rurdjitttiurf hnpn talf et ïte larractûm aümanîrt
Quant à l’architecture , il est plus difficile d’en dire quelque chose , car elle est bien plus profondément déchue.
Cependant, pour elle, le dix-neuvième siècle s’était également ouvert par une critique sérieuse des abus de l’âge précédent, et pardes études plus approfondies sur les monumens antiques de la Grèce et des deux Siciles, qui, dessinés sous toutes leurs faces avec une exactitude encore inconnue, par Dodwell, Stuart, Brevett, et les plus savans voyageurs anglais, devaient faire présager un meilleur avenir. Les énormes travaux de l’expédition d’Égypte par les savans français, étaient surtout de nature à donner les plus vives espérances. Mais la science rationnelle ne remplace point l’inspiration. L’âge napoléonien, en architecture , malgré ses gigantesques entreprises , ne fut que la prolongation d’un éclectisme déjà usé, qui, lâchant de se faire tout à tous , cherchait déjà à mêler le grec et l’égyptien , le sivle gothique et celui de la renaissance, comme on l’a
Vj8
DE L’ART
depuis exécuté plus en grand. Mais du moins il y eut dans les masses une certaine majesté qui nous paraît aujourd’hui comme un reflet de l’empereur. L’arc triomphal du Simplon , couronne de cette route merveilleuse , creusée dans les entrailles même des Alpes , et qu’Annibal eût à peine supposée possible, et la colonne Vendôme , par Denon , attesteront à jamais une volonté forte.
A Denon , le principal promoteur de cette architecture monumentale , succédèrent Fontaine et Guénépin. Le maître d’alors eut la faiblesse , après avoir achevé le fronton principal de la colonnade du Louvre , d’v faire représenter par Lemot, dans un vaste bas-relief, les muses lui rendant hommage, et Clio écrivant sur un cippe , surmonté du buste du héros : Napoléonle-Grand a terminé le Louvre. Il eût été bien plus grand en ne s’efforçant pas de rattacher à son règne ce monument de la grandeur d’un autre âge. Cependant , il y avait parmi les architectes un élan d’énergie : le style frisé et fashionable du dernier siècle s’écroulait devant un style grave, résuliat des fouilles étrusques et des études sur Herculanum et Pompeia. L’arc triomphal du Carrousel, que couronnèrent les chevaux des victoires, modelé sur l’arc de Septime-Sévère , mais plus majestueux que l’original, recevait dignement le Charlemagne des Tuileries, quand il revenait de ses expéditions lointaines. Son énergie se communiquait au monde : la mollesse italienne avait repris du nerf, l’Allemagne suivait lentement la marche des peuples du midi. Enfin , Schinkel, à Berlin , bâtit , d’après les dessins antiques , le musée royal et le théâtre. Kleuze commence, à Munich, la glyptolhèque, belle de sa simplicité. Carlsruhe semble vouloir se transformer en villa romaine. Quant à l’Autriche, elle reste fidèlement dans son immobilité héréditaire.
Napoléon tombé, ses monumens se continuent. La rue de
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Rivoli se prolonge , le frontispice de la chambre des députés se dresse comme celui du temple de Jupiter-Stator, la bourse se ferme ; enfin, l’arc de l’Etoile touche à son terme. Mais cette architecture pseudo-romaine , informe et uniforme , va de plus en plus s’amoindrissant. La restauration nous donne des chemins de fer au lieu des routes impériales ; des ponts de fer à la suite des ponts d’Austerlitz et de la Concorde. Si l’architecture y perd , la commodité y gagne. De nouvelles routes s’ouvrent ainsi à l’art , forcé de se faire de plus en plus utile , c’està-dire, en définitive, moral. Enfin le pont léger et gracieux du Carrousel, par M. Polonceau, enjambant la Seine, sur les anneaux de fonte dont sont garnis les tympans de chaque arche , est le dernier progrès et embellissement de cette architecture des ponts de fer.
La Madeleine elle-même s’achève ; les façades triangulaires et les portiques à rangées de colonnades extérieures, qui avaient manqué jusqu’ici , viennent compléter chez nous l’architecture grecque. Non seulement la Madeleine et l’église de Lorette , mais encore le majestueux Saint-Eustache , ce bizarre chefd’œuvre de la renaissance , reçoivent leurs frontons helléniques.
Tout cela est au moins de l’activité , mais est-ce bien de l’art? Y a-t-il là beaucoup plus que du métier? Les décorateurs du Paris de Napoléon, MM. Fontaine et Percier, régnent toujours. En vain , depuis 1830, les architectes de l’état , MM. Dubanet Labrouste , rêvent, dit-on, une architecture nationale. Elle est encore dans leur cerveau ; et M. Chenavard, qui ne nous donne guère , hélas ! que des copies de la renaissance , demeure l’unique représentant du mouvement en architecture.
Bien plus savantes et fructueuses s’étendent , depuis longues années , les recherches des architectes d’outre-Rhin. Embrassant à la fois le moyen âge et la Grèce, reconstruisant le dème
ISO
DE L’ART
de Cologne et le château de Marienbourg en meme temps que les Propylées et le Parlherion , ils sont sur la voie d’une large régénération de l’architecture, si leurs gouvernemens n’y viennent pas mettre des entraves. Commencé par Sulpice Boisserée, Stieglitz , VonderHagen, Hirt,Mœller, Quaglio, ce grand mouvement deviendra de plus en plus imposant , pourvu qu’il ne se contente pas de refaire des temples d’Egine et de Phigalie, et des chapelles bysanlines ou gothiques.
Du reste , si l’architecture peut être sauvée d’une longue décadence , tout semble pronostiquer quelle va l’être par l’Allemagne.
C’est que cet art dépend de la science mathématique plus qu’aucun autre, et cette science musicale du calcul et des nombres est germanique ; mais dans la peinture et la statuaire , la France soutient plus que jamais sa suprématie , et combat pour l’avenir. Car si dans la musique et l’architecture , il suffit du sentiment intime et du tact de l’harmonie intelligible , parce qu’au fond ni l’un ni l’autre de ces arts n’est l’imitation rigoureuse de la nature, dans la peinture, au contraire, il faut le sentiment vif de la forme extérieure et palpable.
6. JDc la peinture et fre la sculpture cantemporaines en -France, fietour au réalisme îte la nature.
Deux choses ont tué l’art : l’abandon des types chrétiens et la servile imitation de l’antique. Ainsi deux choses pourront le régénérer , l’hymen complet de l’artiste avec la nature et le retour aux types sacrés de l’histoire.
L’empire avait eu des arts , expressions fidèles de son ordre
,AU DIX -NEUVIÈME SIÈCLE
social. David, C.anova, Talma , l’empereur nous apparaissent aujourd’hui comme des frères , différens de goûts et de force , mais bien unis. (Cependant 1815 était venu changer l’univers et la fortune : la réforme de Géricault ayant refoulé celle de David , marchait; alors triomphante avec Gérard et Gros. Malheureusement trop fidèles à leurs ressouvenirs classiques , ils parurent un inst ant trahir la cause du progrès , le mouvement du siècle les dépiassa , et ce nouveau fleuve de l’art qui s’était déroulé si magnifiquement historique , vit troubler la limpidité de ses ondes par des génies étrangers à l’étude de l’antique.
Eugène Delacroix , le Victor Hugo de la peinture , vint révéler un monde inconnu et des effets prodigieux qu’on avait dû croire jusqu’ici inaccessibles au pinceau. Son Christ au mont des Oliviers, sa Liberté, son Justinien , son évêque de Liège grave et résigné parmi les soldats ivres-morts qui le gardent et l’insultent en tenant leurs filles de joie , sont des abus de génie dont l’éueirgie étonne. Le massacre de Scio , épouvantable scène, semble avoir été fait par un Titan qui se jouait avec le pinceau. Le tableau de Virgile et du Dante passant le Slyx dans la barque infernale , entourée d’une troupe d’âmes florentines plongées dans l’étang de soufre , fait frissonner de respect pour les deux grands poètes , et de pitié pour ces êtres dont chaque fibre est une lamentation. Il semble qu’on rêve , et qu’on sente près de soi ces ombres si agitées dans leur éternel silence , si ténébreuses dans cette atmosphère enflammée. Ce Sardanapale s’étendant sur son bûcher, parmi ses femmes échevelées et nues, e t ses chevaux qui hennissent dans les flammes , esta la vérité unie débauche de couleur, mais dont le réalisme nous effraye. Ce roi qui, rassasié de plaisirs, se couche dans son lit de feu et meurt comme on s’endort , est d’une horrible vérité. La liberté guidant le peuple en juillet vers une barricade fumante , où se précipitent des enfans , où tombent des vieil-
DE L’ART
lards el des femmes , est le plus énergique des ouvrages de ce genre. L’ensemble n’a rien de beau , c’est même laid et douloureux , on dirait un feu d’enfer pleuvant sur celte multitude acharnée. Mais tout est vivant , tout se rue. C’est la chute d’une société.
Delacroix est comme le peintre universel de la nature. Chacun de ses tableaux développe un caractère neuf, chacun d’eux est un prodige de verve et de couleur : mais où va tout ce dévergondage de pinceau ? Le résultat futur est encore caché ; la conséquence actuelle est une armée d’imitateurs maladroits , fanatiques du laid , qui méprisant toutes les études techniques , croient pouvoir créer, comme Dieu , d’un souffle.
Eugène Delacroix dans son Christ de 1835 , a déjà été bien moins heureux que par le passé. Dans ce petit tableau , le Sauveur laisse tomber misérablement une tête morte , où pas un trait n’est divin , malgré l’admirable coloris de l’ensemble.» Le mauvais larron qui se tortille est ridicule dans cette scène grave. Les soldats qui blasphèment sont mieux que la Madeleine moitié nue et indécemment couchée , et mieux que le saint Jean bien-aimé qui semble un gros porte-faix. Aussi pourquoi ce grand peintre , qui ne comprend pas le respect pour la tradition sacrée , va-t-il s’attaquer à la mort du juste , à cette agonie où tout est calme , où rien n’est reproche ni malédiction ?
Delacroix représente la liberté chrétienne , encore dans toute l’effervescence du combat d’affranchissement , protestant dans l’art contre la servitude des réglemens antiques , et dépassant le but pour mieux l’atteindre. Plus tard , quand la bonne cause aura complètement vaincu , il reviendra de luimême à la modération , et reconnaîtra que l’art chrétien a aussi ses règles et ses types , qui , pour être plus larges et plus libres que ceux de l’antiquité, n’en sont pas moins sacrés.
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 183
Pendant ce temps un autre génie , visant au même but quoique par une route bien différente , démolissait sans pitié tout l 'échafaudage héroïque de l’école impériale : Horace Vernet , varié comme un Prolée , riche de couleur comme une fée d’Orienl, immolait tous ces dons à la peinture prosaïque et bourgeoise , et rabattait vers la terre le vol de l’aigle nouveau. Cet homme va quelquefois jusqu’à nous menacer d’un véritable matérialisme. Son Raphaël montant au Vatican entouré de ses nombreux élèves , comme l’est un roi de sa cour , et disant d’un air moqueur à Michel-Ange qui descend de la chapelle Sixline, tenant encore la palette du Jugement dernier, «qu’il marche seul comme le bourreau , » est-ce là un sujet digne d’une aussi grande toile, quand même l’histoire en serait authentique? reconnaît-on bien dans cette entrevue et dans ces paroles la dignité des deux grands chefs de l’art chrétien , quelque gracieuses que soient les jeunes paysannes du désert , assises au bas des Loges , avec leurs vieilles mères et leurs petits enfans ?
Une seule fois Vernet a réussi à dramatiser une action , encore n’esl-ce qu’à la manière antique , c’est-à-dire en cachant tous les détails du sujet. Son massacre des Janissaires est vé ritablement imposant. Pendant qu’on égorge par ses ordres sa garde dans le vieux fort crénelé et pantelant , qui fume sous les coups du canon , le pacha , sombre et calme , tient à la bouche sa longue pipe et son lion dort à ses côtés. Tout est majesté et repos oriental dans ces deux superbes êtres. Le despote , assis sous Un magnifique dais , que tiennent deux gardes debout , aux regards effrayans d’énergie , semble la fatalité incarnée , pesant sur l’Asie esclave. Quelques janissaires , échappés du carnage , viennent du fond du tableau expirer sans fracas non loin du trône. C’est le seul épisode qui indique le grand événement , et qui remue un peu cette formidable immobilité. ;
Mais dans ses autres tableaux, Yerneî retombe à la prose. Son Louis-Philippe arrivant en juillet au Palais Royal , ne semble-t-il pas un riche marchand parmi ses pareils? Cependant tout est mouvement et vie sur cette vaste toile. Dans sa prise de Bonne par les Français de l’armée d’Alger, qu’y a-t-il autre chose que la vue admirable d’une forteresse d’Afrique, gardée par des Arabes d’une étonnante vérité d’expression et de costume ; mais où est le drame ? s’il y en a un , on ne peut guère l’intituler autrement que : distribution de pain aux beaux canonniers maures.
Celte jolie servante arabe, qu’il appelle Rebecca, présentant à boire avec une naïveté inimitable à un chamelier qui a grand soif, et qu’on prétend Eliézer, est-ce là une scène de l’Ancien- Teslament ou de l’Arabie en 1830?
Et cette Judith avec Holopherne , espèce de fille de joie qui vient d’enivrer un vieux soldat pour le tuer ensuite , n’est-ce pas dénaturer l’histoire et la tradition sacrée , et profaner ce qu’il y a de plus saint parmi les hommes ?
Ce grand talent , digne héritier de trois générations de gloire, semble par momens vouloir être l’athée de la peinture. Pourquoi se jette-t-il dans les sujets religieux? Des scènes de bivouac , des soldats buvant sur les affûts de leurs canons , des scheiksdu désert sous leurs tentes, voilà les sujets dans lesquels il est puissant.
Vernet et Delacroix , placés en quelque sorte aux deux extrémités de l’arène , laissaient donc entre eux un large espace, celui qu’occupe la nature poétique sans trivialité, noble et sévère dans sa beauté , sans inclination à l’horrible. Le pur et brillant Paul Delaroche vint s’emparer de ce milieu vacant. Bien moins poète que Delacroix , la plus grande partie de son génie se compose de patience et d’études , mais d’études originales , vivantes. Sérieux dans son naturalisme aux mille cou-
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 185
leurs , comme le peuple dans sa vie joyeuse et grave , il est le peintre de la multitude.
Son fameux Cromwell de 1831 , soulevant , pour s’assurer si son rival est bien mort , le couvercle de la bière où gît Charles Ier, dans une chambre lugubre, sans cierges, ni gardes, aux volets à demi fermés , a , si l’on veut , quelque chose de lourd et de commun ; mais rien du moins n’y est exagéré. C’est le drame populaire qui se joue dans toute sa grandeur , simple et réaliste. Ce beau cercueil de velours , emblème des pompes féodales mourantes , contraste bien avec le froid aplomb de cet homme du peuple qui semble dans sa rêverie profonde ne pouvoir encore comprendre sa souveraineté , et se tient immobile et fasciné près du royal cadavre comme une statue de mausolée. On sent qu’il vient de se jouer dans le monde une tragédie terrible , et qu’on en a devant les yeux le dénouement. Le Richelieu tremblant la fièvre sous la pourpre et l’éclat souverain , et traînant à la remorque le jeune Cinq-Mars, encore tout brillant de poésie chevaleresque , dans une barque tendue de noir attachée à la chaloupe triomphante du vieux cardinal , quoique simple tableau de chevalet , est un autre drame non moins énergique dans sa réalité. Un beau soleil couchant éclaire de ses derniers rayons les mélancoliques rives du Rhône. L’aristocratie va mourir. Dans le Mazarin expirant sur un lit de damas entouré de diplomates au regard rusé et prudent , et des belles dames de la grande cour qui chuchotlent insouciantes , demandant de temps à autre si le ministre n’est pas mort , on voit la royauté de Louis XIV, déjà malade , près de s’ensevelir dans son propre triomphe. Nul de ces courtisans ne songe au Mazarin, si ce n’est une jeune nièce qui en héritera, les autres attendent la fin pour le laisser seul à l’ensevelisseur , cl aller vite saluer l’astre nouveau.
Bien moins heureuse est sa Jane Grav , qui dans une salle
DE L’ART
gothique , tendue de noir , les yeux bandés , le sein à moitié découvert , et condamnée à mourir à 17 ans , cherche de sa main tâtonnante le billot de l’exécution , tandis que le bourreau , les manches retroussées , tient sa hache , et que derrière lui le cercueil ouvert attend déjà sa proie. Ici commence l’horrible dans le génie de Delaroche. En vain ce vieux ministre anglican , en vain la fidèle suivante , presque évanouie au pied d’une colonne , sont abîmés de douleur : l’attendrissement 11e vientpasdans l’âme du spectateur; car il s’aperçoit qu’on a voulu violer sa sensibilité.
Dans son Galilée , réprouvé par l’inquisition , tableau de quelques pouces (183â), Delaroche est bien plus vrai. Le savant sous un rayon de soleil , étudiant un globe avec son compas , et s’écriant : « Pourtant elle tourne ! » est admirable comme finesse d’exécution flamande. Dans son assassinat du duc de Guise ( 1835) , malgré l’admirable architecture de celte salle de la renaissance , ce beau lustre , ce magnifique lit ducal , ce roi faible et cruel qui , dans un costume galant , enlr’ouvre timidement la porte pour voir à la dérobée son héroïque rival étendu , le grand artiste est tombé au rang de peintre de genre. Excepté les jambes démesurément longues du formidable duc , tout est exact , mais froid.
Attendons l’avenir. Des études profondes sur des monumens plus chrétiens que ceux du seizième siècle , ramèneront Delaroche triomphant d’Italie. El l’on verra si tout était fini. D’ailleurs quand Delaroche , Vernet et Delacroix s’éteindraient , leurs nombreux rivaux ne s’éteindront pas.
Le mystique Scheffer , fils aîné du Dante et de Goethe , prolond comme le nord dans sa pensée , tendre et délicat dans son amour comme le midi , n’est encore qu’à l’aurore de son talent. En lui tout est poésie et spontanéité.
Sa Marguerite à l’église , à genoux devant un prie-dieu con-
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
ire lequel elle appuie convulsivement sa tête , exprime toute notre époque. Pendant que derrière elle une autre jeune fille , Heur qui semble n’être pas encore éclose , prie candide comme un ange , et qu’auprès d’elle une bonne vieille , plongée dans un saint recueillement , écoute la messe du prêtre officiant à l’autel , l’amante de Faust , les bras pendans , les mains jointes et contractées, pareille à l’amour en lutte avec la science sceptique , succombe au combat de désespoir engagé dans son âme.
Bien différente , quoique non moins profonde , sa Francesca de Rimini de 1835 est comme une invasion audacieuse du pinceau dans le domaine de la poésie. Dante , le dur Gibelin des républiques , aux traits heurtés et résistans sous son capuchon brun , prend de sa forte main la main délicate de Virgile , le poète couronné de lauriers, qui, dans sa Didon s’immolant pour ce qu’elle aime, avait pressenti l’amour chrétien; et il le mène dans les limbes nouveaux pour voir l’accomplissement de ses pressentimens. Deux amans y expient l’un pour l’autre , et s’aiment douloureusement dans des ténèbres ardentes. Le vieux proscrit de l’Arno raconte au mélancolique chantre de Parlhénope comment Paolo lisait à Francesca dans Lancelot du Lac les amours des chevaliers d’autrefois, et comment un jour ils s’aimèrent aussi, et depuis ils ne lurent pas davantage. Maintenant ces deux ombres , flagellées par la vengeance divine , voltigent au dessus des plaines désolées , qu’il leur faut parcourir dans une longue pénitence. Le vent de la sainte colère qui durera tant de siècles , lés pousse comme un nuage vide , il souffle dans les cheveux épars de Francesca et enfle tristement le linceul de Paolo ; il a bien le désespoir amer de l’homme qui n’a pu venger son amante , ni la sauver du trépas subi à cause de lui ; et l’amante est bien la femme résignée, d’autant plus tendre et caressante quelle souffre davantage. Tous deux sont encore
DE L’ART
enlacés , connue quand l’épée jalouse de Maiaiesta les transperça tous deux. Mais le dénouement de l’épisode , dans la Comédie divine , n’a pas été rendu et ne pouvait lelre : le tendre Virgile à cette vue , dit le Toscan, pleurait si fort que je défaillis tant j’avais de pitié au cœur , et tombai comme un cadavre. C’est l’inconvénient qui se présentera toujours quand on demandera à un art plus qu’il ne peut donner.
Mais deux autres tableaux de Scheffer, d’une beauté bien plus frappante, bien plus pitlurale, sont les femmes soulioles, échevelées , levant les mains au ciel , et prêtes à se précipiter du haut de la montagne plutôt que d’être déshonorées par leurs vainqueurs brutaux ; et le vieux comte de Wurtemberg , dit le larmoyeur , pleurant seul dans sa lente sur le corps mort de son fils , pendant que dans le lointain des bandes de soldats se réjouissent de leur victoire. La douleur dans ces deux tableaux est d’une vérité déchirante , sans manquer pour cela de noblesse. L’armure féodale du comte et de son fils est du véritable acier broyé dans le choc des batailles. On est étonné de voir à quel degré la maigreur et les chétives draperies d’outre- Rhin ont disparu de son pinceau. Pourvu qu’il achève d’oublier Holbein et ses premiers modèles allemands , et qu’il devienne français et lui-même , Scheffer occupera bientôt l’une des premières places dans l’art. Mais son coloris , trop souvent vague, indécis, éteint, est bien loin encore du style de Rembrandt vers lequel il gravite. En outre il lui manque une foi positive. Le doute meurt de toutes parts ; ses fameuses gravures du Faust , la bible de ceux qui n’en ont plus , ont bien pu lui donner une popularité passagère; mais aujourd’hui le règne de cette poésie est passé.
Rien différent de ce peintre du sentiment intime , Schnelz , 1 homme du midi , fondu tout entier dans la nature extérieure , semble un vieux Sabin du temps de Virgile , qui renaîtrait
AU DIX -NEUVIÈME SIÈCLE
christianisé. Ce talent , d’une clarté toute romaine unie à la vivacité toute française, est admirable à Saint-Étienne-du- Mont , dans son grand tableau de la Madone consolatrice des affligés , entourée de dons votifs et de couronnes de fleurs , et au bas de laquelle gît un pauvre jeune malade soutenu par sa mère ; ce père à genoux derrière son fds étend les mains vers la Vierge avec un regard si ardent d’espérance , que sa rude ligure de montagnard en devient rayonnante de douceur. C’est un chef-d’œuvre de sentiment chrétien. Son grand tableau de l’inondation du Tibre , avec le groupe de l’homme emportant sur ses épaules sa vieille mère et suivi de sa femme et de son fils , qui mettent enfin le pied sur la rive opposée , est plein de vérité et de verve. Schnetz dédaigne notre tourbillon social , et il fait bien. Il vit fier et pauvre dans sa solitude de Rome , au milieu de ses Translévérins. Poussin et Lesueur vivaient aussi eux loin du monde , dans un hymen intime avec la nature ; et quoique pauvres coloristes, ils ont éclipsé les Jouvenet et les Lebrun .
Quelques nobles débris de l’armée de David ont même été entraînés par le flot du siècle , et ont produit de belles choses dans le nouveau style réaliste. Tel est le Richelieu mourant qui donne son palais à l’indifférent Louis XIII , parfait résumé des ingratitudes royales , et dans lequel M. Drolling s’est surpassé lui-même. Quelle longue chaîne d’espérances trompées se déroule sur cette grande figure agonisante !
Le dernier reflet du classique, déjà romantisé, comme on disait naguère encore , est offert par M. Sigalon dans sa vision de saint Jérôme , étendu sur le sable de son désert , où il se lord épouvanté sous la longue trompette de l’ange du jugement. L’élude anatomique y est d’une audace mi ch el ange s que , le raccourci de l’ange à gauche du tableau étonne à la fois comme technique et comme expression terrible. Il est tout simple
DE L’ART
que les oreilles de saint Jérôme tintent sous une telle fanfare.
Vues de loin , les figures de Sigalon font relief sur la toile , tant leur modelé est énergique et précis : témoin sa Courtisane vénitienne du Luxembourg.
Ainsi il y a chez nous depuis dix ans un incontestable progrès. Les coloristes , héritiers de plus en plus complets des Flamands et des Vénitiens , se trouvent avoir remplacé les dessinateurs davidiens , dont il reste à peine quelques débris. De plus, après avoir balancé long-temps entre la liberté et le conventionnel, entre la réalité passionnée et la passive mythologie, l'art de la restauration aux approches de 1830 , a enfin abouti aux drames plus sérieux de l’histoire nationale.
La chute de Gros en fournit une preuve éclatante. • Quand Titien eut perdu son génie , dit à ce sujet la Revue de Paris, il trouva ses premiers tableaux mauvais et voulut les corriger. Ses élèves ne pouvant le détourner d’un pareil dessein eurent soin de lui donner des couleurs à l’huile d’olive , que l’on pût laver ensuite. » Dans son dégoût pour les académies et les sujets mythologiques, le public injuste a désiré qu’on pût faire la même chose pour l’Hercule colossal faisant tranquillement dévorer Diomède par ses propres chevaux. Sans doute c’est bien froid auprès des pestiférés de Jaffa. Et cependant comme étude d’atelier, Gros de sa main mourante a fait encore un chefd’œuvre. Quelle anatomie ! quels nus, quels raccourcis ! comme tout ressort de la toile ! les morceaux de ce char brisé vont se détacher. Comme ces chevaux sont dévorans !
Il n’a manqué au Diomède que le tort d’être venu dix ans trop lard pour révolutionner l’Europe et la faire rélrogader aux Carraches. Ce naufrage prouve que la virtuosité académique a fait son temps , que l’art est sorti de l’initiation et qu’il est entré dans le peuple. Une exécution brillante ne suffit plus, il faut émouvoir moralement pour être remarqué.
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Cependant Gros a paré, durant trente ans, nos musées de ses œuvres, il a créé notre école, il est en peinture le prince du siècle : respect à ses cendres glorieuses.
Le développement de cette tendance nouvelle est dû à la restauration. C’est elle qui , sans comprendre où elle allait , a réhabilité le costume et les blasons des siècles féodaux qui devaient mener ailleurs. Mais la sensualité impérieuse demeurait , elle créait des expressions vives , sans profondeur , des flammes fugitives au lieu d’un feu durable. Comme la littérature , l’art était brillant , sentimental et froid , il tendait de nouveau sous une autre forme à la débauche de Louis XV. Incapable de recueillement , il ne pouvait concevoir encore la lente élaboration d’une pensée grave et le soupir spiritualiste.
T. Commencement ïte la renaissant* chrétienne. Eetour au réalisme reliflieur. 3n$res.
Un autre ban d’artistes plus sérieux et plus philosophiques se leva , ayant à sa tête le directeur actuel de l’académie de Rome. Au milieu de ces coloristes enivrés , qui venaient de reconquérir la nature dans toute la vérité de ses teintes locales et de ses costumes séculaires , Ingres vint jeter le grand mot de tradition. Il cria au milieu de la fête que les plus séduisantes pompes terrestres, les couleurs les plus féeriques unies aux plus vives expressions ne sont rien séparées du divin.
Pauvre pèlerin la moitié de sa vie à travers la sainte Italie, le grand Ingres , obscur en quelque sorte jusqu’en 1830, n’est venu qu’en son temps pour faire triompher l’idée réconcilia-
DE L’ART
trice qu'il élaborait depuis vingt ans , sans perdre foi ni courage. Bien plus grave et plus solennel que Delaroche , mais moins réel et moins vivant dans son coloris , il est l’austère prophète de notre peinture , dont les autres ne sont que les historiens et les poètes. Il ramène au milieu de notre luxe fr ivole la majesté du style sacré. David et Canova avaient dit : Avec les principes chrétiens nul beau idéal n’est possible , il n’y a eu d’art que chez les anciens , faisons-nous Romains et Grecs. On les crut, le moyen âge acheva de s’écrouler; on nia même ce qu’il avait eu de grand. La réaction vint aussi furieuse que l’attaque ; alors Ingres parut en pacificateur, disant : L’art antique fut beau , l’art chrétien l’est aussi , et le sera de plus en plus , s’il revient à ses propres principes.
Legrand art d’ordonnancer un tableau, perdu depuis l’affaissement de Gérard et de Gros et la chute de la grande peinture, a reparu dans la grande toile du saint Symphorien. Condamné par le proconsul Héraclius , qui du geste lui montre la roule , le martyr, précédé par les licteurs , sort de la ville pour aller au supplice , et lève un front rayonnant d’enthousiasme divin vers sa mère , qui , tendant les bras du haut des remparts, le bénit et l’encourage. C’est comme une marche triomphale. Pendant qu’au fond du tableau un océan de têtes exprime toutes les passions haineuses et persécutrices du vieux peuple païen , sur le premier plan les principales figures se présentent de face , remplies de toute la puissance de l’exaltation religieuse. Quelque chose d’antique respire dans le maintien du martyr , dont la figure , véritable centre du tableau, est inondée de lumière , et semble la matière devenue tout âme et sentiment. On a blâmé l’auréole qui l’enveloppe , le maintien un peu théâtral du héros et les gestes trop violons de sa mère , ainsi que le peu de saillie et d enfoncement des objets et leur coloris de brique opaque et lourd. Ceci n’empêche pas que l’ensemble n’offre un
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 193
drame pur et calme comme l’Athalie. Aussi n’a-t-il pu être compris par un public encore trop agité et trop maîtrisé par ses sens. Ingres y est accoutumé. Son Christ et son Pierre avec les clefs, dans l’église de la Trinité-des-Monts à Rome , un des tableaux les plus chrétiens de l’époque , avait déjà passé inaperçu, comme son vœu de Louis XIII , comme son Henri IV achevant en présence de l’ambassadeur d’Espagne le tour de la chambre nuptiale avec son enfant sur son dos , comme le baiser de Paolo tremblant à Françoise de Rimini , premier début de l’auteur , et où tout est déjà mélodie de contours. Mais comme le Poussin et Lesueur , il dédaigne le coloris et les menus détails du costume et de l’architecture. Étranger aux secrets d’art des Vénitiens et des Flamands, il est entièrement Romain dans sa manière , et cherche avant tout ses effets par l’habile fusion des lignes.
Tout pour Ingres est tradition et vérité. Son plafond de l’apothéose d Homère, au Louvre , a l’air d’une peinture ancienne. Quel calme d’expression ! parmi ces muses quel méditatif silence , et quelle plénitude de vie !
Sa ravissante odalisque aux membres si purs , est une blanche Athénienne du temps de Périclès , couchée seulement au lieu d’être debout. Son OEdipe consultant le Sphinx est également de l’hellénisme ; pendant que Virgile lisant son Énéide devant Oclavie * semble un tableau romain de l’époque d’Auguste.
Ingres avait recueilli sa première palme l’an 1819, où il exposa sa messe du pape dans la chapelle Sixline , tableau dans lequel sont si bien saisis le costume et le caractère du clergé romain. Pie VII , couvert de sa large chape de soie blanche, brodée de fleurs d’or, prie debout sur son trône que sur-
‘ A la villa Miollis à Rome.
194 DE L’ART
monte un dais magnifique ; les cardinaux et chefs d'ordre , chacun dans son costume hiérarchique , s’étagent autour de lui ; dans le fond se déroule le jugement dernier ; un religieux silence plane sur l’ensemble ; la dégradation des plans est si savante , que les groupes , quoique formant chacun un tout à part, développent une unité immense.
Destiné à fonder uue chose qui dure, Ingres n’est pas précisément du progrès, carpourlui il esldéjà accompli, il y reste comme un dieu terme qui attire le présent dans 1 avenir , où la Providence l’a fixé. On a dit qu’il ne remonterait pas plus haut que le quinzième siècle , ni ne s’inclinerait dans les temps plus basque Raphaël. S’il devait demeurera ce point, Raphaël n’étant pas la dernière borne de l’esprit humain , le ramener serait rétrograder. Car sans être aussi parfaits que lui , Rubens et Rembrandt l’ont surpassé dans le clair-obscur. Songer à fixer l’art dans les chambres vaticanes , serait protester contre la loi fondamentale de toute chose. Un génie ennemi du progrès serait aujourd’hui sans action. Ingres prouvera que cette accusation ne l’atteint pas. Mais son style pur et sévère repoussera de plus en plus de notre peinture le laid et l’horrible. Désormais , pour lutter avec ce nouveau dictateur, il faudra que les soutiens de la liberté dans l’art se livrent à de consciencieuses éludes. La démocratie 11e se maintiendra qu’à ce prix : sans quoi l’art subira de nouveau l’humiliation d’une école.
D’après tout ce qui vient d’être dit , il est clair que la tendance du siècle est vers l’histoire nationale et religieuse. Mais l’histoire ne peut être atteinte que par la fidélité au portrait moral et physique. Nos peintres devraient donc avant tout être portraitistes , et malheureusement ils ne le sont pas. On ne cite qu’un bien petit nombre d’entre eux qui réussise dans ce genre. Champmarlin qu’on regarde comme leur chef, véritable poète de la réalité personnelle, saisit admirablement les contempo-
AU DIX-JNEUYIÈME SIÈCLE. m
rains; mais quand il sort de lepoque, il n’est plus le même. Son saint Jean au désert, prêchant sous le palmier la nouvelle religion , la nouvelle poésie , aux vieillards et aux jeunes iemmes , aux intrépides voyageurs d’Arabie , et aux troupeaux même qui semblent ne plus brouter pour mieux l’entendre • c est bien l’Asie , son ciel , sa terre ; Champmartin est bien réellement revenu d’orient , comme Decamps et Lamartine. Mais ce n’est pas là le précurseur du Fils de l’homme. Aussi le National, qui l’enfélicite, a-t-il dit : onn’y voit plus de vestiges des traditions anciennes. Owerbeck qui a traité le même sujet, se lève autrement grandiose et chrétien. Champmartin s’est dit : le christianisme est passé comme croyance et poésie divine , changeons-le en poésie humaine.
N est-ce pas aussi dans cette idee que Gérard a fait sa belle sainte Thérèse, et Scheffer son Jésus au milieu des enfans? Mais celte tendance n a pas d avenir. Le christianisme est divin ou il n’est pas. Ses types doivent être vénérés et suivis, ou lui-même doit disparaître à jamais, comme sujet de l’art.
Bien qu’on n ail le véritable portrait ni de saint Jean , ni de Jésus, leur physionomie morale et leur portrait traditionnel n’en doivent être que plus rigoureusement gardés, afin qu’ils ne deviennent pas une pure idée. Mais le type religieux est entraîné dans le dédain que tous les portraits inspirent. On ne les considère plus que comme une branche d’industrie.
Il en était autrement quand vivaient les grands maîtres. Ils dessinaient un homme, et c’était tout une époque. Voyez l’amiralTromp, de Rembrandt; quelle tête de Hollandais exprime mieux le sang-froid balave , et cet imperturbable aplomb dans la résolution une fois prise ? Les magnifiques reines et les rois absolus des portraits de Rubens ne racontent-ils pas ce temps où les monarques faisaient trotter les peuples à leur char comme de dociles coursiers ?
1ÜG
DE L’ART
Holbein, le véritable peintre allemand, l’homme si fin dans les détails qu’il en est sec , si exact qu’il en est trivial, sans perdre pourtant sa grandeur , après avoir peint la danse des morts y devient l’ami d’Henri VIII , et voit poser devant lui toutes ces belles princesses d’Angleterre , qui passaient du lit royal à l’échafaud ; et toute celte aristocratie esclave, en velours et en dentelle , parée pour plaire au maître. Il peignait dans un portrait tout le règne de Henri VIII. Aussi ce prince disait-il qu’il le préférait à sept comtes , comme l’empereur Maximilien répétait que Durer valait un duc. C’était dire peu en croyant dire beaucoup.
Mais quel pinceau humain approche de celui de Rembrandt, quand il enveloppe un portrait de la magie de ses ombres et du mystère de ses fonds !
Bien moins original, Vélasquez est plus simple , sans le céder à quiconque en énergie. Quels hommes que ses grands d’Espagne, en manteaux noirs, avec leurs têtes hautes, leur regard sévère et calme ! Quand on les fixe quelque temps , on croit les voir s’animer , tant il y a de feu dans leurs yeux. L’histoire espagnole serait perdue qu’on la retrouverait dans toute sa gloire chez Vélasquez.
Aujourd’hui l’on se dit : comment faire des portraits avec nos ignobles costumes? ceux de nos pères étaient au moins une grande et belle chose. Et après cela on se jette dans la peinture de genre , océan sans rivage, fosse commune où viennent s’engloutir une foule de talens heureux ; ou bien, on accueille avec l’enthousiasme du désespoir tous les bourreaux des drames hugoniens , pour échapper par l’horrible à la fatale trivialité.
La réforme du costume est évidemment indispensable. Car, quoique le nivellement des rangs sociaux ait été un bien , celui du vêtement n’était pas nécessaire. Chaque profession n’at-elle pas son genre de vie et de travaux , et le costume ne doit-
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 197
si pas être approprié aux diverses occupations des hommes? Quand l’égalité sera mieux consacrée , et cjue chaque profession, libérale ou mécanique , aura regagné le respect qui lui est dû , nul ne rougira plus d’en porter les insignes. En attendant, vouloir, comme quelques jeunes artistes , avec leurs longs cheveux ondulans , leur barbe énorme, leurs chapeaux aigus, ramener le costume des anciens gentilshommes , c’est se faire bizarre en pure perte. Le bon sens du siècle ne reprendra pas plus l’habit du moyen âge , qu’il ne rebâtira, sans les transformer , des cathédrales gothiques.
Mais la plupart des portraitistes ne voient que l’enveloppe de leurs modèles. La fascination des draperies métalliques de Lawrence , leur maître commun , les entraîne ; et n’ayant pas toujours des têtes chargées de diamans, ou des poitrines chamarrées de croix et de rubans , qui posent devant eux , ils se lamentent sur la mesquinerie de nos costumes. Le profond Ingres vient, dit-on, d’ouvrir, par son portrait de M. Mole, une ère à ce genre. Dieu veuille ! car les grands peintres , depuis Masaccio et Raphaël , ont toujours excellé dans le portrait, où ils voyaient, non une ressemblance machinale à saisir , mais tout un drame personnel à développer.