l’art étrusque Eamain
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.
On a long-temps agité la question de la prééminence d’Athènes ou de Rome dans l’art antique. Ceci n’est qu’une question de mots. En définitive la Grèce demeure la jeunesse brillante de l’humanité ancienne , dont Rome est la virilité. Si l’on fait sortir l’art uniquement de l’imagination , il est clair que la Grèce est l’apogée de l’art. Mais Rome est venue ouvrir une source plus grande , en posant la maxime que le beau doit être utile, et en élevant son Colisée et son Temj)le de la Paix , elle a dit aux Grecs : Maintenant vous n’êles plus que des enfans. Tâchons de démontrer celle assertion.
A l’origine de l’art l’esprit créateur est enseveli dans sa pensée ; la forme individuelle est enveloppée dans la masse , comme l’enfant qui se remue dans ses langes sans pouvoir former des pas. Enfin arrive la saison des fleurs et l’épanouissement de la forme qui, peu à peu modelée par l’esprit, apparaît alors comme un vase pur et virginal , comme une fiancée mûre qui attend son époux dans tout l’éclat rougissant de sa beauté, ignorant
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encore le trouble des passions. Ses traits sont naïfs , ses membres doucement arrondis : tous les contours de son corps sont fondus avec tendresse. Cette lyre d’or attend la main du fils de l’homme pour vibrer dans les transports du bonheur. Mais jusqu’à ce qu’il vienne et fasse retentir tout ce tissu divin des cordes humaines, la beauté restera muette. Sans conscience d’elle-même , elle pourra tout au plus se jouer mélancolique et légère parmi les fleurs , ses pareilles , ou se baigner dans les flots de l’aurore. Telle se présente la beauté grecque dans la Diane chasseresse du Louvre , dans la Vénus de Médicis et l’Apollon du Belvédère. C’est la Grâce.
Or, au point où la Grâce s’épanouit comme un soleil levant, là est la limite de la matière , là finit le crépuscule et commence la clarté. L’âme et le corps se sont compris. L’art peut rester de longs siècles à ce degré inférieur ; car il a créé Vénus, ou l’harmonie du monde terrestre
Mais l’esprit, mais l’Homme-Dieu n’est pas là. Austère et réaliste , se proposant le moral et l’utile , l’art romain pourra seul l’engendrer. L’âme sensitive ou l’art grec , fille de l’humide Ionie et des brouillards dorés de l’Orient , fruit des mystères de Bacchus et de Cvthère , attendait donc pour se compléter l’art romain, ou l’esprit , né de l’Occident. Par lui la beauté est appelée à se renoncer , à se renier elle-même , à s’immoler au divin , à l’universel , et par là arriver à l’état de contemplation pure , ou de connaissance , dans lequel la matière ne préoccupe plus l’homme , où elle est comme une chose possédée depuis long -temps , et qu’on ne craint plus de perdre; car elle a passé par la mort ou les flammes du sacrifice. Dans cet état la forme n’est plus belle , comme les corps sont beaux ; mais par sa communion permanente avec le beau universel, elle est devenue comme la beauté même. En même temps une lutte de géans s’établit sur ces figures passionnées , avides de ren-
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verser ia barrière qui les sépare de l'objet infini de leurs désirs. Car la passion une fois élevée au dessus des sens , il ne peut plus etre question de la dompter et de la réduire , comme dans l’art grec , au silence et au repos. Car la douleur est physique , la douleur n’est point de l’esprit ; un Laocoon ou une Niobé pouvaient dépasser les bornes dans l’expression de leur désespoir , la résignation pour eux était un non-sens , ils succombaient sans consolation réelle sous une injuste destinée . c est pourquoi dans cet art 1 esprit devait constamment surveiller , modérer le cri de la nature. La complète liberté était impossible. Mais dans la représentation d’un Christ expirant ou d un martyr , l’artiste moderne que la foi illumine , n’a plus à craindre de profaner par des convulsions délirantes la majesté de la beauté : son œil voit le but de la souffrance , son cœur est libre et tranquille dans les cieux.
Si donc elle n avait pas attendu , aspiré la visite de l’esprit y ou sa propre transfiguration, de même que l’antiquité prise en masse attendait son Messie , cette Grâce hellénique eût été la mort. Il n y a que le soupir vers l’esprit qui empêchait cette forme de se briser , en se jetant comme Encelade foudroyé dans le blasphème , ou l’égarement de la passion terrestre placée sous le poids d’un fatum en apparence irrémédiable. Ainsi dans la Niobé 1 esprit retient constamment la douleur au profit de la beauté 5 et, par le maintien de cet équilibre, même alors qu il semble n’y avoir plus d’espérance , il empêche l’harmonie de se rompre , et de tomber par conséquent dans la négation du Messie réconciliateur. Toujours donc un éclair de l’éternel amour vient percer ce nuage sombre du drame fataliste païen.
Mais plus le monde approchait du Christ, plus cet éclair jetait un vil éclat, plus le soupir vers un monde surnaturel était grand. Les Grecs, qui avaient rejeté de leur culte
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tous les dogmes incompréhensibles pour n’écouter qu’une raison trop faible encore , n’ont d’abord aucune idée de cette aspiration en haut. Leurs premiers temples , ceux de l’Asie mineure , comme ceux de Pestum et de la Sicile , présentent l’architecture la plus pure et la plus simple : tout y est harmonie dans les proportions ; c’est le calme complet. Mais loin de concevoir la passion, loin de s’élever à l’audace , celte architecture n’a pas un désir. L’élégante et forte colonnade ne soutient qu’un léger fronton ; tout autour des portiques l’insouciante frise se promène , la pyramide est oubliée , la tour proprement dite n’existe pas, la voûte est rare , mesquine et craintive , car elle ne se déduit pas assez logiquement de la raison. Tous les primitifs élans de l’art oriental vers le ciel , qu’il implorait dans son impuissance , sont étouffés en faveur de la liberté humaine. On dirait un cours de géométrie en action. L’architecture prolonge ses lignes pour ainsi dire rez-terre ; le beau n’est plus que l’agrégation , ou la proportion juste de toutes les parties entre elles , obtenue à quelque prix que ce soit. « Mais cette agrégation même est faible , dit M. Michelet ; cette phalange de colonnes , celte république architecturale n’est pas encore unie, fermée par une voûte. Dans l’art grec, comme dans la société grecque, le lien est imparfait. On sait combien le monde hellénique fut peu uni malgré ses Amphictyonies. . . Le monde étrusque et romain est autrement serré , de même aussi l’art italique (1). »
Bien plus aventureux et plus hardi , cet art fut un grand pas pour soumettre tout-à-fait la nature à l’esprit. L’aspiration de l’Inde reparaît ; la voûte s’élance de toutes parts , enfin elle se croise et se ferme. Jamais plus qu’ici l’art ne lût le reflet de l’époque et de la société.
Histoire de France.
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En effet à Rome la hiérarchie sociale est sévèrement maintenue , les classes ne se confondent jamais totalement ; l’obéissance est forte autant que la liberté. La cité reste une et indivisible jusqu’à la fin; tous ses municipes , quelque puissans et éloignés qu’ils soient, lui demeurent soumis. L’aspiration veut renaître , la matière fatigue l’homme , les mausolées d’Auguste et d’Adrien se rapprochent des tours et des pyramides d’Orient. Pour représenter un monde aussi compacte que ce globe romain , la colonnade ne peut plus suffire , il faut l’immense voûte du Panthéon , l’enceinte alpestre du Colisée , posé sur une forêt de colonnes , avec trois étages de portiques et d’arcades. Ainsi, de même que l’empire romain était l’humanité devenue homme, passée des jeux frivoles de l’adolescence orientale et athénienne à la sérieuse virilité des nations d’Occident , de même l’art étrusco-italique , représenté par l’arc et le cercle de l’amphithéâtre, offre déjà le style de fait , le style mûr , le consummatum est de l’antiquité. Il n’y a peint , si l’on veut , d’art romain ; mais il y a un art occidental , qui est le nec plus ultra, le terme des trois stations du monde asiatique , grec et latin, c’est-à-dire européen. Ce dernier art, né des Etrusques et des Sicules ou Pélasges de la grande Grèce, grandit, sinon par Rome , du moins avec elle , et ne s’acheva que dans le Christianisme. Mais dès l’origine il tend à clore , à conclure le grand syllogisme ; ses amphithéâtres, ses arcs de triomphe et ses coupoles , c’est déjà le réalisme , l’art sévère et majesteux qui se pose dans le vrai et dans l’histoire , et accomplit enfin l’union du beau avec l’utile. L’art du Colisée et du Panthéon annonce celui des cathédrales du moyen âge, comme Jacob annonçait Jésus. C’est l’art qui, devenu viril, dit enfin par son poète précurseur de la lyre chrétienne à l’imagination orientale et grecque :
CAaudite jam rivos, pueri . sat prata biberunt.
Si donc les moniumens grecs avaient offert le plus brillant triomphe de l’imagination païenne , ceux de Rome moins parfaits comme forme; , mais animés d’une pensée plus vaste et d’un soupir plus profond , annoncent déjà hautement l’approche du Christ. Mai;s ces ouvrages des Titans de l’histoire vont bientôt être à leur tour puérils , et trop étroits pour contenir la religion nouvelle et les peuples qui la suivent.
D’ailleurs une foule de choses dans l'architecture romaine continuent de trahir l’antique effroi de la nature. Ainsi la voûte est encore quelque chose de si peu assuré , que pour la former on employait au temps de la décadence romaine de légers vases en terre cuite , en grenés les uns dans les autres. Ce n’est que par le Christianisme que la voûte enfin pourra s’élever tout-àfait libre et planante. Alors il n’y aura plus pour l’architecte de géométrie xulgaire , plus de symboles conventionnels , et en apparence plus de calculs de pesanteur. Ces masses aériennes effrayantes , elles n’auront plus d’autre appui que les minces faisceaux de colonnettes. La folie des Galiléens deviendra une raison sublime. Le Credo quia ahsurdum de saint Augustin se résoudra en une gigantesque synthèse qui embrassera l’infini par le progrès.
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6. l’art rl)rrtirn rt î>r ses quatre priitripaUû ptyasfô, mmpanûant au* quatre jjranîrrs nations artistes î>es temps modernes»
O vous qui lisez ce livre, je ne vous cacherai rien «le ce qu’il m’a été possible d’apprendre. Je vous enseignerai ce que savent les Grecs dans l’art de choisir et de mélanger les couleurs , les Italiens dans la fabrication des vases , l’art de sculpter l’ivoire elles pierres précieuses.». Je vous dirai ce que pratique la France dans la confection des vitraux qui ornent ses fenêtres, l’industrieuse Germanie dans l’emploi de l’or, de l’argent, du cuivre, du fer, et dans l’art de sculpter le bois. Conservez, ô mon cher, ces connaissances, que nous ont léguées nos anciens. Nécessaires à l’ornement des temples , elles sont l’héritage du Seigneur.
Théophile , moine du xi* siècle.
De omni scientiâ picturæ.
Manusc. de la biblioth. du roi.
De quelque manière qu’on l’envisage , le Christianisme est la clef de voûte du monde visible. « Ses résultats , dit M. de Chateaubriand , sont tout aussi extraordinaires philosophiquement que théologiquement parlant. Décidez-vous entre le choix des merveilles. Et d’abord le Christianisme philosophique est la religion intellectuelle substituée à la religion matérielle ,
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le culte de l’idée remplaçant celui de la forme. . . Tout change. . . L’esclavage cesse d’être le droit commun : la femme reprend son rang dans la vie civile et sociale ; l’égalité , principe inconnu des anciens, est proclamée. La prostitution légale, l’exposition des enfans , le meurtre autorisé dans les jeux publics et dans la famille , l’arbitraire dans le supplice des condamnés , sont successivement extirpés des codes et des mœurs. On sort de la civilisation puérile , corruptrice , fausse et privée de la société antique pour entrer dans la route de la civilisation raisonnable , morale , vraie et générale de la société moderne. On est allé des dieux à Dieu.
« Le Christianisme se compose de la plus haute et de la plus abstraite philosophie par rapport à la nature divine , et de la plus parfaite morale par rapport à la nature humaine. Or, ces deux choses ne s’étaient jamais trouvées réunies dans une même religion. »
Nous qui voyons dans le Christianisme le miracle de la bonté divine, nous ne sommes point étonnés de tant de perfections et de merveilles, révélées par lui à l’intelligence de l’homme, dans l’art comme dans la science. En effet l’art chrétien c’est le surnaturel et l’incompréhensible , devenus simples et populaires. Pour le comprendre il faut avoir la foi , il faut croire au monde invisible. Il est clair que comme l’art grec avait tâché d’établir l’équilibre entre l’esprit et la matière , dépouillée de sa prépondérance orientale , de même l’art moderne cherche à faire pencher la balance du côté de l’esprit , à entraîner l’inorganisme dans l’organisme , le temps dans l’éternité , la matière dans la pensée.
Or , le Sauveur a donné mission dans l’art à quatre grands peuples , desquels tous les autres relèvent , et qui sont comme les quatre gonds ou points cardinaux de l’univers moral, comme les quatre fins dernières de l’humanité. C’est pourquoi chacun
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d’eux détermine , comme éiémeut principal , les quatre grandes époques de l’art chrétien. La première , celle de l’aurore et de la sortie d’Egypte , brille dans le cercle grec ou byzantin : c’est le plus excentrique de tous; il atteint en quelque sorte le tropique en Ethiopie chez les nègres chrétiens , et les dernières zones polaires chez les Russes et les Tarlares sibériens. Pareil au vieux Saturne engourdi dans ses neiges , et à Vénus languissante sous l’excès des feux du soleil, ce cercle ne reflète la lumière que sur des glaces , ou en transforme les rayons en torches d’incendie. La zone la plus voisine , celle du monde allemand , encore à moitié ensevelie sous les frimas que le Nord verse sur elle , aspire ardemment vers le midi ou le centre, moitié pour se fondre en lui, moitié pour le dévorer. Mais le sanctuaire est bien gardé : un inexpugnable rempart l’environne; c’est le cercle anglo-français. Toujours entraînés vers un développement pareil , toujours frères , même quand ils se haïssaient , les Normands de France et d’Angleterre unissent dans leur art , leur littérature et leur gouvernement , le Nord avec le Midi , et empêchent qu’il y ait rupture. Ce sont eux qui sont proprement les fils de la lumière ou de la civilisation , dont ils reçoivent toutes les splendeurs , sans en être éblouis ni paralisés. Ils sont comme les portiers de l’éternelle cité du Midi , représentée par le cercle spagnolo-italique dont le centre est et sera à jamais Roma , ou la pensée catholique, soleil invincible des quatre sphères lumineuses de l’art moderne , dont la dernière , triste et lugubre , touche aux antiques ténèbres qui s’étendent au delà du Calvaire.
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