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l’art

Nous voilà donc arrivés chez les Hellènes. Par eux non seulement la caste est brisée , mais encore l’aristocratie militaire est forcée de sacrifier ses droits pour entrer dans une démocratie fictive , il est vrai, mais qui donne les premières idées sur la possibilité d’une existence commune en dehors du despotisme. Dans ces républiques , la personnalité, quelque opprimée qu’elle demeure, commence à se dégager, en même temps qu’un beau idéal plus clair sort du ténébreux hiéroglyphe. L’homme enfin domine la formidable nature dont il avait été l’esclave deux mille ans ; 1 esprit peut agir et se mouvoir hors de luimême. Pour s’élever du monde oriental au monde grec et romain , l’humanité a fait un pas immense. L’émigration de l’art de Memphis à Athènes et à Rome , est comme la transition de la mort à la vie , de la nuit au point du jour. Plusieurs auteurs ont déjà remarqué que le mot par lequel les Latins désignent l’art est l’expression frappante de son nouvel état. Ars , la racine d 'iners , comme la vie est la racine de la mort , proclame la pensée affranchie , la volonté active forçant l’inerte matière à agir sous sa direction.

Le fond de toutes les conceptions artistiques de l’antiquité étant l’architecture , c’est aussi dans cette branche de l’art que commence à se manifester la révolution hellénique. Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de citer ici un curieux fragment d’un de nos inaîtres de la renaissance , messire Léon-Baptiste Alberti , gentilhomme florentin , dans son livre sur l’art

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de bâtir, traduit par Jean Martin , parisien , 1553, vol. in-ù°; le chapitre est intitulé :

Que l'art d' édifier a usé son adolescence en Asie , la fleur de son aage en la Grèce , et puis est devenu en perfecte maturité , entre les Latins, au pays d'Italie .

« La science de bien bastir , à ce que j’en ay peu apprendre par les traditions de noz majeurs , commença premièrement à follastrer dans les pays d’Asie , puis certain temps après se meit à fleurir en la Grèce , et finablement acquesta maturila

perfecte en Italie , entre les Romains

Les maj estez royales (d’Orient) requeroient plus amples édifices que les communs .. . parquoy ces roys... se délectant en telles manies d’ouvrages , ilz a l’envi l’un de l’autre se perforcerent de surmonter chacun son compagnon , jusques a dresser les pyramides a qui mieulx rnieulx pour montrer leur magnificence.... A ces rois succéda la Grèce , laquelle se voyant bien peuplee de bons et industrieux entendernens, désirante à se parer de toutes choses louables et exquises , se print a diligemment contempler les ouvrages des Assyriens et des Égyptiens , en quoi si bien s’exercila que finablement elle cogneut qu’en ces choses sont plus prises bonnes inventions que superflues prodigalilez royales et grands amas de pierre... Aceste cause la Grece print ce parti pour elle afin qu’au moins elle surmonlast par vivacité d’esprit ceux à qui elle ne pourroit egaller en richesse ; et pour ce faire commencea de chercher tous les bons artz... dedans le giron de la nature , d’où elle les lira.. . Sa discrétion fut si grande qu’elle prévoyait bien que de son industrie et des dons dénaturé, il en pourroit naistre quelque tiers, comme faict un enfant de masle et de femelle. Voylà comment firent les Gréez. » Ainsi, expression d’une religion et d’une science plus intelligible, l’art devient plus rationel ; de même que la divinité, le

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temple s’humaiise en quelque sorte; révélé sous une forme beaucoup plus claire qu’en Orient, il se lie immédiatement avec la vie civile , le portique des Propylées joint le Parthenon à la place publique d’ Athènes , de même qu’à Rome le saint Capitole de Jupiter communique au forum par une rampe.

Ainsi, en Grèce comme en Italie, l’Olympe embrassela terre, l’assemblée des dieux s’incline vers la place où s’assemble un peuple libre , et lui envoie les muses auparavant sujettes du sacerdoce. Autour des tribunes politiques se rangent lesocléons, les gymnases, les théâtres, et jusqu’aux académies des philosophes.

En même temps les mathématiques deviennent la science suprême, toutes les lois de l’intelligence en sont peu à peu déduites, et par conséquent celles de l’art. Rien de plus sévèrement calculé que les proportions du temple grec , dont les trois parties correspondant, suivant les règles de l’ancienne mystique orientale , aux trois divisions du corps humain , la tête, le buste et les jambes, sont le sanctuaire du Dieu , Cella ou Naos, l’avant-nef pour les sacrificateurs , dite Pronaos , et le portique avec ses longues avenues de colonnades, sous lesquelles se tenait le peuple.

L’architecture étant la géométrie en exécution avec ses lignes idéales devenues des réalités , tout fut réglé mathématiquement. Les trois ordres dorique , ionique , corinthien , la iorce, la beauté et la grâce, réalisèrent pour la hauteur, la grosseur, la juxtaposition des colonnes et le genre particulier de décoration de chacun de leurs chapiteaux , toute la philosophie des nombres de Pytliagore , ainsi que l’observait déjà notre Jean Martin , dans sa traduction du livre d’Alberli, où , décrivant les lois de cette architecture naturelle, il montre que ses colonnes étaient constamment en nombre pair pour orner les

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flancs de l’édifice et impair pour les ouvertures : « Ainsi qu’a tousiours faict la susdite nature, laquelle a donné aux animaulx deux aureilles , deux yeux , deux narines , mais au milieu de tout cela une seule bouche et qu’ ainsi soit, tous les philo-

sophes asseurent que nature consiste d’un principe ternaire ; puis au regard du nombre cinq , a raison qu’il y a tant de choses diverses et admirables qui en soy l’observent . ou le contiennent, ainsi que sont les mains des hommes. Mon advis est que , non sans cause , on le doict estimer estre divin et a bon droit dédié aux dieux des artz , et principalement a Mercure , aussi quant est du sept on voit évidemment que Dieu , le souverain facteur de toutes choses , s’en délecte bien fort , considéré qu’il a mis au ciel sept étoiles errantes , que nous disons planètes , et a voulu que l’homme , lequel il lient en ses delices, ayt été. .. conceu perfect , mis en adolescence , ny confirmé que suivant le dict nombre septennaire , et pour cela , dict Aristote, que les antiques ne donnoient nom a un enfant, sinon sept jours après sa nativité et a dire le vray , enfans produits au monde, le plus souvent, sont en danger de venir à néant , jusques ace qu’ilz ayent sept jours passez. Encore , entre les nombres impairs , les sages font un grand cas du neufvième , considéré que l'industrieuse nature s’en sert maintes fois en

plusieurs grandes besongnes, singulièrement quant au cours annuel du soleil.... En ce nombre , dit Hippocrate , que se forme l’enfant au ventre de la mère Aristote jugeoit que le nombre dix est le plus perfect de la troupe

** Quanta l’Italie , ses habitans qui n’estoient lors prodigues, ains bons menagiers par nature , jugèrent qu’un édifice ne doit estre autrement disposé que la fabrique du corps d’un animal , comme vous pourriez dire d’un cheval. Et peu souvent advient, ce disoient-ilz, que ce bel animal ne soit ydoine a estre employé

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aux usages que ses lineamentz promettent. Toutes fois encore leur sembloit-il bien que jamais la beauté ne pouvoit estre séparée de la commodité. »

Ainsi, dès l’origine , se formule clairement la différence qui se développera plus tard entre l’art grec et l’art romain : l’un posant uniquement le beau pour base , l’autre lui associant l’utile d’abord matériel, puis moral.

Au reste , jamais l’architecture ne fut le côté fort des Hellènes , comme elle l’avait été de l’Inde et de l’Egypte. Le génie grec avait trop d’imagination pour ne pas se sentir à l’étroit dans cet art mathématique, qu’on pourrait appeler le dernier représentant de l’inertie. Aussi les antiquaires nous montrentils une foule de parties de l’édifice grec , visiblement empruntées aux temples et aux palais de la Perse.

Il en est autrement dans la statuaire , qui fut pour le génie d’Athènes comme le char du triomphe. L’anthropomorphisme ou la forme humaine réduile à des proportions naturelles, et s’acheminant vers le portrait 5 commence son règne ; les monstrueuses idoles disparaissent peu à peu. Mais même devenu grec, jamais l’art ne renonça au colossal. Le chef-d’œuvre de Phidias , son Jupiter olympien, avait soixante pieds de hauteur. Élever matériellement l’homme au dessus de la nature qui l’opprimait, fut toujours le but où aspira l’art antique qui à son agonie créait encore le colosse d’Apollon à Rhodes , et celui de Néron au Colisée. Il fallait que le Christ vînt , et qu il lît consister dans l’amour l’élévation morale , et la vraie grandeur de l’homme.

Jusqu’à lui la matière reste indomptée et toujours menaçante, pareille à ce géant de la terre qu’IIercule ne peut étouffer qu’en l’élevant au dessus du sol et le serrant dans ses bras.

Jusqu’ici, en suivant le cours de l’art comme un fleuve majestueux qui roulerait du Caucase et de l’IIimalaya vers le

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grand Océan, nous avons constamment marché de l’est à l’ouest, de la Chine et de l’Inde vers la Grèce; et partout où il a passé... le Phénix de l’art a laissé pour souvenir et pour tombeau un peuple pétrifié, qui ne se relèvera que quand luira pour lui l’astre du Christ ! Nous voici arrivés au dernier terme où pourrait désormais aller la civilisation, en quittant l’Europe occidentale.

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