‹ Essai d'une philosophie de l'artChapitre 9 sur 51 · it beau ifccal tromplct n’est pas ce montre · texte numérisé non relu

it beau ifccal tromplct n’est pas ce montre

Ainsi , la nature et le portrait sont en définitive l’unique source du beau. Mais l’homme , trop faible, ne peut embrasser l’ensemble de son modèle. Il est réduit à prendre les détails, à unir entre elles les parties isolées ; et le naturalisme , qu'il serait plus juste d’appeler le matérialisme , consiste à mal harmoniser ces parties ; tandis que le grand art consiste à bien saisir et marier entre eux les détails, de manière à ce qu’ils s’approchent le plus possible de l’unité. Concluons de tout ceci que le beau idéal de l’artiste ne peut être le même que celui du philosophe. Ce beau métaphysique est celui dont parle saint Augustin , lorsqu’il dit : « Le beau accompli consiste dans l’unité. Homme , qui es-tu pour le flatter de le connaître? Dieu seul voit l’unité ; seul il est l’unité ! Faible créature , qu’il te suffise d’apprécier le convenable ! là est le seul beau dont puisse jouir la nature mortelle1. »

Ainsi, le beau idéal dont nous devons nous approcher sans cesse , mais sans espérer de l’atteindre jamais , c’est l’harmonie suprême de l’être en lui-même et des êtres entre eux. Tout cc qui est monstrueux , c’est-à-dire contradictoire, est néant; tout ce qui offre accord des parties avec le tout et avec le but , mariage heureux de la forme avec l’idée , est beau. Un écrivain contemporain , M. Sénancour , dit : « Le beau est ce qui excite en nous l’idée de rapports disposés vers un même but. » Nous sommes sur ce point parfaitement de son avis.

1 De verâ rlicgione.

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Mais le modèle qui doit poser devant l’homme essayant dans ses ouvrages de réaliser celle unité de rapports , n’est encore une fois pas autre chose que la nature, quelques imperfections qu’on lui suppose , puisque Dieu , qui seul est l’unité complète , ne se rend visible à l’homme que dans ses œuvres bornées.

Une expression adoptée en France depuis que la manie germanisante a remplacé l’anglomanie , nous paraît n’avoir pas peu contribué à obscurcir la question : ce sont les termes d’idéalistes et de naturalistes employés pour désigner les deux tendances extrêmes de l’art , l’une vers l’esprit pur , l’autre vers la matière. Ce mot naturalisme , qui pris dans son sens rigoureux devrait désigner au contraire la plus saine conception de l’art , est pris par la plupart des Allemands comme synonyme de matérialisme : notre langue plus claire doit rejeter ce terme trompeur.

Il y a des hérésies en art comme en religion ; et la noble Allemagne , dont le plus pur sang s’est protestantisé , l’Allemagne qui, n’adoptant qu’une religion de l’intelligence , a rejeté de la sienne les lois naturelles de la hiérarchie et les sacremens ou symboles naturels des grâces divines , pourrait bien aussi avoir, au milieu de ses neiges , une vieille rancune contre la nature et une tendance à se séparer d’elle , pour l’art comme pour le culte. Soit dit en passant, sans vouloir porter préjudice aux droits acquis par ce grand peuple à l’admiration de l’Europe , même artiste.

Cependant il est clair qu’idéalisine et naturalisme ne disent pas tout. Il faut un troisième terme qui se place entre les deux, si l’on ne veut pas restituer le naturalisme au centre , et le remplacer à l’extrémité par le matérialisme. Car le beau, comme le vrai , se lient au milieu , également éloigné du culte absolu de l’idée , tel qu’il exista chez les Grecs et tend à reparaître chez les Allemands , et d’une vénération idolâlrique pour la

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forme , telle qu’elle a existé si long-temps en France, deux excès , qui , quoique opposés , arrivent tous deux au même résultat , la mort. De ces deux tendances on a voulu dans les der~ niers temps faire dériver deux arts frères , le style d’église , grave et sévère , et le style profane , léger et voluptueux. Mais il n’y a point ainsi deux espèces d’art , pas plus qu’il n’y a deux espèces de beau. Le beau c’est l’unité , saint Augustin l’a dit , il est indivisible , malgré ses mille aspects. Plus ou moins développé , il est partout le même.

14. Ce beau immuabU , mats rtpmme variable le voit alternativement sous différentes phases; clique tujc et rljaque peuple n’en savent développer qu’une partie, d’où ils tirent un stple qui leur est propre.

La beauté n’est qu’une face de l’éternelle vérité. Elle n’est pas plus qu’elle sujette aux changemens. Mais l’homme change à mesure qu’il se développe , c’est-à-dire que sa conscience s’agrandissant , tel point qui lui était sombre hier, lui deviendra clair demain. C’est pourquoi chaque nation , chaque époque , chaque climat voient le soleil universel du beau ( splendor veri ) sous un côté spécial ; et de là la différence des styles et des types selon les races , les contrées , les époques. Car par la raison que le beau idéal ne peut être atteint dans son ensemble , chacun , peuple ou homme , le saisit sous le point de vue qui est le plus approprié à sa nature individuelle ; et chaque être est tenu à se développer en tout d’après son caractère propre , d’où il ne s’écarte que sous peine de mort

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morale , quelquefois même physique. Ce caractère se puise d’abord dans la religion , qui forme les mœurs et la vie , puis dans le costume et dans le climat. Nous ne signalerons ici comme effet de climat qu’une seule chose , c’est la différence reconnue entre l’art du midi et l’art du nord. Le premier n’étant gêné par aucune influence de la nature , se développe à grands et libres traits et devient plus aisément colossal. En réalité il est presque toujours grand. Sous un tel ciel , les formes, comme épanouies et amollies par un doux soleil, se développent mieux : le peintre y trouve partout les plus éclatantes couleurs , et les nuances les plus délicates. Le sculpteur y est entouré de marbres d’un blanc de neige , d’un noir d’ébène , d’un rouge de feu ; les horizons y sont magiques , la ceinture bleue des monts est transparente comme le ciel , qui devient de plus en plus terne , écrasé , matériel , à mesure qu’on s’avance dans les terres monotones du nord.

Mais en retour l’art septentrional a pour lui le travail assidu, et la patience dans les petits détails ; s’il n’est pas gracieux et puissant dans ses conceptions , comme l’art du midi , il est plus accompli dans l’exécution ; moins grandiose et moins divin , il est en retour plus humain , plus caractérisé ; avec moins d’audace et d’élan , il a plus de profondeur et de concentricité.

Mais les influences des climats , des nationalités , comme de toutes choses individuelles , ne doivent pas aller jusqu’à détruire la grande universalité de l’art. Celui du christianisme ou des temps modernes a reçu de la tradition des types généraux ou catholiques que tout artiste chrétien est tenu d’observer sous peine de s’écarter de la vérité , et par conséquent du vrai beau. Ces types sont les garans du progrès et du beau en ce qu’ils rattachent en quelque sorte forcément toutes les énergies individuelles à l’unité compacte d’une civilisation indivisible , vers le développement de laquelle concourent ainsi

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tous les efforts privés. Ces types , composés de figures historiques , transmises par la tradition , qui , quelque arbitraires qu’on les suppose , 11e doivent pas être niées mais développées, forment l’ordre de foi ou l’arche sainte des germes et des pains de proposition dont doivent se nourrir les siècles. De plus en plus travaillé par la raison et l’art , cet ordre de foi progresse sans doute , s’élève, s’illumine, mais sans jamais changer pour le fond, immuable comme tout ce qui est divin.

Mais nous venons de loucher ici à une question trop grave pour qu’il nous soit permis de la franchir légèrement. Elle mérite une analyse particulière.

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