la sculpture sous i’€mptrr
Bien qu’avec plus de lenteur, la statuaire suivait aussi le mouvement progressif. Dès l’an 1787, le vénitien Canova avait proclamé l’époque nouvelle en dévoilant à Rome dans l’église des Saints-Apôtres son grand mausolée de Ganganelli , tout en marbre blanc , couronné de la statue du pontife ; aux pieds sont toujours , il est vrai , les deux vertus obligées dans de pareils monumens ; mais du moins les mignardises du style berninien étaient finies. Coyzevox et son école venaient d’expirer ; l’art retournait par ce mausolée à l’étude sérieuse de l’antique. L’admiration fut encore bien plus grande quand parut à Saint-Pierre de Rome le tombeau du pape Rezzonico, représenté à genoux devant la croix que tient la religion , au dessus d’un génie funèbre nu , qui éteint mélancoliquement son flambeau. Des animaux comme les deux lions gardiens de ce sépulcre , dont l’un dort et l’autre rugit , n’avaient point paru dans l’art depuis des siècles. Après ces grands ouvrages , le tombeau de Christine à Vienne , malgré ce génie tout nu qui semble greloter de froid et les draperies de ces muses qui se collent sur leurs membres comme si elles étaient mouillées , est néanmoins comme ensemble une belle oeuvre. Ce cortège , entrant dans la pyramide funèbre , est plein d’une silencieuse douleur. Ce mendiant surtout, quelle mort vivante ! comme il souffre de survivre à sa bienfaitrice. Bernini n’a jamais fait rien de semblable. Déjà l’on pressent dans cette tête un réveil du christianisme. Malgré le conventionnel antique et païen qui étouffe encore la passion réaliste ou chrétienne dans ces divers
AU DIX NEUVIÈME SIÈCLE, mon limon s, le faux goût du dix-huitième siècle se trouva pourtant vaincu.
Malheureusement Canova était sans originalité. Sa pauvreté d’imagination et sa sensibilité extrême l’entraînèrent à copier ce qu’il y avait de plus voluptueux dans l’antique. Ses nombreux groupes de Psyché et 1 Amour en diverses poses , ses ti ois Grâces, ses Vénus et ses Nymphes expriment la molle tendance de son génie bien mieux que les statues héroïques qu il fut obligé de faire à la sollicitation de l’empereur, et dans lesquelles il revient partout malgré lui à la volupté de ses nus. Hercule et Lycas , Thésée et le Centaure , Ajax , les deux Pugilistes, s’efforcent en vain d’être énergiques et mâles. Canova était le sculpteur de la femme. Aussi excella-l-il dans la représentation des princesses de la famille impériale. Comme mollesse de contours et séduction sensuelle , il n’y a rien de comparable. Il a eu le plaisir de voir ses statues mises au Vatican parmi les chefs-d’œuvre des Hellènes ; et quand l’Apollon du Belvédère partit pour se rendre au Louvre , Rome crut être dignement récompensée de sa perte , par le Persee du Vénitien. Répondant comme beinini aux besoins d’une sensualité , seulement plus raffinée , Canova devait être nommé comme lui un Phidias , par un âge de chair et de sang. Paraissant aujourd’hui pour la première fois, il aurait d’autres destinées.
Cependant , si l’on excepte ce Grec ressuscité du temps de la décadence adriennc , qui serait peut-être devenu chrétien loin de la cour, il n’y a pas dans toute la durée de l’empire un homme qu’on puisse nommer sculpteur. L activité delà France d’alors se résume à peu près en trois noms, dont le principal est Chaudet , avec sa statue de 1 enfance d OEdipe qui ne manque pas de mérite, et où l’on trouve meme une certaine foi ce d expi ession qui manque aux copies antiques de Canova ; mais ce talent réel mourut à la fleur de l’âge. Puis viennent Bosio , l’homme
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aux colosses , et Cartellier , avec ses bas-reliefs triomphaux. Or , pendant ce temps , un homme doué d’un véritable génie s’en allait obscurément au tombeau; c’était John Flaxmann.
Ce Shakspeare manqué de la sculpture fut , il est vrai , trop anguleux pour rendre agréables à l’œil ses originales conceptions , et commencer contre Canova une réaction. Et ainsi l’un des plus grands poètes modernes partit de ce monde , abreuvé de dédains ; mais il laissait à l’avenir les esquisses de ses deux cyeles de bas-reliefs , d’après Homère et le Dante , germe grandiose d’une sculpture nouvelle.
Bien au-dessous de lui est le danois Thorwaldsen, qui, après la mort de Canova, arrivée en 1822 , se leva soudain comme un de ces soleils levans qu’on voit à la fin de l’hiver briller sur les neiges sans donner de chaleur. Pourtant il commença décidément la réaction spiritualiste. Ce Scandinave , au manteau romain, fut le contraire de son maître Canova ; il échoue constamment dans le détail des draperies et dans l’exécution des formes qui demandent de la mollesse et de la grâce ; mais il excelle dans le grandiose et les effets d’ensemble. Ses douze colosses des apôtres dans la cathédrale de Copenhague , au milieu desquels s’avance le Christ , disant : la paix soit avec vous ! sont généralement regardés comme ce qu’il a fait de plus puissant. A la vérité, l’expression leur manque ; mais outre que ce sont des colosses de cathédrales , destinés à rendre sensible l’idée du repos divin , il est évident qu’enchaîné par l imitation antique , Thorwaldsen est resté dans le caractère , sans songer même qu’il faut atteindre à la passion. Parmi ses nombreux bas-reliefs mythologiques , qui ont au moins le mérite d’avoir mis fin , par leur majestueuse simplicité , à cette sculpture aux mille plans et dégradations d’ombre , qui , esclave de la peinture, ne visait qu’aux effets de perspective, ses admirateurs exaltent surtout , comme idéal grandiose et tranquille, l’entrée
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
D’Alexandre à Babydone. Mais on a eu beau faire , il est tombé comme son maître , qui disait déjà de lui , dès l’origine ; C’est un génie du Nord , il n’a pas d’amour. La postérité a confirmé cette profonde parole. Thorwaldsen n’est plus regardé, même en Allemagne , que comme un habile faiseur , qui a très bien répété l’antique sans savoir lui donner la vie.
Le public allemand semble avoir été plus heureux en présentant au monde son nouveau protégé , Danneker de Stuttgard , et le proclamant son Phidias. Mais ce nouveau roi de la seulpture du Nord n'est guère plus naturel ni vivant que Thorwaldsen .
Son fameux Christ, sculpté tel qu’il lui avait souvent apparu en rêve , et pour lequel il faisait venir de petits enfans , afin de s’assurer s’ils reconnaîtraient le divin médiateur , est encore moins chrétien que celui de Thorwaldsen ; car il se rattache moins au type traditionnel. Vouloir, après dix-huit siècles, changer le type d’amour et de sacrifice , c’est s’y prendre trop tard. Pourtant on dit que ce bon vieillard , âgé de près de quatre-vingts ans, adore presque sa création , et fonde sur cette statue son principal espoir d’immortalité ici-bas. Mais son véritable chef-d’œuvre semble devoir rester la magnifique Ariane de Francfort, sur le Mein , au musée Bethman. La nymphe, couronnée de pampres et consolée par Bacchus de l’abandon de Thésée , se penche, assise sur la croupe d’une panthère et déjà rayonne de l’immortalité de l’Olympe qui l’attend. C’est l’une des plus gracieuses bacchantes que l’art ait faites. Mais quand même elle serait digne de l’antiquité , à quoi bon ?
En peinture, le nord protestant est encore moins heureux. La Prusse reconnaît comme premier moteur de la révolution artistique, accomplie dans son sein, Carstens, qui, venu de Silésie à Rome, en 1792 , y commença , dit-on , une réaction obscure, qu’étouffa la gloire de David. Au reste, ennemi des
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sujets chrétiens , malgré toute son imagination , Carstens ne peignit que dans le goût grec et des scèneshomériques; dessinant avec peu d’exactitude, ayant peu de relief dajis ses teintes, le prétendu régénérateur de l’art en Prusse , malgré une originalité incontestable , n’a rien laissé de durable. Manquant du sens de la couleur , faible dans la peinture à l’huile , il aurait pu réussir dans la fresque , si son extrême misère n avait empêché les Mécènes de jeter leur attention sur lui.
Enfin, Schick vint de Stuttgard à Rome, en 1803. Formé par David , sous lequel il avait long-temps étudié à Paris, vrai Allemand pour la patience de ses détails , il s'inspira en même temps de la Bible et de l’Iliade , peignit David jouant devant Saiil, et des scènes de vie champêtre. Son Apollon, parmi des bergers, au palais de Stuügard, est son œuvre principale. Il y a symbolisé à la manière grecque la première apparition de la poésie parmi les hommes , et les impressions diverses qu’elle produit sur les âges , le sexe , les caractères. C’est peint avec un sentiment intime et une profonde science de la beauté antique.
Mais élève de David , Schick n’égala point son maître ; doué comme lui d’une grande justesse de dessin , il n’en fit rien surgir de grand ; bien qu’à l’exemple des anciens Grecs , il exprimât parfaitement le caractère , cependant , comme son maître, il se plaignait sans cesse de l’élude du modèle , et son coloris sans joie et sans clarté, penchait à un symbolisme anti-naturel. Aussi, obligé de faire des portraits, échoua-t-il dans la plupart , de l’aveu des Allemands même. Ses paysages en petit nombre sont des scènes idéales , où il encourt le même reproche que dans ses tableaux d’histoire , celui de n’avoir pas assez étudié la nature. Cet humble chef d’école mourut en 1812. En lui était renfermé , encore informe , le germe de l’Allemagne future. Le moyen âge était déjà l’objet de son culte , mais
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il le voulait enveloppé de la forme grecque. Ses élèves commencèrent donc de toutes parts à revêtir cette forme passée du costume gothique aussi passé qu’elle. L’art, entre leurs mains, ne fît que changer de masque; il resta idéal, exagéré , froid, comme sous la domination française.
Ce qui paraît distinguer l’école allemande actuelle de la réforme davidienne , c’est une tendance plus déclarée pour l’ancien idéal hellénique, tandis que David s'était concentré davantage dans la mâle beauté romaine , plus appropriée aux besoins de son temps.