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David sentait lui-même qu’il n’était qu’un moyen de transition ; il n’engageait aucun de ses élèves à l’imiter , et livrait généreusement chacun d’eux à sa propre inspiration. C’est ce qui parut d’une manière éclatante à l’exposition de 1808 où se révélèrent à la fois tous les chefs-d’œuvre de l’empire. Auprès de là vaste toile du maître représentant le couronnement de Napoléon vinrent se placer la Bataille d’Austerlitz par Gérard , celle d’Eylau par M. Gros, l’Alala de Girodet, la Justice et la Vengeance divines poursuivant le Crime, par Prud’hon. Ainsi la réaction anli-davidienne venait de commencer sous les auspices même de David.
Le tendre et mélancolique Girodet , tout en se croyant romantique, se rattachait, il est vrai, de toutes ses forces à l’ancienne école. Ses attendrissemens à contre-sens lui faisaient créer l’Endymion que Diane caresse à travers les brouillards d’Ossian , et les feuillages idylliques qu’écarte niaisement un Cupidon , et la Scène du Déluge , où, sur un rocher à pic, qui surmonte seul l’océan de la colère, une famille de cinq infortu-
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nés , gravissant enlacés l’un à l’autre , retombe dans 1 abîme avec l’arbre brisé qui leur servait d’échelle ; et 1 âme à cette vue est près de maudire la justice comme dans le fatalisme grec. Son Bonaparte recevant les clefs de Vienne est , à la vérité , plus consolant. On voit que ce vainqueur n’a point de colère. Les suaves contours de son visage , la douce expression de ses regards disent qu’il apporte aux peuples non plus de lourdes chaînes , mais l’affranchisement désiré. Cependant tout cela est sans naturel ; encore un pas , l’ancien style mignard serait revenu. Girodet s’est perdu en étudiant la nature à travers le prisme antique , au lieu de subordonner l’antique et le souvenir à la réalité.
Prud’hon fut bien plus vrai et plus réel dans ses conceptions gracieuses et tendres, il fut le Corrège de notre siècle. Malheureusement bien peu de choses restent de lui.
Favorisé d’une vie plus longue , Court put agir davantage sur ses contemporains. Dans sa Mort de César, il montra une inspiration puissante. Ce peuple frémissant que Marc-Antoine harangue en lui montrant la toge ensanglantée ; cette louve menaçante qui surmonte le forum, et qu’on dirait tombée d’un arc triomphal étrusque ; ces fiers conjurés, qui enveloppés dans leurs larges toges sénatoriales se détournent et baissent leur tête inflexible sous le courroux plébéien : ce sont là des choses élevées qui n’appartiennent à aucune école. La Scène du Déluge de M. Court est également faite pour l’avenir ; cependant , aussi bien que David, il appartient au passé. L’ardent Géricault s’approcha bien plil§ près de l’école réaliste actuelle.
Son Naufrage de la Méduse annonce en quelque sorte une nouvelle race d’hommes , plus puissante que toutes celles qui ont passé. C’est le prélude d’un immense avenir. Par lui le romantisme prit pied dans l’école que soutenait alors Guérin , l’inébranlable classique. On avait cru que, depuis les Grecs, il
DE L’ART
neiait plus possible de créer des coursiers qui fussent passable» sans être copiés. Les chevaux galans de Hamilton , quelque gracieux qu’ils soient , ne pouvaient donner une espérance contraire. Les chevaux de feu de Géricault vinrent prouver que l'art avait enfin triomphé de ce fougueux animal. Mais le vainqueur est emporté à la fleur de l’âge. Guérin dans son beau tableau de la Fuite de Caïn , à qui le serpent vengeur apparaît du fond d’un abîme , parmi des arbres brisés par la foudre , ramène la noblesse du coloris et des effets oubliés de clairobscur.
Il était réservé à Gros d’ouvrir enfin largement la voie de la réforme et de l’affranchissement de l’art par ses trois chefsd’œuvre , les Pestiférés de Jaffa , la Bataille d’Aboukir et la Bataille d’Eylau : terribles ouvrages , à la hauteur des événemens qu’ils racontent.
La Peste de Jaffa, exposée sous l’empire, et couronnée spontanément par tous les peintres réunis , annonça le géant qui devait secouer son époque , et devant qui l’avenir s’inclinerait presque comme devant l’empereur. L’immense palette de Géricault se trouvait enfin remplie ; l’art fut introduit avec toute sa solennité dans son nouvel empire historique , par la puissante création de ces colossales figures de Francs et d’Orientaux confondus, plus grands que leur misère sans bornes et que vient consoler l’empereur du siècle en les louchant de ses mains , comme si sa puissance commandait même aux fléaux.
Le tableau de la Peste de Jaffa restera la gloire de la France impériale. Celui de la Bataille d’Aboukir, où Murat s’élance, pareil à 1 aigle de Jupiter, sur les terribles Mamelouks qui fuient avec des visages encore effrayans , indique vraiment la grande nation. Sur celte terre des pyramides règne une terreur tout orientale. Et voyez, dans la Bataille d’Eylau , comme il est devenu doux avec la victoire l’inflexible
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empereur ; comme il calme et fait cesser la mêlée , et comment le vaincus même l’admirent et le chérissent ! Rien dans tout cela n’annoncent le repos de la société assise , rien n’y est beau selon l’antique , et pourtant il n’y a pas un de ces regards qui ne nous émeuve jusqu’au fond de lame. Au moment où il ravit audacieusement le feu du ciel , pour créer des êtres nouveaux , Prométhée ne peut être calme.
Réconciliant la réforme avec l’antique , le sévère classique Gérard rendit à la forme ce repos de la beauté et cette régu-* larité de dessin que les ouvrages brûlans de la jeunesse de Gros avaient commencé à lui faire perdre. Sa Bataille d’Austerlitz, vaste et magnifique toile, que domine Napoléon à qui l’on vient annoncer que les ennemis sont en déroute , est d’une pureté d’expression digne du seizième siècle , en même temps qu’elle est remplie d’audace et de force. Quelques années après, en 1817 , parut la superbe Entrée d’Henri IV à Paris , pour célébrer celle de Louis XVIII. Quel éclat! comme tout y est brillant et vit ! Mais si dans la première toile bouillonnaient encore les derniers élans du patriotisme républicain , aux expressions heurtées et menaçantes , dans celle-ci la peinture , en quelque sorte pacifiée , revient aux belles poses de cour et de monarchie , aux groupes harmonieux et obéissans. C’est la joie et le repos des dieux ramenés par Bacclius dans l’Olympe après la défaite des Titans, dont on devine les combats sur les ardens visages des canonniers de l’autre toile. Placées au Louvre en face l’une de l’autre , expression de deux mondes , elles se regardent comme pour se mesurer, et le spectateur incertain ne sait dans son admiration à qui décerner la couronne.
DE LTAI\T