme. Ainsi nous faisons encore nous-mêmes beaucoup de choses dont le sens ne nous sera dévoilé que plus tard. La soumission de l’individu au type général qu’il est appelé à développer, en le rattachant au passé le plus éloigné , lui ouvre donc la roule du plus lointain avenir ; elle le fait voir clair dans ce qui n’est que ténèbres. Le type est une prophétie. C’est pourquoi avant le jour qui apporta au monde ce qu’avaient annoncé les prophètes , tous les types , tous les symboles étaient si servilement gardés : car c’était l’espérance de la perpétuité de l’art. Il n’y a peut-être pas un seul exemple qu’un artiste de l’antiquité soit allé contre les types et les caractères canoniques, même chez les Grecs. Chaque art avait les siens, la musique comme la danse, l’architecture comme la statuaire. On appelait ■■o-t* toute musique sacrée se déroulant suivant l’ordre hiératique des notes , dont chacune était consacrée à une divinité. La musique des festins et des chants de guerre marchait plus libre , mais elle n’en avait pas moins ses inviolables canons. Harmonide s’écrie dans Lucien : « O Timothée , si je conserve à chaque harmonie son caractère propre, l’enthousiasme au canon phrygien, le ton bachique au lydien, la gravité majestueuse au dorien , les grâces à l’ionien , c’est à les leçons que j’en suis redevable. » Ces cinq canons qui répondaient peut-être aux cinq sens de l’homme et s’exprimaient par cinq tuyaux dans l’instrument primitif , correspondaient dans l’ordre

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gymnastique aux cinq principaux exercices des Grecs : la course , le saut , le disque , le javelot et la lutte.

Dans la statuaire existaient d’autres canons pareils , et en outre des types inviolables pour chaque divinité. Diderot les décrit ainsi : « Homère avait dit que Jupiter ébranlait l’Olympe du seul mouvement de ses noirs sourcils. C’est le théologien qui avait parlé , et voilà la tête que le marbre exposé dans un temple avait à montrer à l’adorateur prosterné. La cervelle du sculpteur s'échauffait, et il ne prenait la terre molle et l’ébauchoir que quand il avait conçu l’image orthodoxe. Le poète avait consacré les beaux pieds de Thétis, et ces pieds étaient de foi ; la gorge ravissante de Yénus, et cette gorge était de foi ; les épaules charmantes d’Apollon , et ces épaules étaient de foi. Le peuple s’attendait à retrouver sur les autels ses dieux et ses déesses avec les charmes caractéristiques de son catéchisme. Le théologien ou le poète les avait désignés , et le statuaire n’avait garde d’y manquer; on se serait moqué d’un Neptune qui n’aurait pas eu la poitrine de la bible païenne.... Toutes les épithètes indivisiblement attachées aux héros et aux dieux , c’étaient autant d’articles de foi , de versets du symbole païen consacrés par la poésie , la peinture et la sculpture. »

Le fameux canon de Polyclète, dit le Doriphore, qui représentait la figure de l’homrne, debout, armé de la lance, fut pris pendant de longs siècles par les rculpteurs comme un invariable type. Dans la peinture également chaque divinité avait sa couleur consacrée. Sur les peintures d’HercuIanum Bacchus paraît constamment avec sa tunique vineuse ou empourprée. Le choix symbolique des formes et des couleurs était de même préfixé pour chaque vêtement.

« On allait, dit Montabert, jusqu’à choisir une enveloppe rouge pour l’Iliade , et une enveloppe bleue pour recouvrir

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i’Odyssée, afin de différencier les combats sanglans et les voyages sur mer. »

Ainsi non seulement chaque Dieu, mais même chaque livre avait son canon.

M. Mayer, dans sa dissertation sur la noce Aldobrandine , parle d’une bande de couleurs placée au dessous de la scène , et qu’il présume avoir été l’échelle chromatique indiquant, comme une clef dans un morceau de musique , le ton harmonieux dans lequel le peintre voulait exécuter son tableau.

En effet , chaque canon avait son harmonie chromatique consacrée. Le phrygien avait pour base le rouge écarlate, avec lequel on exprimait la fierté des triomphateurs et les éclats de la colère guerrière ; le lydien devait rendre par des teintes violettes sa mélancolie tendre et languissante; l'ionien ou la grâce devait toujours se colorer de vermillon, comme dans la noce Aldobrandine ; le dorien , grave et sévère , avait une quatrième couleur également inévitable.

Ces lois hiératiques , ces réglemens de raison pure, destinés à empêcher l’imagination encore débile de retomber dans le chaos ou la masse orientale , correspondaient dans la philosophie à tout l’équipage scholastique d’Aristote. C’était sans doute un affranchissement; mais cette logique sévère et ces canons, en se perpétuant , forçaient les artistes comme les philosophes à demeurer de grands écoliers. C’est que la Grèce n’avait conquis le progrès et la liberté d’esprit qu’aux dépens d’autres libertés. Ainsi l’Inde et la Perse , dans leur déréglement , sont bien plus variées que l’art hellénique , dans la forme de leurs temples , de leurs colonnes, dans la décoration de leurs chapiteaux, où règne une variété étonnante, que l’harmonie mathématique interdisait aux Grecs. Quand on parcourt , dans leurs écrivains , tout ce réseau d’ordonnances, on ne peut s’empêcher

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d’admirer la puissance organisatrice de l’homme. Tout s’y enchaîne , c’est une logique complète de l’art. Mais le seul malheur qui dérange les rouages d’une aussi belle machine , c’est que l’art est une poésie ( muta poesis ) , et par conséquent ne peut être aussi rationnel. A la vérité cette soumission rigoureuse au canon n’empêchait pas l’artiste d’étudier la nature et de formuler ses dieux d’après le modèle vivant. Mais l’idéal sacré , toujours présent à sa pensée, l’empêchait de copier autre chose que la superficie de la nature ; le fond de l’art demeurait l’inflexible symbole.

Aujourd’hui quel moderne Polyclèle pourrait faire accepter de tels canons. Ils sont morts depuis que la liberté est née. Les faits de l’histoire seront désormais les seuls guides.

Cependant , pour la pratique matérielle il y aura toujours des règles inviolables. En effet , dans le dessin , le perspectif géomélral doit être rigoureux comme le compas. Les progrès modernes de la perspective n’ont été que le résultat de la soumission des artistes aux lois mathématiques.

Il existe donc pour l’art chrétien deux sortes de canons : ceux de la science et ceux de l’histoire. Ces derniers se composent des types lilhurgiques , consacrés dans chaque art par une tradition constante , mais susceptibles d’offrir dans leurs développemens des variations infinies, sans rien perdre de leur caractère constituant. Ces types, d’ailleurs, n’excluent nullement les différentes nationalités , aussi réelles dans l’art que dans la politique et la littérature. Chaque peuple a toujours, avec une conformation particulière, un genre de beauté propre. Car de même qu’un Chinois ou un Indien , un Égyptien ou un Grec , ne sont pas également constitués pour la taille , la coupe de visage , les formes du corps ; de même aussi l’art, qui , tout en choisissant dans la nature, ne doit jamais s’en écarter, a nécessairement dans ces divers pays un style particulier. Chaque

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nation doit avoir le sien , conforme à ses mœurs , à ses institutions , à son culte.

Un art qui a perdu sa nationalité est mort, et ne peut plus produire que de vaines formes , fantômes sans vie, dont la vue peut séduire un moment , mais finit toujours par glacer.

Malheur aux peuples qui , en art ou en littérature , abandonnent leur costume et leurs mœurs pour en prendre d’étrangers. Les Français l’ont éprouvé dans le drame , les Allemands dans les arts du dessin. Du temps d’Albert Durer, le monde admirait les peintres et les architectes teutons ; que sont-ils devenus en se faisant Italiens ? Chaque chose doit rester soi. On peut se former à une école étrangère , mais uniquement pour mieux développer ensuite sa propre originalité : ainsi faisaient Rubens et les Flamands à Rome.

Et il en est de même des époques : elles ne peuvent impunément recopier une époque passée, bien quelles puissent et doivent souvent s’inspirer de ses œuvres, pour puiser dans cette contemplation une vie propre et différente. Car les siècles ne se répètent point , pas un ne ressemble à l’autre , quoiqu’il demeure vrai qu’une époque prépare l’avenir, non pas en se séparant des choses accomplies , mais au contraire en les résumant toutes dans son sein , pour les y élaborer et les enfanter de nouveau , plus libres , plus dégagées et plus pures.

Il est temps de passer à l’art du christianisme.

©cs trois ctcmctts

OE LA riE CHRÉTIENNE, ET DE L’ART QUI EN EST ISSU.

Mens agitat inolem.

Aimer toute autre chose que le

beau , c’est aimer la volupté ;

mais la beauté par excellence ne peut être celle du corps. Elle est seulement le prélude d’une beauté plus accomplie.

Maxime de Tvh.

1 • €I)ntf fte l’art antique.

Gloire à la Trinité par qui toutes choses existent !

Le Père et le Saint-Esprit avaient envoyé le Fils , et il venait d’expirer au Golgotha. Le voile du sanctuaire s’était déchiré du haut en bas , l’initiation aux mystères de Dieu et de la science allait devenir le partage de tous. Au lieu de la contrainte et de la puissance , bases sociales de la vie antique , la liberté et la charité des hommes entre eux et des peuples entre eux allaient commencer leur œuvre de régénération.

La foi aux Dieux n’était plus ; en philosophie , Platon avait amené à Jésus ; le progrès humain n’avait eu lieu que dans cet ordre. Car, pour la morale, l’idolâtrie avait engendré l’abrutissement complet de la conscience et du sentiment , d’où était sorti, en politique, le plus horrible et le plus universel esclavage dont l’histoire conserve mémoire ; en littérature, les dé-

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bauches de l’esprit avaient produit un épuisement complet d’imagination ; pour l’art, l’antiquité était également finie.

Parti , à son dernier âge , de Delphes et du Parthenon , léger et gracieux comme une nymphe qui sourit et veut plaire , cet art avait abouti au Colysée. Dans ce monument, en quelque sorte soucieux et gigantesque comme un empereur romain , les dernières orgies du paganisme s’accomplissaient ; des milliers d’hommes y étaient livrés aux bêtes pour le plaisir du peuple ; le sang des martyrs y coulait à grands flots , et préparait la terre fécondée à porter une moisson nouvelle. Mais un jour, les longs cris de joie des tigres et des hommes cessèrent , la victime s’en alla libre , le silence régna dans le monument désert , comme il y règne aujourd’hui : le christianisme avait apparu.

Or, ici la force humaine antique avait posé les dernières bornes de son pouvoir : la nature a fait dans Rome tout ce qui était de son cercle , a dit Properce :

Nalura hic posuit quidquid in orbe fuit.

Le Panthéon et le Colysée n’ont rien au dessus d’eux dans l’univers que les monumens chrétiens ; mais ceux-là sont d’une région plus haute , où souffle davantage l’esprit de Dieu. Assez pour l’empire romain ; que ses œuvres demeurent le nec plus ultra de la force créatrice mortelle !

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