Bf l’art iîlaumqiu
Bien plus malheureuses et plus agitées encore étaient les destinées du moyen âge dans le quatrième cercle. Pas un point de ces régions n était en repos. Dans ce foyer de la foi ardente et des tendances unitaires , le lion de Juda , devenu le lion des Romains , se ruait incessamment sur l’orient , sa première patrie , qui avait voulu l’absorber. Il y avait lutte à mort entre deux choses puissantes , le mahométisme et le catholicisme ; l’un qu’on pourrait appeler le christianisme des sens , appuyé sur Bagdad et Bysance , héritier de toute l’antiquité ; l’autre , pur christianisme , héritier de tout l’avenir.
Les Bysanlins avaient rejeté le réalisme de l’art , incompatible en effet avec leur servitude. L’esclave et le tyran ont toujours aimé à s’envelopper de mystères et de symboles. Les Néo- Grecs , passés de la mythologie à l’arianisme et à la gnose , étaient enfin retournés à leur fatalisme primitif ; mais impuissans a créer désormais , ils trouvèrent hors d’eux-mêmes un organe, le peuple arabe : espèce de philosophes barbares, affiliés aux iconoclastes , les califes qui formulèrent l’hérésie judaïco-chrétienne de l’Alcoran, issue en droite ligne des gnosliques et des ariens, rejetèrent également, sous prétexte d’idolâtrie, la peinture et la sculpture historiques, et ne virent dans 1 art que des symboles sans avenir , ou de vains jeux de l’imagination. Le premier monument de cet art frivole annonça tout ce qu il devait être. Vers le milieu du huitième siècle, Almanzor ayant élevé sur 1 Euphrate la Babylone du moyen âge , Bagdad , construisit pour sa dynastie un palais qui semble une
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invention de la féerie. Tout, clans ce château magique, convergeait vers la salle du trône , du centre de laquelle s’élevait nn grand arbre d’argent massif, aux rameaux d’or, aux fleurs et aux fruits de diamans , et sur les branches étaient à cheval une foule de petits seigneurs mauresques , formés de toutes sortes de pierreries , et habillés des plus magnifiques étoffes.
Sennamar , père de l’architecture sarrasine , avait bâti deux châteaux pour le monarque ; une seule pierre liait, comme une clef suprême , toutes leurs parties , de sorte qu’en loianl , l’immense édifice tombait en un monceau. Tels furent les préludes fabuleux de l’art qui devait créer les contes des mille 'et une nuits, en même temps que les mosquées d’Asie, d’Afrique et d’Espagne.
Arrivé à sa plus haute croissance, cet art, en quelque sorte végétal, créa le Caire , Grenade, Cordoue. La mosquée de celle dernière ville surpassa Sainte-Sophie elle-même en étendue ; car elle eut six cents pieds de longueur sur deux cent cinquante de large , avec quatorze portes toutes chargées d’arabesques , et vingt-neuf nefs entourant la nef centrale à voûte dorée et soutenue par autant de colonnes d’albâtre et autres pierres fines qu’il y a de jours dans l’année , sans compter toutes les colonnes isolées , comme des étoiles dans le firmament , et qui , dessinant tout ce vaste labyrinthe , étaient au nombre de plus d’un millier, mais si basses, que celles qui restent ont rarement six brasses de hauteur. Le même caractère d’entassement sans véritable grandeur se répète dans les plus fameuses mosquées de l’Egypte et de l’Asie. Il est vrai que de magnifiques arabesques et les plus délicates dentelures ornent quelquefois leurs façades écrasées.
L’imagination est toujours une douce chose, même lorsqu’elle manque de réalisme. Voilà pourquoi l’Alhambra et tous ces temples et palais des Maures , où elle règne si variée et si capri-
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cieuse , nous séduisent , quoiqu’en général l'architecture en soit pauvre et rampante , comme la religion rationnelle et fataliste qu’elle exprime. Aucune originalité proprement dite ne peut lui être attribuée , si ce n’est l’emploi de l’arc en fer à cheval , ou arc sarrasin , espèce d’oméga majuscule , n , qui s’enfle et se rabat sur lui-même sans nulle majesté.
Cependant depuis qu’il est mort , et que les mahométans , survivant à leur pensée , invoquent le pardon de l’Europe pour pouvoir continuer de vivre , cet art excite de plus en plus un mélancolique intérêt, comme tout ce qui tient aux tombeaux. Il trouve même çà et là des admirateurs. Suivons M. de Lamartine :
« En sortant de Sainte-Sophie , nous allâmes visiter les sept mosquées principales de Constantinople ; elles sont moins vastes , mais infiniment plus belles. On sent que le mahométisme avait son art à lui , son art tout fait et conforme à la lumineuse simplicité de son idée , quand il éleva ses temples simples , réguliers , splendides , sans ombres pour ses mystères , sans autels pour ses victimes. Ces mosquées se ressemblent toutes, à la grandeur et à la couleur près ; elles sont précédées de grandes cours entourées de cloîtres où sont les écoles et les logemens des imans. Des arbres superbes ombragent ces cours, et de nombreuses fontaines y répandent le bruit et la fraîcheur voluptueuse de leurs eaux. Des minarets d’un travail admirable s’élèvent comme quatre bornes aériennes aux quatre eoins de la mosquée. Ils s’élancent au dessus de leurs dômes ; de petites galeries circulaires, avec leur parapets de pierres sculptées à jour comme de la dentelle , environnent à diverses hauteurs le fût léger du minaret; là, se place, aux différentes heures du jour , le muezlim qui crie l’heure et appelle la ville à la pensée constante du mahomélan, la pensée de Dieu. Un portique à jour sur les jardins et les cours , et élevé de quelques marches, conduit à la porte du temple. Le temple est un parvis
carré -ou rond , surmon té d’une coupole portée par d’élégans piliers ou de belles colonnes cannelées. Une chaire est adossée à un des piliers. La frise est formée par des versets du Coran écrits en caractères ornes sur le mur. Les murs sont peints en arabesques. Des fils de fer traversent la mosquée d’un pilier à l’autre , et portent une multitude de lampes , des œufs d’autruche suspendus , des bouquets d’épis ou de fleurs. Des nattes de joncs et de riches lapis couvrent les dalles du parvis. L’effet est simple et grandiose. Ce n’est point un temple où habite un Dieu ; c’est une maison de prière et de contemplation , où les hommes se rassemblent pour adorer le Dieu unique et universel. Ce qu’on appelle culte n’existe pas dans la religion. Mahomet a prêché à des peuples barbares chez qui les cultes cachaient le Dieu.
<> Les rites sont simples ; une fête annuelle , des ablutions et la prière aux cinq divisions du jour , voilà tout. Point de dogmes que la croyance en un Dieu créateur et rémunérateur ; les images supprimées de peur qu’elles ne tentent la faible imagination humaine , et ne convertissent le souvenir en coupable adoration. Point de prêtres , ou du moins chaque fidèle pouvant faire les fonctions de prêtre. Le corps sacerdotal ne s’est formé que plus tard et par corruption. Toutes les fois que je suis entré dans les mosquées , ce jour-là , ou d’autres jours , j’y ai trouvé un petit nombre de Turcs accroupis ou couchés sur les lapis et priant avec tous les signes extérieurs de la ferveur et de la complète absorption d’esprit.
« Les tombeaux des sultans et de leurs familles sont dans Les jardins des mosquées qu’ils ont construites, sous des kiosques de marbre ombragés d’arbres, parfumés cle fleurs. Des jets d’eau murmurent auprès ou dans le kiosque même , et le culte du souvenir est si immortel parmi les musulmans , que je n’ai jamais passé devant un de ces tombeaux sans trouver des hou-
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quets de fleurs fraîchement cueillies , déposés sur la porte ou sur les fenêtres de ces nombreux monumens. »
Quoiqu’il nous soit impossible de partager en tout les sympathies de notre grand poète pour des nations qui , de son propre aveu , gisent écrasées sous le poids de leur croyance à une aveugle prédestination , nous n’en pensons pas moins avec lui que l’art mauresque eut durant un court moment une véritable inspiration. En outre , il posséda une technique savante, fondée sur les traditions païennes. Nul doute 'qu’étudié plus à fond il ne nous révélât bientôt d’importans secrets de pratique , venus de l’antiquité et livrés par le Bas-Empire à ses vainqueurs. Mais faire du style mauresque dans nos monumens modernes est absurde ; c’est l’homme mûr qui retourne à l’enfance. En un mot, issu de la menteuse Bysance , source de toute illusion chez les peuples modernes , l’art des Arabes , même lorsqu’il atteint la beauté , n’est qu’un réseau brillant , une forme de houri dont l’âme s’est envolée.
1 1 . 2De l’art Cspapal rt 3taliqur.
Non seulement l’Asie et l’Afrique , mais encore tout le littoral de la Méditerranée , depuis Antioche et Jérusalem jusqu’à Cadix et Marseille , étaient couverts de monumens mauresques. La Sardaigne , l’Espagne , tout le midi de la France appelé alors l’Occitanie, c’est-à-dire l’Occident proprement dit, étaient au pouvoir de ces savans barbares. Enfin ils reçurent à Tours de la main des Francs le coup qui les brisa. Vaincus de nouveau par Charlemagne et la grande épée de Roland , ils rétro-
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gracient vers l’Afrique , et les chrétiens de Languedoc et d’Espagne commencent leur longue croisade de réintégration dans les villes qu’ils avaient perdues. Çà et là s’élevaient des cathédrales nouvelles, en actions de grâces des victoires. Fille de l’architecture provençale , aussi elle moitié gothique et moitié mauresque comme la poésie des troubadours , l’architecture castillane , partie de Toulouse et d’Alby pour aboutir à la cathédrale de Burgos , a moins développé que celle de France l’élément du Nord ; ses sommets aspirent moins aux nuages ; elle se complaît mieux sur la terre , mais l’élan n’en est pas moins ardent.
Enfin , quand Christophe Colomb eut rapporté à son roi les trésors du Mexique et du Pérou, l’Espagne se couvrit de richesses. Des statues d’or et d’argent massifs remplirent les principaux sanctuaires. Il est vrai qu’en peinture, ce peuple était encore bysantin ; mais quand Charles-Quint eut fait de la grande péninsule une monarchie sur laquelle le soleil ne se couchait jamais, l’Escurial, devenu rival de l’Alhambra, accapara toutes les gloires de l’art. Les plus célèbres peintres y allèrent consacrer leurs travaux. La mystique et lumineuse école castillane , avec Coello , Velasquez , Murillo , fut un moment la première du monde.
Cependant, un art proprement national, la péninsule ne l’obtient qu’après Raphaël , c’est-à-dire , vers le milieu du seizième siècle. Rome ainsi forme l’Espagne moderne, comme tout le reste de l’Europe artiste. En même temps les chefs-d’œuvre du Titien donnent naissance à l’école de Tolède , fondée par Alonzo Berruguete , à la fois peintre , sculpteur et architecte. Ce vaste génie , dont les chefs-d’œuvre sont le mausolée d’Alonzo de Burgos , à Valladolid , et la façade de la cathédrale de Tolède, l’une des plus belles inspirations de la sculpture chrétienne, mourut vers l’an 1560, après avoir enrichi son pays d’innombrables travaux. Charles-Quint en avait fait un des grands de
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sa cour. Philippe de Borgona , également sculpteur et peintre, l’avait aidé dans beaucoup de ses ouvrages. Un troisième artiste, contemporain de Berruguele, exerçant comme lui les trois arts du dessin, Gaspard Becerra, formé à Rome, a laissé, parmi ses grandes fresques d’églises, ses bas-reliefs et ses statues, de nombreux chefs-d’œuvre. Par ces trois génies , qui avaient su fondre la justesse et la beauté du dessin romain avec le coloris des Vénitiens, l’art espagnol fut enfanté. Tolède offre encore d’autres noms dont la gloire a parcouru l’Europe : tels que Jean Toledo, Cavarrubias et Monegro , qui a légué à plusieurs couvens ses magnifiques statues. Louis de Vargas peignait alors à Séville qui l’a surnommé ï excellent. Rivalisant avec le peuple et les prêtres , la cour protégeait de son côté les arts. Par elle est fondée l’école de Madrid, qui acquiert à la fin de ce siècle le plus haut point de sa grandeur, en même temps que la monarchie atteignait le sommet de sa puissance , sous le sévère et sombre Philippe II. De même que la construction de la belle cathédrale de Séville avait attiré sous ses voûtes les plus grands talens dans les travaux du dessin, de même, la décoration de l’Escurial appela à Madrid les plus illustres artistes de l’Europe , avec qui rivalisèrent les espagnols Leoni , Mingot, Polo , Coello , le grand portraitiste , Carducho , dont plus d’un palais de Madrid conserve encore des chefs-d’œuvre. Enfin Velasquez , la gloire du dix-septième siècle , se lève et marque la seconde période de l'art , depuis Raphaël. C’est le Philippe II de la peinture ; tous ses personnages semblent donner des ordres inflexibles. Comme exécution et beauté des figures, c’est le digne émule de Rubens et du Titien.
L’Espagne rivalisait avec la France dans son enthousiasme pour la peinture sur Verre. Les peintres vitriers de Séville allaient décorant les cathédrales de magnifiques vitraux.
Séville qui , pendant des siècles, ne s’élait point lassée de
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produire de grands peintres , se couronne enfin dansMurillo. Au milieu des orangers et des lauriers-roses de l’Andalousie , il en résume tous les parfums dans les regards de ses vierges. Moralès, surnommé le divin , à cause de la piété et de l’extase qu’expriment ses tableaux, se développait indépendant, tandis que Murillo fondait une nombreuse école. On voit encore briller Cano, également grand dans les trois arts du dessin, et dont le coloris magique , rival de celui de Velasquez, l’a fait appeler le Guidode l’Espagne. Ses ouvrages sont innombrables. Le célèbre et savant Pacheco , les deux Ribalto , Jean Guzman de Cordoue, dit du Saint-Sacrement , Palomino , le Vasari castillan , sont déjà de la décadence.
Enfin la trivialité flamande et hollandaise, intronisée à Madrid à la suite de Rubens, acheva de tuer cet art magnifique d’une sérieuse et héroïque nation. La sculpture même ne put survivre; elle s’éteignit, après avoir produit Teotocopuli, dit le Grec, parce qu’il était né en Grèce, Hernandez, Cano, Montanès et les chefs-d’œuvre de Carducho.
Mais des mains étrangères avaient soigné ces fleurs; la civilisation espagnole ne peut se séparer de celle de l’Italie.
Les Italiens , la plus grande des nations qui aient vécu pour le beau , avaient déjà couvert depuis long-temps leur terre de merveilles chrétiennes , et faisaient peu à peu monter l’art à son degré suprême. Instruits peut-être par des Néo-Grecs, comme la France et l’Espagne , mais devenus bien vile impatiens des entraves de leurs pères nourriciers , les arts d’Italie , après une courte époque bysantine, avaient proclamé leur affranchissement.
C’était l’époque des orageuses splendeurs républicaines , chez ce peuple de tout temps avide de liberté, parce qu’il sent son génie. Par lui fut créé un art nouveau , qui ne peut être appelé que de son nom , et en qui se résume l’art du reste de l’Europe.
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Le berceau et le sanctuaire de ce développement immense fut le Campo-Santo de Pise , rival bien supérieur du Lesché de Delphes, qui , dans l’antiquité , avait offert au monde ravi presque toute la mythologie grecque, réalisée par la main de Polygnote. Ici, les trois Pisan, Orcagna et les plus grands artistes du réveil ont déposé leurs œuvres et ouvert la carrière des créations nouvelles. Et dès lors , de Cimabué à Raphaël et de Nicolas de Pise à Michel-Ange, l’art italique se développe avec une régularité, une continuité de progrès qui est l’un des plus beaux spectacles de l’histoire , et qui n’a de correspondant que le développement de l’art grec antique de Dédale à Phidias. Sous la double influence de la liberté et de la foi , les républiques italiennes toutes divisées entre elles , mais marchant dans l’art avec un accord admirable , firent monter de plus en plus l’idéal chrétien , vierge encore de toute imitation païenne. Chaque année marque un nouveau progrès , sans que l’originalité des créations du génie fasse rien perdre aux types primitifs de leur grand caractère. Ce mouvement d’ascension pour ainsi dire triomphale de l’humanité dure trois siècles , pendant lesquels Fiesole, Mantegna et Masaccio , suivis de Francia , Perugin , Ghirlandajo , tous séraphins volant au même but avec des ailes de flamme , remplissent l’Italie de chefs-d’œuvre chrétiens, jusqu’à ce que viennent enfin Léonard de Vinci, Fra Bartholomeo et Raphaël , qui , trouvant l’expression dernière , donnent enfin par l’art une nouvelle et irrécusable preuve de la divinité du christianisme. Assis en rois suprêmes au sommet de l’art , ces trois thaumaturges de la peinture brilleront à jamais sur le passé et l’avenir. Mais après eux tout d’un coup l’harmonie s’arrête. L’époque de la renaissance de l’antique et du païen se lève , et peu à peu les traditions sacrées s’évanouissent. Bannis de Constantinople , conquise par les Turcs , les Grecs venaient de faire irruption en Italie , où n’avait paru
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jusqu’alors, en fail d’importation étrangère , que le vieux Bysantin ; et ils font triompher le mouvement qui tendait à lui substituer l’étude de l’art antique , de même qu’ils fondent l’époque de la littérature païenne sur les débris de la littérature catholique du Dante , de Pétrarque , de Camoëns.
12. la rmatseam*. Ciatt bi*, Jranchb premier, Coûts quatorze.
L’art se trouvait à cette période qu’on appelle d’ordinaire le plus haut développement , la renaissance , le grand siècle , mais qui n’est en réalité que le commencement de la mort. L’artiste , après un long combat , s’est enfin rendu maître de la forme qu’il manie à volonté , qu’il tourne et retourne en tous sens , au gré de son imagination , portée à abuser depuis quelle ne craint plus : tandis qu’auparavant la forme sacrée lui imposait, il ne l’abordait qu’avec respect, ne la touchait qu’en tremblant , et sa timidité inexpérimentée l’obligeait à lui laisser des contours raides et durs, il est vrai , mais du moins avec eux sa véritable nature.
Or ce temps est passé , on en rit , on se joue avec le ciseau et la palette , devenus aptes à tout rendre , mais transformés en instrumens de caprice.
Ainsi , ayant à choisir entre le sensualisme grec de l’antiquité à sa décadence , et le surnaturalisme chrétien , placé pour ainsi dire entre l’amour et la jouissance physique , entre la forme la plus séduisante pour les sens , et le sentiment le plus exaltant pour l’àme, ce siècle malheureux accepta la première.
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Le puissant Michel-Ange , en qui brillent encore ça et là, dans toute leur splendeur, les derniers rayons de l’art chrétien à son couchant , lut le chef de celle révolution. Génie bizarre et prétentieux jusque dans ses plus sublimes pensées, if dépouilla tous les arts de leur simplicité rfalive , introduisit la plastique dans la peinture , mit dans la statuaire l’anatomie à la place du naturel , renversa l’architecture chrétienne pour lui en substituer une tout antique : et pourtant ce grand destructeur 11e fîijamaisquedes chefs-d’œuvre ; il laissa à ses élèvesle soin facile de jeter à terre l’édifice qu’il avait arraché de ses bases. Alors l’envahissement du paganisme fut complet. Joignons à cela que la foi aux saints dogmes était perdue, que les guerres religieuses noyaient l’Europe dans le sang, et que l’Église, dépouillée de ses trésors, réduite même à se défendre par les armes, ne pouvait plus employer ses richesses à l’ornement des temples, d’où il suivait que les artistes, n’étant plus appelés pour décorer les églises, se réfugièrent dans les palais, dont ils couvrirent les plafonds et les murs de sujets voluptueux, pour lesquels il leur était nécessaire de s’identifier avec l’antiquité, pleine d’une volupté si complète. Ainsi , l’art chrétien expirait peu à peu , ne recevant plus pour aliment que les froides inspirations d’une mythologie fanée. Le Corrège et Bernini , deux lalens créateurs , mais sans goût , quoique le premier ait sur le second une éminente supériorité, introduisirent l’afféterie dans la grâce. L’art mondain se fit coquet , puis musqué et ridicule. L’anarchie intellectuelle amenée par le protestantisme dans l’art comme dans le cube avait fait oublier complètement les types hiératiques et les vieilles traditions d’art dans la technique aussi bien que dans l’imitation.
Cependant la sève encore vivace du moyen âge, quoique entée sur des branches étrangères à sa souche, continuait de produire des Heurs de plus en plus brillantes. Le siècle fri-
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vole el débauché de Léon X recueillait et dévorait les fruits des siècles économes el sérieux. Le moyen âge et en quelque sorte l’antiquité tout entière, semblent n’avoir travaillé trois mille ans que pour se couronner dans Raphaël , et descendre immédiatement après au tombeau.
Cependant un autre peuple plus jeune dans cette carrière que les Italiens, devait prolonger les beaux jours. Léonard de Vinci et le Primatice, reçus comme des dieux par la cour de France , fondèrent à Paris une école qui devait bientôt diriger le monde. Lesueur, digne rival de Fiesole, et la plus pure fleur de notre sol, vint immortaliser la grande Chartreuse , et envelopper de la plus douce poésie visible les scènes de la vie cénobitique. Poussin, le philosophe de la peinture, vint prouver, comme Molière, Lafontaine et Corneille, que la nation la plus vive est aussi la plus observatrice. Enfin l’inimitable Claude Lorrain , en élevant le paysage à une hauteur qu’on n’aurait jamais pu espérer , vint donner une nouvelle et incontestable preuve que le spiritualisme chrétien n’est que l’union sérieuse et sainte de l’homme avec la nature. Les paysages des anciens n’avaient été que des jeux d’enfans ; ceux des modernes vont jusqu’à nous faire pleurer, jusqu’à nous faire prier, a-vec ardeur. Ainsi le christianisme, chassé de la grande peinture, aux gages d’une cour corrompue, se traçait à travers les fleuves, les mers, les solitaires rochers, les soleils couchans de Claude Lorrain , une nouvelle route au cœur de l’homme. Mais la statuaire, comme à l’origine du christianisme, paraissait définitivement séparée de l’Église. Les marbres innombrables de Bernini n’ont plus rien qui offre même l’ombre du style sacré.
Il est vrai que pendant ce temps la sculpture française , passée subitement, sous François Ier et Marie de Médicis, du style gothique au style, romain , paraissait avec Jean Goujon sur le point d’effacer l’Italie elle-même. On eût dit que toutes
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les brillantes inventions mythologiques des siècles de Périclès ei d’xiuguste allaient revenir encore plus belles. Le bronze et le marbre remplissaient les châteaux et la capitale de merveilles. C’était le temps des splendeurs de Chambord , la grâce régnait partout. Plafonds, fenêtres, lits, fauteuils, prie-dieu, tout s’animait et devenait vivant sous le ciseau de l’artiste. Diane de Poitiers était la muse qui avait inspiré cet élan vers des beautés trompeuses et pourtant dignes à jamais d’admiration. Qui peut traverser le Louvre sans être ému en voyant ses cariatides?
Germain Pilon orne aussi celte époque , que vient bientôt étouffer l’enflure du siècle de Louis XIV. Tout en conservant une haute habileté technique , les sculpteurs qui décorèrent les palais et les jardins bâtis du grand roi , avides seulement d’un vain éclat , forcèrent la nature â prendre l’habit de cour. Les antiques furent dédaignés , on crut les surpasser en exagérant jusqu’à l’afféterie de Bernini. Pourtant ces hommes maniaient le marbre comme par enchantement : Fuget , dégradé par son siècle, resta géant même dans son mauvais goût. Aussi fut-il méprisé par ceux qui ne pouvaient s’élever à sa hauteur. Ce grand homme, après avoir construit lui-même à Marseille les célèbres et magnifiques vaisseaux du grand roi , dont il sculptait les poupes en statues colossales , merveilles que la mer a dévorées , fut disgracié, et contraint d’aller travailler en Italie, ainsi que faisait Jean de Boulogne , l’élève de Michel-Ange , et le premier sculpteur français , après le Puget. Ces deux hommes élevèrent dans les villes où ils furent reçus des monurnens qui , bien que dans le faux style de leur temps , excitent encore l’admiration par l’expression de vie et de force qui les anime. Mais le Puget surtout était né pour fleurir dans des temps plus chrétiens. Mélancolique et terrible , il ne cherchait à émouvoir que par le fond le plus intime de l’être , et s’inspirait princi-
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paiement de la souffrance. Ses saints et ses héros sont trop souvent agités comme il l’était lui-même , leurs membres tourmentés , leurs muscles palpitans de douleur font peine à voir.
Il se débat dans toutes ses œuvres contre les limites fatales de la passion terrestre. Son admirable Milon déchiré en lambeaux par le lion , et dont chaque membre est une douleur , prouve combien tout en lui aspirait vers un genre plus réel , et moins épuisable de beauté. Sa statue de Marie montant au ciel, à l’hôpital de Gênes , et son saint Sébastien dans cette même ville montrent combien son soupir était ardent. On l’a surnommé le Michel-Ange français.
Bien différens étaient les artistes favoris de la cour , principalement Girardon , qui remplissait de ses nymphes et de ses petits amours le parc de Versailles , en même temps qu’il fondait en bronze la statue équestre de son maître, haute de 21 pieds. Legros et Coyzevox étaient dignes d’une telle époque , qui les enivra d’encens. Bouchardon vint après eux faire la statue de Louis XV , et Pigalle le fameux et déplorable mausolée du maréchal de Saxe à Strasbourg. Ce fut le dernier sculpteur remarquable dans ce style musqué et courtisan. La révolution politique qui s’approchait allait créer à l’art de nouvelles destinées.
Quant à l’architecture , elle avait parcouru à peu près la même route. La réforme de Brunelleschi et de Bramante arrivée au point de pouvoir se formuler en canons qu’on accepta servilement des mains de Palladio de Vignole , importée en France sous François 1er, y culbuta l’architecture gothique ; et déjà enfantait Fontainebleau , lorsqu’on bâtissait encore en Angleterre le gothique Westminster, et qu’on achevait en Allemagne Saint- Etienne de Vienne.
Bientôt avec Louis XIV parurent les toits à la mansarde qui brisant le triangle aigu des nations septentrionales , inclinèrent
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ï’ot'gued des palais. Rompues au milieu de leur élan, ces deux lignes droites et escarpées, qui semblaient ne vouloir s’unir que dans les nuages, tombèrent avec les tourelles féodales humiliées sous le grand roi.
L’aristocratie du Nord s’obstina seule encore long-temps à hérisser ses nids de vautours avec ces pignons menaçans qui mariant les nuages entassés du ciel aux noires pyramides de granit et aux cimes ondoyantes des sapins de la vallée, composent par cet ensemble une mélancolique harmonie. Mais dans l’enivrement de sa propre puissance , l’art de plus en plus se séparait de la nature. L’architecture berninienne introduite en France , créait par les mains du grand Perrault , la magnifique colonnade du Louvre.
La renaissance dans Florence et Rome n’avait encore rien produit d’aussi majestueusement pompeux , et le Louvre, malgré son style conventionnel , demeure le plus beau palais de l’univers. L’Hôtel des Invalides et sa coupole, copie de Saint- Pierre , l’Observatoire, la porte Saint-Denis, les Tuileries enfin s’élèvent sous les yeux de la plus brillante des cours; mais l’inspiration était passée ; Girardon , Blondel , Lebrun ne font que répéter Perrault , et sous Louis NY la sévère architecture du grand siècle tombe dans les colifichets.
Mais Lenôtre en l’appliquant aux jardins avait su lui conserver sa première magnificence. Ce génie original trouva enfin la dernière expression de celte tendance orientale à niveler la nature qui avait créé les terrasses verdoyantes et suspendues de Babylone , les arbres taillés en sphinx , en griffons et en sentinelles , aux avenues des villa romaines, et les parterres aériens des manoirs féodaux. Par Lenôtre la plus audacieuse géométrie fut appelée à envelopper de ses lignes comme d’un réseau magique le parc de Versailles et le Trianon, que copièrent bientôt toutes les cours.
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Mais c’était violenter la nature , la plier aux caprices de l’homme. Une réaiclion bizarre commença sous le nom de goût chinois ; les Anglais s’en emparèrent et tâchèrent de la régulariser. Mais elle tomba dans l’excès opposé , et mit un caractère sauvage à la place du pittoresque. Il fallait trouver un milieu raisonnable. On le cherche.
En attendant , les créations de Lenôtre , délivrées de leurs accessoires de ma uvais goût, nous apparaissent dans leur véritable majesté. Le jardin des Tuileries, et sa magnifique allée que termine à l’horizon l’arc triomphal de l’Étoile , avec ses massifs harmonieux d’arbres gigantesques, qui maintenant croissent en liberté , sont devenus purs comme une tragédie de Racine.
Quant à l’Angleterre, l’art, fruit de limitation antique, n’v atteignait pas même , comme chez nous , celte splendeur factice et passagère qui brille hors de la nature. Le seizième siècle anglais s’écoule eincore moitié gothique. Inigo Jones , mort en 1651 , formé en I talie sur les monumens de Palladio , introduit enfin dans la Gra nde-Bretagne la réforme de Yignole ; mais au lieu de sa gracieuse élégance et de sa richesse vénitienne , il lui impose une certaine grandeur sèche et triste , d’où sort la fameuse cathédrale; de Saint-Paul de Londres , commencée et finie par Christophe Wren. Sa construction ne dure que de 1676 à 1710. Notre-Dame de Paris et le Mïinster de Strasbourg avaient étté bâtis durant des siècles.
En Allemagne l’architecture du moyen âge se maintint plus long-temps : ce n’ est guère qu’au dix-septième siècleque le style français l’envahit.. Alors au dessous des statues colossales dans leurs niches à joiur, le Teuton applique ses arabesques et ses décorations à l’anitique , les tours commencées en gothique s’achèvent à la ronuaine et à la française. Saint-Pierre de Rome , celle tour de Babteldela renaissance, devient le type universel
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des églises. Au dix-huitième siècle l’art et la littérature de France s en vont régner avec Voltaire jusque sur les glaces de la Scandinavie. L’architecture qui avait fait le Louvre, dégénérée et rabougrie, élève toutes les capitales du Nord , Dresde, Berlin, Copenhague, Stockholm , Saint-Pétersbourg , pâles reflets de Paris et de Florence , livrés aux vents de la Baltique , sous des cieux toujours gris , et la moitié de l’année ensevelis dans les neiges.
En France ce style conserva du moins encore une certaine apparence de majesté ; leglise de Sainte-Geneviève, commencée par Soufflot sous Louis XV et achevée par la république , malgré tous les sarcasmes fondés dont elle est l'objet, a plus de vraie grandeur que tous les monumens du même genre qu elevaient alors les autres peuples. Mais elle n’est déjà plus uniquement romaine , l’imitation est allée puiser à d’autres sources. Les voyages à Athènes ont commencé à porter leurs fruits; les fouilles de Pompeï et d’Herculanum ont aidé à fonder un dernier éclectisme d’architecture , dont Vanvitelli , auteur du palais de Caserta près de Naples et d’une grande quantité d’églises , paraît le principal organe.
En peinture cet éclectisme existait déjà depuis les Carraches. Le fat lux que ces trois malheureux régénérateurs avaient prononcé sur d’épaisses ténèbres , en ramenant un peu de clarté, n avait eu pour résultat que de plonger plus profondément encore dans l’imitation de l’antique , c’est-à-dire dans l’imposable , car , pouvons-nous nous faire antiques ? L’esprit humain rétrograde-t-il? Aussi sortie de cette école , la Ma-
deleine du Guide , sous les traits d une Niobé, n’offre plus rien du caractère chrétien , sans avoir pour cela le caractère grec. Mais on ne cherchait plus que le beau de la forme sans expression intime ou céleste de vie. Le but était de produire de \ effet sur lœil du spectateur. On se proposait d’exciter non plus 1 admiration , mais l’étonnement.
DES ÉPOQUES DE L’ART. 157
Ce troisième et dernier âge, flétri du nom d’éclectisme, c’està-dire de non-croyant , qui se flattant de posséder les secrets de toutes les écoles , et de les réunir toutes , ne put atteindre à aucune , cet âge qui se croit le sommet de l’art et de la philosophie , parce qu’il choisit en toutes choses , produit directement le chaos et la mort ; par défaut de foi , et par orgueil , on se cramponnait à l’antiquité comme à l’ancre unique du salut.
Raphaël , qui avait rattaché long-temps les artistes à l’étude de la nature, était complètement dédaigné. Les dernières traces du goût chrétien s’en allèrent. L’éclectisme avait abouti à une pétrification complète : on ne savait plus que copier des antiques. Alors parut un sauveur , l’artiste le plus observateur et le plus philosophe qui ait existé , le Poussin. Il jeta son génie original entre la mort et celle imitation des anciens ; par lui , la France fut mise à la tête de l’art; mais la manie antiquisante l’entraîna comme les autres , seulement sans pouvoir l’étouffer , et il mit définitivement le comble à cette erreur dans son tableau de saint François-Xavier , au noviciat des Jésuites à Rome, où les saints parurent avec le geste et l’expression des héros grecs, et où le Christ fut transformé en Jupiter tonnant. Quelques murmures sortirent encore de la bouche des plus arriérés; mais il convainquit tout le monde en écrivant qu’il ne fallait pas donner au Christ un visage de torticolis, ni une physionomie de père Douillet.
Dès lors il n’y eut plus de remède : car l’engouement du beau idéal grec était devenu français ; et ce peuple déjà imposait sa foi au monde.
Les Italiens, qui comprennent si bien toute la vie extérieure comme la vie mystique , avaient vite excellé en ce genre , que les Français , rois du goût , en se l’appropriant , rendirent européen. Winkelmann, dans son grand ouvrage , vint déclarer
le fail accompli , et inviter la gothique Allemagne à s’y soumettre en paix. Elle le lit. Alors on crut que tout était consommé, que les derniers progrès de l’art, comme de la littérature , venaient de s’opérer.