IDf la peinture sur nerre
Une autre réhabilitation non moins importante , que notre âge a commencée et qu’il doit accomplir , c’est celle de la peinture sur verre. Bien que venue des Orientaux, son perfectionne-
1 Monlabert, Traité de peinture.
254 SUR LE PASSÉ, LE PRÉSENT
ment ou sa seconde invention est incontestablement l’un des plus beaux fruits du christianisme , et de sa tendance à la transfiguration lumineuse des corps , devenus dans le paradis aussi éclatans que le soleil, selon l’Écriture. Ainsi la cathédrale, paradis terrestre , devait , comme celui du ciel , refléter le plus possible des images de lumière. On objecte que dans cet art la transmission uniforme des rayons solaires , au travers des vitraux colorés , considérés à contre-jour, est un obstacle invincible à la justesse optique d’imitation. « Les corps opaques , représentés dans ces images de cristal , ont nécessairement l’air d’être diaphanes, » dit M. de Montabert. Or, c’est précisément ce que l’on voulait atteindre; donc la réussite fut complète. Aussi le même auteur finit-il par ajouter :
« Malgré tout, le spectacle de ces couleurs si animées, et qui nous enchantent , ces cristaux de pourpre et d’azur , ces masses d’émeraude et de topaze, développées par les rayous directes du jour , doivent former un langage.. .. et s’il n’est pas donné au peintre sur verre de répéter avec justesse l’harmonie naturelle des objets , il peut , avec ces vives couleurs, produire un certain concert exalté et pittoresque ; il peut parvenir à de grandes expressions , à de poétiques résultats. »
A la vérité cet art , sans esthétique durant les temps de barbarie , s’était jeté, comme tous les autres , dans les divagations d’une mystique sensualité. Aucune philosophie, aucune symbolique régulière , ne guidaient les artistes verriers dans l’étalage emphatique de ces couleurs éclatantes : prodiguées sans ententes des ombres , elles ne produisaient que des figures fausses , mais à teintes fortes , à poses tranchées , qui flattaient le goût rude des enfans féodaux. A peine trouve-t-on , en Europe , quatre ou cinq églises dont les verrières puissent exciter une complète admiration. On croyait que, pour l’artiste, une imagination vive était tout; la science , qui est le bon sens
ET L'AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN
de l’art , et le respect pour la vérité , ou les traditions historiques , n’étaient pas comptés comme conditions.
Il n’en sera plus ainsi dans l’art futur. Seulement, il est à craindre qu’abusant des découvertes de la science, et des nouvelles connaissances optiques, il veuille chercher sa puissance dans un vain jeu de lumière et d’effets fantasmagoriques, indignes de la gravité du sanctuaire chrétien. Dans tous les cas, il est un ordre entier de réalités et de sentimens religieux qui ont besoin d’un certain silence des couleurs et d’un recueillement profond. Pour ces sujets-là , cette peinture n’est point faite. Les éclats trop constans de ses rubis et de ses émeraudes détruiraient , dans ce cas , le calme de l’harmonie sacrée , et les combinaisons amortissantes du clair-obscur. Mais elle est éminemment créée pour représenter les anges qui adorent, en se voilant de leurs ailes étincelantes , les animaux apocalyptiques aux regards de flammes, les saintes vierges élevées en extase, les apparitions miraculeuses des êtres transfigurés, dont les corps n’ont plus rien de l’opacité terrestre. Pourtant, le domaine naturel de cette peinture aux couleurs translucides, aux effets , en quelque sorte , météoriques , n’en restera pas moins toujours, comme dans le passé, la décoration architectonique. Employée pour les arabesques , dessins d’étoiles , de fleurs et d’arbres , et autres ornemens , elle embrassera la nature connue dans un prisme magique. Toutes les splendeurs de ses teintes pourront se répandre impunément du calice des fleurs , ou des sphères roulantes du firmament azuré. Mais pour représenter de tels sujets , sans tomber dans le fantastique , combien de goût ne faut-il pas !
Concluons donc, avec l’auteur précité, que « le perfectionnement de la peinture sur verre dépend moins des efforts de quelques peintres chimistes , que des efforts d’artistes véritablement philosophes Aujourd’hui nos chimistes , qui, à la
SUR LE PASSÉ, LE PRÉSENT
vérité, ne produisent pas en verre teint des couleurs plus belles que celles des anciens peintres , sont parvenus à peindre les carnations d’une manière très satisfaisante et très remarquable. Ce nouveau charme... aura des conséquences importantes, en ce qu’on adoptera fréquemment ce genre de peinture pour les églises, les palais, les galeries, puisque les figures ne seront plus décolorées comme elles l’ont été jusqu’ici, et que les tons seront bien plusmodifîés, bien plus fondus que sur les anciens vitraux. »
L’une des principales raisons qui avaient empêché l’ancienne peinture sur verre d’atteindre à son dernier perfectionnement, était l’impossibilité de fondre de grandes vitres pour les tableaux d’histoire , ce qui forçait à briser désagréablement les figures. Cet obstacle n’existe plus , grâce aux progrès des arts mécaniques , qui préparent lentement de nouvelles voies aux arts de la pensée. En outre , nos peintres-verriers actuels , dans les cas où il leur faut employer plusieurs verres , ont imaginé de les réunir de manière que les liens en plomb ne se rencontrent que sur les lignes brunes du tableau , en sorte que l’obscurité de ces sutures ne s’aperçoit que de près et ne choque pas.
Ainsi la jeune civilisation récupère par degrés l’héritage de l’ancienne. Les découvertes matérielles facilitent l’élan du génie. La table du festin se couvre , en attendant les convives.
Les nouveaux vitraux peints , commandés par le gouvernement , depuis 1830 , à la manufacture de Sèvres, n’ont été, il est vrai , jusqu’ici , malgré leur ardente couleur , que de froids ouvrages d’industrie. Mais espérons que bientôt cet art céleste, si ardemment cultivé par les Anglais , depuis quelques années, et qui eut jadis en France son principal sanctuaire , nous devra son dernier triomphe ; en même temps qu’à Rome , où les muses gothiques n’ont que rarement été vues , la peinture sur verre viendra au secours de la mosaïque , sa sœur aînée , qui, tristement échouée loin de sa nature primitive , expire maintenant dans Saint-Pierre.
ET L’AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN