‹ Essai d'une philosophie de l'artChapitre 38 sur 51 · B? la peinture encaustique · texte numérisé non relu

B? la peinture encaustique

Ainsi , malgré le progrès réel que Jean de Bruges fil faire à la peinture , son nouveau procédé ne produisit matériellement rien d’heureux. Ses successeurs inhabiles , oublieux , négligèrent de prendre toutes les précautions que lui-même avait prises ; ils prodiguèrent inconsidérément celte huile trompeuse qui corrompt les couleurs, et au lieu de teintes profondes et diaphanes, ne donne en dernier résultat que des carnations basanées , un jaune maladif ou les doctes nuages de fumée. Sans doute , dans la troisième transformation artistique , comme sociale, qui se prépare, le progrès de la peinture aura pour principal but le développement du clair-obscur et de la perspective , de plus en plus conquérant la lumière ; mais ce but ne peut être atteint qu’en perfectionnant les couleurs. Comme un bataillon sacré d’invincibles , qui dans le feu de la bataille se ruant tête baissée sur l’ennemi , a dégarni ses flancs et ses

ET L’AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN

derrières, et mis à nu les racines de la montagne primitive sur laquelle il s’afpuyait ; ainsi les artistes chrétiens , entraînés par un désir de pirspective infinie , à force de fondre et de dégrader les teinte: , leur ont fait perdre toute profondeur ; il faut quelles rede\iennent consistantes, ou le néant les envahira. Nous devons reprendre les postes abandonnés , occuper de nouveau la base des monts , dérouiller toutes les vieilles armes enfouies dans l’antique catacombe , pour livrer à la matière qui reparaît levant nous , comme une sombre nuée , un nouveau , peut-êre un suprême combat. Redemandons à l’Orient actuel , qui le; a reçues des anciens Indous, Egyptiens , Grecs, ses profondes, ardentes , inaltérables couleurs. C’est le fruit des quatre mile ans de vie matérielle et opprimée du genre humain : la (lorieuse humanité spiritualiste doit en hériter , comme le fils hérite du fruit des sueurs de ses pauvres aïeux. A elle doit ajpartenir la gloire de fondre ces élémens de feu en milliers d( nuances lumineuses. La peinture en émail sur terre cuite , ltve , porcelaine , presque réduite aujourd’hui à 1 état d htimbb miniature , et qui chez les anciens peuples jouait en quelque so’te le premier rôle , doit sortir du boudoir où elle vit tristement reléguée. Cette peinture éternelle, qui, comme une muse inflexible , nous a transmis sur les vases égyptiens , étrusques , cbnois , grecs, l’histoire des religions matérielles , des arts et de folies des hommes depuis l’origine du monde , pourquoi ne ferait-elle pas appelée à transmettre aux siècles futurs lesspleideurs de l’humanité éclairée parle Christ ? Ce fondement de l’ait dans tous les temps doit reprendre une large base.

Quant aux fresques, leur impuissance dans ce genre est assez démontrée pour les Italiens et les Français, depuis que les merveilles de Michel- Ange , de Raphaël et du Primatice sont perdues, en grande partie , et le seront bientôt totalement.

Pendant qte les frivoles peintures mythologiques de Pom-

SUR LE PASSE , LE PRESENT

peia , faites il y a deux mille ans , nous sourient , toujours fraîches , nous voyons disparaître la cène de Léonard de Vinci et le jugement dernier du Dante de la peinture , les deux plus grandes œuvres de l’art. Le retour aux anciens procédés encaustiques , perfectionnés le plus possible , est donc un impérieux besoin pour les peintures des plafonds et des murs , comme pour les tableaux de moindre proportion. Le nouvel élan que les gouvernemens paraissent, depuis quelques années, vouloir donner à la fresque comme peinture monumentale , n’est donc nullement justifiable. Il n’y a que des esprits mesquins qui puissent songer à orner les temples et les salles des grandes réunions nationales de décorations , qu’on sait maintenant devoir durer un siècle au plus. On a prouvé d’ailleurs contre ceux qui objectaient que la fresque avec ses teintes mattes est plus favorable à l’œil dans les appartemens que la vivacité ardente de l’encaustique, on a, disons-nous, démontré que les couleurs ternes et moyennes s’obtiennent aussi facilement par ce procédé que par un autre. Et de plus , un grand nombre de couleurs , inaccessibles à l’huile , se fondent complètement dans les dissolvans dont la cire liquide est la base. Et ces couleurs dont la fresque est également privée , Mérimée a prouvé , dans son savant ouvrage sur la peinture à l’huile , que ce sont les plus brillantes , celles qui impressionnent le plus. Enfin , les empâtemens exagérés , auxquels le défaut de transparence des couleurs actuelles oblige nos peintres de recourir, trouveraient un terme dans l’emploi de la nouvelle méthode.

Une autre raison de la destruction des tableaux , c’est la substitution de la toile aux panneaux de bois du moyen âge. « La différence d’une peinture sur toile et d’une peinture sur panneau est si sensible , et la conservation de la couleur sur le bois est tellement remarquable , qu’il est étonnant que ceux qui prétendent à des ouvrages parfaits ne l’emploient pas toujours.

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Posées sur la toile , les teintes perdent leur émaillé , leur fraîcheur , et surtout leur transparence ; — sur le bois , elles conservent leur poli , leur beauté et la force des tons1. » Ce n’est pas que les Bysantins , et les anciens par conséquent , ne peignissent aussi sur toile , témoin le volto santo du voile de sainte Véronique , multiplié partout durant la période barbare -, mais ces petits tableaux étaient pour les chapelles et les oratoires domestiques. On les employait si peu comme peinture monumentale , que la superstition grecque regarde encore aujourd’hui comme profanes les tableaux modernes, lorsqu’ils sont sur toile. Pour tout ce qui regarde la durée physique , croyons-en les anciens ; ils sont nos maîtres dans les choses matérielles.

On a découvert à Stultgard, depuis quelques années, un nouveau genre de peinture à fresque , qui tendrait à détrôner la peinture murale proprement dite , en la transportant sur la toile, laquelle, au moyen d’encadremens, s’appliquerait ensuite sur les murs. Mais ce nouveau procédé , que son auteur voudrait , dit-on , tenir secret , ne peut avoir de grands résultats. La peinture monumentale bien entendue ne se séparera jamais des matériaux même de l’architecture.

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