VI II
AU LECTEUR
Ce livre est placé sous les auspices du Phénix, symbole dans la primitive Eglise du Sauveur ressuscité, et dès lors double emblème du progrès vers la vérité et du moyen de l’accomplir. Or, la vérité pour la terre c’est l’Eglise : mystique fiancée du Verbe divin, elle subit toutes les phases que lui-même a subies durant son passage ici-bas. Immortelle , il lui faut cependant passer par une suite de morts apparentes ou d’épreuves de plus en plus solennelles jusqu’à ce qu’il lui soit donné de remonter enfin vers l’époux. Mais ces agonies douloureuses ne font que purifier de plus en plus et fortifier sa vie.
L’humanité chrétienne suit donc nécessairement la marche croissante de son modèle : enfance, jeunesse, maturité, passion sur le Calvaire, il faut qu’elle traverse tout, afin de surgir du tombeau ressuscitée et glorieuse au dernier jour qui verra la vérité , repoussant pour jamais les ténèbres , darder les mille rayons de son soleil pour l’ascension du genre humain.
Le Phénix semble avoir été adopté dès l’origine pour exprimer ces choses. Il est sur le frontispice de l’Eglise comme l’hiéroglyphe du progrès, toujours plus accéléré à mesure que les temps approchent davantage de leur consommation.
Holocauste volontaire, l’Eglise comme le Phénix se sacrifie incessamment à l’humanité. Chaque nouveau
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siècle la voit monter sur l'autel du soleil moral , et sV brûlant pour renaître rajeunie avec des ailes de plus en plus larges et lumineuses , diriger toujours plus haut le vol de l’esprit humain. Mais de même que chaque époque , tout individu doit concourir au sacrifice, tout doit mourir pour renaître. Toute vie doit se renoncer pour progresser. Or, le bois de cet holocauste moral et intellectuel est tout ce qui peut prendre feu dans la nature humaine : désirs, pensées, instincts, prière, tout cela allumé fait mourir et ressusciter le Phénix. Chaque créature raisonnable est appelée à réaliser en elle ce symbole , en livrant volontairement à la flamme du bûcher tout ce qui lui est obstacle pour s’élever dans la lumière , en réduisant en cendres le vieil homme, toujours attiré vers les ténèbres terrestres.
Il faut que chaque être gravisse, comme Isaac, la montagne qui domine les basses et marécageuses vallées. Quiconque s’arrête, homme ou peuple, tombe dans l’abîme. On ne peut ni rétrograder, ni retenir ce qui croule de soi-même dans le passé, ni anticiper sur ce qui n’est pas encore. Car ces trois tendances agiraient directement contre l’action toute-puissante des trois personnes divines dans le cercle des choses visibles. Vouloir rétrograder, ne serait-ce pas refouler vers sa source le fleuve de la création , qui coule inccssam-
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ment du Père, dont les germes n’étant plus infinis, inépuisables, ramèneraient nécessairement les antiques monstres du panthéisme ? Arrêter dans le présent; ne serait-ce pas blasphémer contre l’amour du Fils, nier les mérites de son immolation , qui depuis le Calvaire ne cesse plus de se répéter chaque jour ici-bas, pour faire grandir l’humanité? Anticiper sur l’avenir, ne serait-ce pas abuser de l’Esprit saint, vouloir épuiser la vie féconde, et faire avorter l’enfant nouveau que l’éternelle colombe a échauffé en silence sous ses ailes? Cependant, signaler le but auquel il faut tendre , est le devoir de tout homme qui l’aperçoit. Mais le prophète doit s’attendre à n’être compris que d’un petit nombre, ou même à succomber victi me .
Malheur à lui, s’il voulait jouir avant le temps des fruits de l’arbre qu’il a planté pour la postérité et non pour lui ! Essayer de précipiter l’ordre social et intellectuel dans un excès de mouvement, serait tout aussi coupable que de vouloir rétrograder. Ce serait imiter les Titans dans leur révolte, pour leur ressembler dans leur chute. Moïse ne vit qu’à l’heure de sa mort, et seulement du haut de la montagne du désert, la terre promise aux fils de Jacob.
Or, tout ce que le Phénix primitif dit dans l’ordre social et religieux, il le dit également dans l’art. Aussi
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la première fois qu’on le voit parmi les chrétiens, estce sur le mausolée érigé au martyr Valérien , par sa fiancée sainte Cécile, patronne des arts, épouse restée vierge, la plus ancienne muse du Christianisme.
En effet, il n’y a d’art que dans le drame, il n’y a de drame que dans la passion. Par elle la créature se consume sur son propre bûcher, d’où s’élancent des flammes pures et claires, si la passion est divine, obscurcies par la fumée si la passion n’est qu’humaine. C’est pourquoi le Christianisme , étant le plus haut point de la passion divine, est aussi l’apogée de l’art.
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En tête de cet ouvrage a été placé le Phénix de la primitive Eglise , qui , comme l’or et le martyr sortant du creuset et de la fournaise , s’élance de son bûcher brillant et rajeuni , emblème à la fois des deux élémens fondamentaux de la vie chrétienne : le progrès et le sacrifice , ou renoncement volontaire à tout ce qui est devenu insuffisant , obstacle pour s’élever, abandon de soi-même et de toutes ses pensées à l’avenir qui est le progrès , c’est-à-dire la lente action du Yerbe rédempteur attirant de plus eu plus , par les mérites de son immolation non interrompue , l’humanité dans le sein de son Père.
Au dessus de l’oiseau symbolique , s’élève un arc , à la fois triomphal et funéraire comme ceux des catacombes, sur les mosolées des martyrs ; les pendentifs sont ornés de ceps de vigne , auxquels pendent des grappes mûres. Des tonneaux indiquent la vendange, de petits génies emportent au ciel dans des calices le vin nouveau , d’autres tiennent des épis de froment , symbole du pain eucharistique. Toute cette scène est une imitation des peintures allégoriques du christianisme durant les quatre premiers siècles.
EXPLICATION DES PLANCHES
L’Espérance étrusque, d’après le type primitif, s’avance légère et souriante , et de sa main levée et entr’ ouverte paraît semer sur la terre le grain des moissons futures, qu’elle tient de l’autre main dans sa robe retroussée. Cette belle statue d’airain , dont la draperie est travaillée même par derrière avec une patience et une recherche étonnantes de la nature, a été placée ici comme point de départ de l’art occidental. On sent en la voyant que l’humanité s’est mise en marche. Il y a loin des idoles momies d’Egypte et d’Asie , ou même de l’Espérance grecque appuyée immobile sur son ancre , à cette Espérance de l’Occident , qui , se présentant vêtue , mais dégagée de tout emblème , annonce déjà la chute du symbole et la future liberté chrétienne. A la vérité ses draperies , quelque magnifiques qu’ elles soient, pèsent encore comme du granit; on y voit toujours l’antique rectiligne des Grecs, tombant comme la matière par son propre poids. Mais ce fardeau, la sculpture même affranchie le portera longtemps encore.
Au dessous de cette Espérance déjà réaliste des Latins , sont deux médailles frappées sous Auguste , en commémoration de la paix générale dont jouit pour la première fois le monde, à la naissance du Messie. L’une représente la porte fermée du temple de Janus , avec les mots : Januum clusum. Elle indique que le sceau a été mis sur les destinées antiques , et que l’Espérance est accomplie. Sur l’autre est le frontispice de la Cella , également fermée après le sacrifice d’actions de grâces , indiqué par l’inscription à la paix éternelle. L’humanité semble ainsi pressentir que sa lutte physique est finie '.
■ La statue a été dessinée d’après Buonarotti . Osservaz. sopr. i mcdagl. del mus. Carpegna , p. 93 ; les médailles d’après Mamachi , Anliquitates chrislianœ .
EXPLICATION DES PLANCHES
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Le Christianisme s’est élabli par le renoncement de soi-même et le crucifiement de la chair. C’est pour quoi les plus anciennes peintures des catacombes sont des prières ou orantes , debout , les mains élevées de manière que leur corps forme la croix. Celle qu’on voit sur cette troisième feuille est exécutée d’après d’Agincourt , qui en a découvert l’original dans la catacombe de Saint-Saturnin , et le regarde comme ayant été peint vers la fin du troisième siècle. Peut-être est-ce le portrait d’une de ces diaconesses , ou vierges consacrées , qui , vestales volontaires , passaient leur vie sur les tombes des premiers martyrs, éclairées par la seule lumière des lampes dites feu. chaste ou feu du Seigneur. Sa longue tunique blanche sans ceinture, son voile rejeté par derrière, l’espèce d’étole, brodée de palmes, et ordinairement couleur de pourpre ou d’azur, sont le costume historique. Les deux colombes se trouvaient de même , à ses pieds , sur le monument.
Malgré les traits tourmentés de son visage , qui témoignent de la décadence de l’art antique, cette vierge, dont les mains prient et par là aussi bénissent, semble déjà indiquer le règne de l’esprit comme caractère de la nouvelle religion , tandis que le règne des sens est désigné au dessous par le squelette bachique des repas funèbres , dont la vue excitait les païens à l’ivresse dans les tombeaux de leurs pères, pour en honorer les mânes. Il est placé entre une amphore de vin et la couronne de myrte des réjouissances. L’inscription grecque, /pw, zt» (tene, fruere), possède et jouis , répond au cri des Romains , vive diim vwis , et offre le résumé moral du paganisme. Cette médaille , déjà publiée par Buonarotti , l’a été de nouveau par M. Kopp dans sa Paleographia critica .
Le type historique et hiératique de Jésus , bénissant le monde
■ Tome III , p. 631. Edit. Mannheim , 1829. Buonarotti, Frammenti di velri.
EXPLICATION DES PLANCHES
et enseignant la prière. , devait naturellement se trouver ici comme terme.
Pour fixer par un monument déjà existant le point de naissance de la révolution artistique de notre âge , nous avons choisi l’homme qui se trouve pour ainsi dire entre les deux mondes passé et futur, et dont le génie a reflété leur double influence , Thorwaldsen le suédois italianisé , l’élève de ce grand Canova qui marque dans l’art chrétien le dernier effort de l’esprit protestant soufflé par Winkelmann. Entre le Christ de Michel-Ange à la Minerve et celui de Thorwaldsen , il y a une bien longue histoire d’expériences et de déceptions de la philosophie et de l’art séparés de l’ordre de foi. Le classique Thorwaldsen eut le mérite de proclamer avant d’expirer la fin de l’imitation antique , c’est-à-dire , la sortie de la maison de servitude , et le retour aux traditions chrétiennes. Quelque glacial et séparé de la nature que soit constamment demeuré ce fils de l’académie et du septentrion , même échauffé par le soleil romain , il n’en a pas moins fait ce premier pas vers la cessation de l’anachronisme et l’adoption des types historiques de l’Eglise. Avec lui a commencé le travail de palingénésie de l’art.
On n’a présenté ici que les lignes d’ensemble de cette belle statue, sans chercher à rendre l’expression sublime d’amour et de majesté que le génie de l’artiste a su donner au type. Ici ce n’est en quelque sorte que l’architecture ; dans une autre feuille on offrira le buste même , avec toute la beauté qui le caractérise.
Dans ces différentes gravures , prémisses introductives à un musée plus complet qui embrassera le développement historique de l’art chrétien de siècle en siècle , on a tâché de caractériser trois époques : l’antiquité occidentale, le christianisme primitif, encore moitié judaïque , et la tendance de l’art actuel et futur.
Maintenant que l’aurore a été vue , d n’y a plus qu’à attendre avec patience le lent retour du soled , sûrs qu’il reparaîtra aussitôt que la réconciliation du beau et du sacré , de l’humain et du divin sera complète.
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