‹ Essai d'une philosophie de l'artChapitre 34 sur 51 · Du papea^c et ïir la peinture île mettre · texte numérisé non relu

Du papea^c et ïir la peinture île mettre

Or, pour que le drame historique atteigne toute sa force, la vérité du portrait réclame impérieusement , comme compagne , la vérité des lieux et du paysage. D’ailleurs , qui n’a senti , au moins une fois , que des paysages et des marines

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peuvent être des sujets tout aussi chrétiens que des récits de l’Évangile ? Le Christ anime les rochers et les bois suivant le degré où ils ont vie , comme il anime le regard du philosophe; il plane sur les mers , et conduit les grands vaisseaux comme il inspire les grands mouvemens des peuples.

Or, ce genre de peinture, revenu enfin de l’anglomanie à la patience flamande et aux traditions françaises de Claude Gelée et du Poussin , les deux poètes épiques de la nature matérielle, rivaux, dans leur sphère subordonnée, de Milton et du Dante , ce genre de peinture doit à deux contemporains sa régénération.

Granet , dans ses intérieurs , atteint par le clair-obscur à des effets prodigieux. Toutes ses oeuvres sont un ensemble d’harmonie complète. Il faut les nier en entier ou les admirer sans restriction.

Cette basilique bysanline, aux murs resplendissans des fresques de Giolto , comme elle prolonge au loin ses voûtes mystérieuses et ses arcades écrasées ! Quel silence dans ces chapelles 1 Voyez ces pères de la miséricorde entrant dans un bagne d’Afrique : quelle douleur et quelles espérances! Leur bannière, où est écrit : 7'edemption des captifs , s’avance comme une consolation sur celte terre dure et désolée. Quelle admiration et quelle avidité mercantile à la fois sur ces visages maures , quand on lire tant de sacs de ces caisses , où se lit : argent de France; comme pour indiquer que c’est lui qui va par le monde racheter tous les genres d’esclaves! Granet, en 1834, dans son agonie du Poussin , calme et résigné entre deux ecclésiastiques qui récitent les prières des morts, et un cardinal affligé , s’est montré, en quelque sorte , outre la magie de son clair-obscur, rival du peintre philosophe. Près du lit du mourant, sont appendus le tableau des bergers lisant l’épitaphe et in Arcadià ego, et celui du Triomphe de la vérité. Tout est recueillement,

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la scène est pleine d’une tristesse sainte ; c’est un grand homme qui remonte aux ci eux.

Ce roi du paysage a exposé , pour dernier ouvrage , un Savonarole dans son cachot , au moment où un cardinal , qui ne peut dissimuler sa joie , exhorte à la mort cette victime chrétienne. Le prodige du clair-obscur y est à son comble.

Bien différentde Granet, le naïf Decamps, simple comme le bonhomme La Fontaine, est celui de tous nos peintres qui cherche le moins l’effet , qui s’oublie le plus absorbé dans son sujet.

Le Don Quichote et le Sancho Pança chevauchant , le premier sur sa mule altière , le second sur son âne résigné , est un véritable chef-d’œuvre. Dans ces deux comiques héros , l’un maigre et morose , droit comme sa lance , l’autre gras , trivial et content, se rejetant en arrière pour équilibrer son ventre, on reconnaît dès l’abord une parodie de la noblesse et du peuple , pleine d’une désespérante vérité.

Ce lazzaroni en haillons, qui pince de sa guitare avec tant d’amour , fermant les yeux pour mieux se plonger dans l’harmonie qui l’enivre ; cette patrouille turque de Cadjy-bey à Smyrne , énergique peinture de la ridicule tyrannie de ces idiots ; sa vue de File de Candie , dont les hautes murailles crayeuses semblent prendre plaisir à se mirer et à se balancer dans les eaux d’une fascinante limpidité ; et tous ses animaux qui se sentent vivre et qui jouissent ; la halte des chiens savans de l’auvergnat ; ce singe habile , qui tend calmement sa main, et cet orchestre de quadrupèdes musiciens ! Decamps ne poétise pas la nature , mais il en est possédé.

Et voyez soudain le philosophe qui se révèle dans la bataille des Cimbres et des Romains , horrible et confus pêle-mêle oii l’on sent que deux mondes gigantesques sont aux prises. Sur le devant roule un océan de débris , chevaux , machines , prisonniers, chariots brisés ; là-haut , le général romain fait signe

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à ses légions d’envelopper dans la vallée , ceinte de rochers k pic, ces masses en fuite, que l’œil ne saurait nombrer, tant elles s’étendent profondes , sous ce ciel de nuages , et dont il va être fait un épouvantable carnage. Puis , voyez cette caravane traversant le désert : n a-t-on pas soif, rien qu’à en regarder passer les chameaux à travers la poussière brûlante ?

L enthousiasme a fait comparer Decamps à Canaletti. Il n’a certes rien de la manière et de la transparence du grand peintre des canaux et des palais vénitiens. Au contraire , ses empàtemens sont souvent exagérés et sans goût , mais il demeure toujours poète.

Lui et Granet sont deux contrastes : Granet , réfléchi , laborieux , reproduit 1 objet dans toute sa réalité vivante , sans omettre aucun détail. Plus spontané , tout entier à ses impressions individuelles , son rival va jusqu’à s’oublier lui-même, mais ne touche du sujet que ce qui le frappe , laissant de côté tout ce qu’il ne sent pas.

Digne d’être comparé aux plus beaux lalens de notre époque, marchait le malheureux Léopold Robert , avec ses paysages historiques , dont chacun était une ode triomphante et chrétienne à la nature. Toute poésie pour lui était dans le peuple, dans ses affections simples et ses usages primitifs. Son génie apparaît comme une image vivante de l’Italie , dans sa magnificence homérique , toujours ancienne et toujours nouvelle. Son dernier tableau, les pêcheurs de l’ Adriatique , offre les pauvres Vénitiens parlant pour la grande pêche de la fin de l’automne. Des nuages gris couvrent au loin la belle Venise, on ne voit sur la côte qu un village triste , d’où sortent des femmes pour dire adieu à leurs époux. Quelle affliction dans cette pauvre vieille , aux rides si nobles , assise sur une pierre , sa béquille a la main ! Elle pressent que son fils ne sera point de retour assez tôt pour lui fermer les veux. Près d’elle , une petite fille

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exprime loute l’insouciance et la curiosité de son âge. Au dessus de leur tète, serpentent sur une muraille des vignes jaunies, que vient colorer un dernier rayon du soleil. Sous l’œil du patron de la barque , qui , au centre de la scène , distribue ses ordres, on voit un petit mousse, parlant pour son premier voyage , porter avec une joie fière la madone de la poupe , et la lampe qui brûlera devant elle ; mais les matelots sont tristes et mornes ; ils ont l’expérience de la vie. Un vieillard, qui ne peut plus être de l’expédition , veut au moins porter des vivres à ses enfans, et s’avance avec des courges. « Il représente, a ditM. Lenormand , l’anneau qui va se briser au bout de la chaîne , et 1 enfant qui porte la madone renoue celte chaîne à 1 extrémité opposée. » Ce drame mélancolique et si vrai, qui a été le dernier soupir du cygne , devait représenter l’hiver et la beauté vénitienne , ou le nord italique, déjà voilé dans les vapeurs des lagunes , déjà voisin de la Germanie , mais luttant avec d’autant plus de force pour se rattacher au midi.

Dans son tableau précédent des vendangeurs napolitains , revenant du pèlerinage à la Madonna dell’arco , il avait chanté 1 automne dans la brune et délicate beauté des deux Siciles. Une jeune fdle et son amant, couronnés de pampre, sont grimpés au haut du char , tout chargé de pèlerins ; les castagnettes entre leurs mains joyeuses semblent bondir de bonheur. Un jeune garçon conduit en dansant les deux taureaux. Enfin dans ses moissonneurs des marais Pontins, l’Hésiode de nos jours avait célébré les travaux de l’été et la mâle beauté romaine, fdle des Étrusques. Également portés sur un chariot rustique à travers la plaine jaune d épis , les moissonneurs des deserti s’arrêtent à 1 heure de 1 Ave Maria. Le grave conducteur suspend avec son aiguillon comme avec un sceptre la marche lente de son attelage; quelques jeunes gens descendus dansent déjà avec *ie laissantes jeunes filles . au son du fifre , en gesticulant de

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leurs faucilles , et un paysan , les bras croisés, encore accroupi indolemment sur le dos d’un buffle , les regarde.

Ces trois saisons de Léopold Robert sont dignes d 'être mises auprès de celles du Poussin : il restait encore à faire le printemps ; il a voulu trop tôt aller le chercher dans un autre monde. Tout ce qui nous reste de ce beau talent a quelque chose de plastique et de monumental , c’était l’antiquité homérique christianisée , mais gardant encore sa naïveté primitive , c’était le chaud soleil d’Italie sous la palette française , la riche simplicité et la tranquille plénitude de la vie italienne versés sur la vivacité de nos pensées.

On pourrait citer encore Paul Huet , Eugène Isabey , Laberge , Aligny qui s’inspire des horizons latins , et dont on admire le Samaritain au Luxembourg , Bertin , Brascassat , Daguerre , le gracieux et naïf Roqueplan.

Par ces hommes le paysage a enfin repoussé la nature soyeuse et fardée , sans ronces ni épines, des parcs et des maîtresses de Louis XV ; la vérité a passé de l’histoire au paysage. Au lieu de ces bosquets et de ces prairies dressés comme des sophas , on a des forêts vierges , un sol gris , des rochers noirs, des rivages de terre glaise , un réalisme désolé , comme l’est trop souvent aujourd’hui le cœur de l’homme. Les élèves de cette nouvelle école du paysage-portrait , faussant la pensée de leurs maîtres, font vrai avant de faire beau , ils ne prennent de la nature que le côté mort. Cependant une foule de jeunes gens échappent à ce reproche. Tel est par exemple M. Bodinier dans son tableau des bords du Tibre , où l’on voit ruminer des bœufs virgiliens , près d’un vieux berger assis par terre avec la dignité d’un sénateur romain. Ce fleuve étroit qui coule entre deux rives nues où pas un arbre ne croît , à travers des déserts et des landes dont on n’aperçoit pas le terme , c’est bien le Tibre. Cette atmosphère chaude et pure , ces horizons trans-

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pareil» et bleus , ces contours si précis des objets , c’est bien l’Italie dont on rêve , et qu'on regrette toujours quand on l’a vue. C’est bien cet air embaumé où l’on se plaît à vivre sans faire autre chose que de contempler la nature.

Quant aux marines , le prince légitime , proclamé par tous , est Gudin , l’un des peintres les plus originaux de ce siècle.

Son attaque d’Alger par mer était brûlante. On frissonne en voyant sa tempête dans la rade de cette ville , où un brick doré , contrastant par son élégance avec l’horreur de la scène , lutte contre des lames vertes, sur le point d’être englouti dans l’abîme si bleu qu’il en est noir. Ces éclairs qui sillonnent la blanche écume, les masses de nuées incandescentes, si chargées d’électriciléqu’elles tombent comme du plomb, ce marin demi-nu, s’élançant comme un père , pour jeter une corde de sauvetage au matelot qui se noie, et dont le regard seul est tout un drame , et par dessus cela les travaux de l’équipage et celte indomptable audace humaine : c’est bien là du style réaliste.

Sa vue des marais Pontins , dans le long crépuscule italien qui précède la nuit close , est un autre chef-d’œuvre , mais de recueillement religieux. Ces immenses marais , triste royaume de la mort , dont on voit les grands buffles noirs qui paissent ou dorment , sont dominés par un rocher. Sur ses flancs s’élève une potence avec le cadavre d’un brigand que balance le vent de la nuit, et au dessus duquel tournoient des corbeaux; au bas des paysans dans un chariot traîné par deux taureaux gravissent un vieux pont romain en dos d’âne , qui enjambe des eaux croupissantes comme celles du Styx. Au fond , dans la montagne , on entrevoit un feu de bergers gardant leurs moutons ; et de l’autre côté du tableau, le jour combattant l’ombre, verse encore ses lueurs d’or mourantes sur les grandes herbes et les mousses stériles. On dirait du Claude Lorrain.

Tels sont les talens principaux sur lesquels se fonde l’avenir.

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Chacun deux s’est fait un inonde, et n’est disciple que de ses propres pensées. Cependant on n’a coutume de reconnaître comme légitimesque quatre principales bannières : celle d’Horace Verhet qui est déjà du passé , et exprime le matérialisme hollandais mourant dans toute sa beauté , ranimée pour un moment ; celle de Delaroche , le peintre flamand des vieilles légendes et de nos gracieuses chroniques de la renaissance ; celle de Delacroix, le chevalier du moyen âge aux traits heurtés et terribles , que Scheffer tâche d’adoucir en les fondant dans l’amour; et enfin le drapeau ingrisle qui dans sa marche triomphante ne doit plus raisonnablement s’arrêter que quand il aura replacé 1 art dans la pure philosophie du christianisme originel.

Or , de lui à David il semble qu’il y a des siècles de travaux et d expériences; pourtant il n’est pas plus parfait que ses rivaux. Nulle sommité contemporaine n’oflre un talent qu’on puisse dire complet , et néanmoins plusieurs , sans nul doute , demeureront grands dans 1 avenir, bien que le plus génial d entre eux n ait pas la dixième partie des dons que recelait la palette de Raphaël. Où donc , dira-t-on , est la résurrection de l’art? Elle est dans le perfectionnement isolé et successif de chacune des parties qui constituent la beauté. Rubens ne fut-il pas un progrès sur Raphaël; et cependant fut-il aussi universel que lui ? Raphaël lui-même ne s’achève-t-il pas dans Titien, Titien dans le Corrège et dans Rembrandt? Des génies complets, même dans le sens le plus borné , l’humanité roule mille ans avant den engendrer un , et pourtant dans l’intervalle le progrès se fait peu à peu , chaque grand homme reçoit son don et marche privé des autres. Ainsi parmi nos principaux artistes, il n’en est pas un qui n’ait dans son génie un élément de beauté originale et chrétienne.

Sans doute nous sommes loin encore d’avoir reconquis la vie dans le divin. Combien s’imaginent faire du Christianisme avec

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de longues têtes maigres , qui croisent des yeux blancs pour exprimer l’extase! Une ogive à dessins mauresques, une armure de templier, un regard langoureux de châtelaine, captive dans sa tourelle , n’ont rien de commun avec l’art à venir, pas plus que les nymphes charnues de Rubens , les convives enluminés de Paul Véronèse, ou les guerriers romains de David. Se lier au quatorzième siècle ou à la fin du dix-huitième , c’est toujours rétrograder.

Mais toute chose qui se renouvelle commence par des tâtonnemens ou des exagérations. L’affectation du naïf, qui est le point de départ de la nouvelle école , est tout aussi mauvaise que la manie du sublime qui a détruit l’école classique. Depuis 1830 la peinture fait comme la poésie sur la scène : elle aime les jeux optiques des lumières et des cristaux, la férié des demiteintes , le chatoiement des étoffes soyeuses et satinées , peu de dessin , mais les larges empâtemens de couleur. Ceci passera , Rembrandt avec toutes ses couleurs en vint à bien dessiner.

9. ©e la sculpture, ©arnb. Jttoine. 0a rpe. 4?cud)'er t. îücnaissance plus lentf.

Que peut-on dire'de la sculpture? Il semble qu’elle soit de nouveau , comme dans la primitive église , une chose abandonnée. De même que l’architecture sa sœur , elle ne saurait marcher vite ; dans les périodes où le progrès se hâte, elle est toujours du passé. Aussi chaque année dans nos salons la voyons nous chargée de symboles , se débattre entre les allégories sensuel-

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les de l’anliquilé ei les allégories mystiques du moyen âge. Le réalisme pour elle n’est pas né. M. David d’Angers , l'un des plus beaux talens de notre siècle , mais trop fidèle aux antiques , développe dans ses marbres sévères le côté caractéristique de ses modèles d’après toutes les savantes règles de l’idéalisation hellénique. Cette tendance à grandir le modèle de tout ce que son caractère général peut lui prêter de vraisemblable , fausse quelquefois la réalité du portrait ; mais au moins est-ce toujours de l’art. David nous rend toute la beauté des bustes antiques ; les siens , celui de Goethe par exemple , quoique plus savans , sont aussi harmonieux , seulement en général ils ont le malheur d’être également muets. Ce n’est plus dans le paganisme qu’on peut puiser l’expression.

Aussi depuis quelque temps notre grand sculpteur paraît vouloir élargir ses principes. Dans sa superbe statue de Jefferson , destinée pour Philadelphie , il a revêtu hardiment son héros du costume national des Anglo-Américains, de même qu’aux bas-reliefs du tombeau de Foy nos grenadiers ont paru chargeant les barbares à la baïonnette, dans les dernières guerres de la Grèce , avec leurs figures propres et leurs costumes historiques. Ainsi le joug du nu , que n’avaient pu secouer ni Thorwaldsen ni Danneker , est de plus en plus ébranlé.

Quant à M. Pradier que l’Académie place immédiatement après David , souvent même comme son rival , il est encore retenu dans les langes de l’art grec , dont il lâche de ressaisir le côté souple et gracieux. Son Cyparisse et ses nombreuses statues mythologiques ont été comparées par ses flatteurs aux antiques même. Que la flatterie n’ose-l-eîle pas? Son Phidias et son Périclès annoncent un commencement de retour vers des éludes plus sérieuses.

Mais rien n’approche du Sparlacus de M. Foyatier, brisant ses fers, et s’élançant au champ de bataille. Tout son corps ex-

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prime une calme indignation ■ chacun de ses muscles s’enfle pour la lutte contre ses oppresseurs ; il est comme le fruit de 1830 ; debout non loin du seuil royal , il semble surveiller les Tuileries. On murmure de le voir nu ; c’est aller d’un excès à l’autre.

Auprès de ces anciens, la jeune école ne fait que de timides essais. Moine , Dut parfumé de moyen âge , comme disent ses amis , ouvre de nouveaux sentiers. Son bas-relief de la chute d’un cavalier e;t ardent d’expression. Ses Lutins en voyage, création pleine d’une fougue fantasque , sont deux damnés qu’emporte un dieval des enfers à croupe repliée en queue de serpent , et qui jouent en se déchirant comme des tigres , et souriant avec la aideur des démons. On nous donne du fantastique jusque dais la sculpture ; sans doute c’est un genre , il u le droit de vivre comme un autre. Mais à son aise en peinture , dans les clàteaux de Prusse et d’Ecosse , il s’accommode peu avec la gracité de la statuaire , et moins encore avec la magnifique clarté de la vue française.

Bien plus réalste est Barye , avec ses animaux qui vivent et qui rugissent. Sm magnifique lion qui combat le serpent , est étonnant de colère et de beauté. On est près de s’effrayer devant son tigre dévorant un jeune crocodile , dont les écailles craquent sous sa dent , et qui , les yeux déjà voilés , se replie sur lui-même , plein d'une déchirante douleur. La gueule du tigre ne fait qu’ui avec sa victime.

Moins maître ce la nature, mais également inspiré, Feuchère semble se recueillir davantage en lui-même. Son Raphaël , superbe statue de n arbre blanc , sa Jeanne d’Àrc liée sur le bûcher , son Benveuuto Cellini , expriment l’enthousiasme uni à un repos divin. £on Satan de bronze, enveloppé de ses deux larges ailes , et sj délectant dans le mal qu’il rêve, est au contraire une conception d’une fougueuse poésie , mais ce n’est

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pas assez pur. L’excès de ce genre serait tout aussi lamentable que le classique païen. Que disent ces statues à tailles de guêpes , à têtes monstrueusement alongées , qu’on essaie pieusement de nous ramener du treizième siècle ? Le spiritualisme chrétien ne peut plus avoir ce caractère.

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Il n’y a guère aujourd’hui que deux peuples artistes , les Français et les Allemands. Les autres nations s’absorbent dans le commerce, ou dorment dans leurs fers ou travaillent à s’en débarrasser. Il y a au delà du Rhin deux principaux foyers d’art : Dusseldorf pour la Prusse , et Munich pour le midi. Mais ces deux écoles recueillent aujourd’hui les fruits de travaux antérieurs faits dans un climat plus heureux. C’est à Rome qu’a été conçue la renaissance de l’art germanique , c’est là qu’on en voit les germes dans les fresques célèbres sur le Tasse, Arioste et le Dante, à la villa Justiniani, par Overbeck, Philippe Veit et Julius Schnorr. Ce premier réveil est pur comme l’Italie.

Overbeck , l’Ingres des Allemands , doué peut-être de moins de force et de grandeur que le nôtre , est également plein d’amour et du sens chrétien de la beauté. Tout coule à flots limpides de son imagination à la fois sérieuse et tendre. Son ori ginalité , toujours naïve et claire , n’a rien du vague et de la mélancolie germaniques ; aussi, ses prétendus rivaux l’accusentils de s’être fait italien. En effet , c’est la grâce romaine dans

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sa tranquille magnificence. On admire de lui , à Francfort , son grand carton de Joseph vendu par ses frères. Sa fresque de l’Adoration , dans l’église des Anges, à Assisi, comparée à ses nombreux dessins de bas-reliefs , d’un style si différent , montre l’étonnante flexibilité de son génie , qui peut créer des anges dignes de Fiesole , et des patriarches en qui respire toute la majesté de Jéhovah.

Pendant ce temps , le protestantisme en dissolution revenait aux images , comme à son dernier moyen de salut. La Prusse tâchait de s’enthousiasmer pour l’art ; et dans la nécessité de rendre aux églises leurs peintures , elle fouillait avec ardeur les traditions mystiques du moyen âge , espérant en faire sortir cet art national et religieux , fondé par l’élégante société de Weimar , érigée en académie.

Le père de ce mouvement, Gœlhe, menant de front sa mythologie et ses chères légendes chrétiennes , lui qui trouvait Jésus au dessous de Jupiter , et les chrétiens bien inférieurs aux païens , préconisait le style gothique par opposition à ce qu’il appelait l’art français, comme si la France n’avait pas deux fois plus de cathédrales dans ce style que l’Allemagne.

Les artistes s’inspirèrent donc de son Faust, gigantesque drame du désespoir , qui a ouvert pour le Nord l’époque actuelle.

Schnorr, Cornélius et Retscli précédèrent Delacroix et Scheffer dans la représentation de cet ami de Méphistophélès , symbole de la science et de l’aride désir protestant.

Faust et Child-Harold sont comme les deux introducteurs dans notre âge ; c’est par cette poésie lugubre que nous sommes arrivés au réalisme actuel. Mais pendant que les autres nations s’absorbaient dans ces chants de mort, la France , déjà plus sereine , écoutait les récits de Chateaubriand et les hymnes de Lamartine , premiers prophètes des jours nouveaux.

là

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Les Nibelungen turent comme le second degré pour s’élever à l’histoire. Le brillant Cornélius , avec son imagination inépuisable et sa facile inspiration , et Schnorr , avec sa science aussi variée que profonde , traduisirent dans leur langue cette dqre épopée militaire. La résidence et la glyptothéque de Munich se parèrent de leurs fresques.

Un autre talent non moins varié, et plus chrétien, Eberhard , introduisait aussi la réforme dans la sculpture. Après avoir reproduit long-temps , avec une admirable habileté , les types mythologiques des Grecs, Léda, Silène , Diane, Endymion , il se tourna enfin tout entier vers le christianisme. Ses dessins de bas-reliefs bibliques sont d’une naïveté inimitable , et d’une expression toute divine. C’est le premier sculpteur de notre temps; mais trop profondément chrétien pour être aujourd’hui complètement apprécié , il appartient à la génération qui viendra.

Cependant la Prusse rivalise avec la Bavière. Son école, siégeant, non à Berlin, mais à Düsseldorf, et ayant Francfort pour entrepôt, après avoir reçu son impulsion de Schadow et de Philippe Yeit , se jette autant quelle peut , depuis 1830 , dans le coloris qui lui manque ; et continue de mêler le moyen âge , l’hellénisme et Raphaël , à sa nuageuse sentimentalité ; ne produisant , le plus souvent , que de l’antique travesti avec toute l’habileté technique imaginable.

Aux deux Yeit et aux deux Schadow , la Saxe oppose , avec orgueil, un autre chef d’école, le célèbre Retsch, qu’on dit plein de verve , de grâce et d’originalité.

Mais la sécheresse de l’idéalisme menace continuellement d’envahir ces beaux lalens , à qui manquent une chaude nature, et une religion amie des arts et de l’imagination.

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Bien plus coloristes sont les peintres anglais, presque tous formés par sir Thomas Lawrence , élève de Reynolds , le sévère penseur qui clôt si dignement le dix-huitième siècle en Angleterre. Oublieux des principes de son maître, Lawrence se jeta dans l’extrême coquetterie des couleurs ; ses tableaux sont comme des rubis qui étincellent et éteignent tout autour d’eux: ses portraits ont des regards qui vous fixent comme s’ils étaient vivans ; malgré ses bizarres contrastes, il attache toujours. C’est le peintre par excellence des femmes et des enfans.

En même temps que lui , florissait Alston , paysagiste , venu des États-Unis d’Amérique , qui remettait en vigueur, dans ses belles scènes champêtres , les teintes transparentes des anciens maîtres.

Mais la grande peinture s’en allait oubliée ; la gravure anglaise envahissait peu à peu tout l’art. Wilkie, Turner, Stanfield, Landseer, n’ont fait, avec leurs gracieuses productions, qu’accélérer le règne exclusif du genre , auquel le grand John Martin est contraint de sacrifier comme les autres. Ses quatre tableaux , ou pour mieux dire gravures : le départ des Israélites de Memphis , la destruction de Ninive , le festin de Balthazar, et les pompes de Babylone resteront. Quelle étude d’architecture! quelle profondeur historique! Tous ces massifs palais , ces sphinx et ces dieux rampans de l’Égypte, comme ils regardent avee un muet étonnement ieur proie qui leur échappe ! Et cesorgies vraiment primitives, cette Babylone aux immenses voûtes , aux jardins suspendus , aux interminables portiques ; ces rois , suivis par des armées de courtisanes et de courtisans dorés, et qui semblent près de couvrir le monde de leur manteau d’orgie : il y a là de la verve réaliste.

Son déluge , exposé à Paris en 183^ , quoique malheureux de couleur , parce qu’il est également fait pour la gravure, était encore une grande chose : d’un côté , l’eau roule ses cataractes

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de blanche écume , pour engloutir le seul rocher qui reste encore ; d’un autre côté , la foudre lance ses carreaux sur la dernière troupe humaine qui occupe la cime de ce roc, et qui, surprise dans les voluptés, ne sait plus même tendre les bras vers le ciel ; une partie d’entre eux se précipitent d’eux-mêmes dans le gouffre béant. Au haut du tableau , dans un brouillard épais, le soleil, d’un rouge ardent, semble enflammé de colère : et pourtant la pitié n’accuse point ici la justice. Martin est poète, malgré son défaut de goût.

Les Belges , depuis 1830, s’efforcent de récupérer leur gloire artistique. Mais en art, ils ne sont encore qu’une province de la France. Le vieux David, que la restauration relégua à Bruxelles, y a fondé l’école actuelle. Ses tableaux, qui étaient, comme on a dit, la révolution broyée en rouge , sont venus étaler leurs héros républicains en face des toiles aristocratiques de Rubens. Mais, par cette nouvelle muse, l’esprit flamand s’est trouvé annulé. Car , si l’art , dans ce royaume des cabarets et de l’industrie , peut être vrai et profond comme le peuple, il n’est que difficilement héroïque.

L’espoir de la peinture belge repose, comme partout, sur des jeunes gens. On cite Verbroeckhoven à Bruxelles , Wappers à Anvers, et en sculpture Geefs et Kessels.

Il n’y a pas jusqu'aux Russes qui ne s’efforcent de devenir

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aussi un peuple artiste. Mais imitateur industrieux et artiste , sont deux choses bien différentes ; ils en sont encore à copier les toiles de David. Pourtant, Saint-Pétersbourg, dans son riche musée de l’Ermitage , fondé par Catherine II , et riche de près de cinq mille tableaux , contient , dit-on , l’une des plus complètes collections flamandes de l’Europe. Malgré cela , ils n’en veulent pas moins faire de la grande peinture. L’immense tableau du dernier jour de Pompeï , du davidien Bruloff, venu , chargé de lauriers , des expositions de Rome et de Milan à celle de Paris , où il devait , disait-on , tout éclipser , n’a paru qu’une exagération théâtrale ; plus , un coloris horrible.

On cite encore Yégorof, ChéboniefF, Sassonof, peintres qui voudraient se rattacher à la tradition religieuse et nationale , et traitent , dit-on , avec assez de bonheur les vieilles armures et les costumes russes orientaux. La renommée place, en tête des sculpteurs , Martos , avec ses cénotaphes de Pawlowski , et le groupe gigantesque de Minin et de Pojarski.

Mais il faudra bien du temps avant qu’il y ait dans ces régions un art proprement dit. Fille bien plus légitime de la civilisation occidentale , la malheureuse Pologne, à la fois slave, allemande et française , en aurait eu un bien plus vite , si on l’avait laissée vivre.

A l’autre extrémité du continent , une autre nation opprimée, languit également, privée des inspirations du beau : l’Italie , mère généreuse de la civilisation moderne , gît maintenant au plus bas degré. Elle dort , assoupie sous le bâton ; à quoi lui servirait le génie ?

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Citer des noms, serait outrager sa gloire. Ingres et Overbeck au moins vivent dans son sein.

Pour l’Espagne , l’art existe encore moins que pour la malheureuse Italie. Les Castilles se dévorent entre elles. Et pourtant l’avenir de la civilisation n’est assuré , que quand on aura élevé , au Midi , une cité de nations libres et fédérées , dont la France sera le nœud qui puisse former une digue à la chute des neiges, et repousser la cité de glace du schisme et du nord protestant , qui s’avance coalisée et de plus en plus envahissante.

Mais toujours , dit Chateaubriand , « on retrouve la civilisation , qui ne périt jamais, sur la terre natale des Romains ; » c’est-à-dire, en Italie , dans les Gaules, l’Espagne , la Bretagne, chez tous les peuples celtiques latinisés par César et les apôtres. Ce sont ces peuples qui doivent former , autour de la nouvelle, arche sainte, la garde d’honneur et le rempart d’airain. Par là seulement les nationalités méridionales seront préservées, dans l’art, du joug des nouveaux Winkelmann , et d’une seconde invasion académique de l’idéalisme du Nord.

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SUR LE PASSÉ, LE PRÉSENT ET L’AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN DANS LES TROIS BRANCHES DU DESSIN.

Ibunt jusli de clarilate in claritatem.

(. Sainte Écriture.)

Notre siècle est devenu homme. L’éclectisme ne peut plus lui suffire , il faut qu’il affirme ou qu’il nie... Il n’y a en tout que les œuvres morales qui survivent.

{Revue des deux Mondes, 1833.)

Chaque époque nouvelle apporte des inspirations différentes. Un art comme celui du passé ne reviendra point , la nature ne se répète jamais. Le Raphaël futur ne ressemblera point au premier.

SCUEI.LING.

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