De la iHosaïquc
C’est ici le lieu de parler de cet art antique qui , placé dans l’échelle du jeau, immédiatement au dessous des hauteurs d’où la peinlire domine dans le christianisme tous les autres arts , semble l’intermédiaire entre les œuvres de la palette et celles du ciseau , et les rapproche , les réconcilie , en participant de leur double nature.
Restée enhnt chez les Grecs , trop peu patiens , la mosaïque, sous le nom d’ opus musivum , atteignit chez les Romains sa plis grande perfection dans le paganisme. La mosaïque de Sdla, trouvée dans les décombres de son fameux temple de la Fortune Prenestine , est le plus vaste travail de ce genre que l’aotiquité nous ait légué. Les premiers chrétiens et les Italiens di moyen âge élargirent les limites de cet art, mais en respectan; toujours sa nature et sa destination architecturale. De cett3 manière ils étaient parvenus à en tirer des effets immense--
Ces personnages gigantesques , patriarches et prophètes de l’ancien morde , qui du fond des absides dominaient les basiliques , conme à Sainte-Marie-Majeure, à Saint-Paul, à Saint- Jean-de-Latrm , à Sainte-Marie-Transtiberine , se dessinant seuls , entomês du désert et du silence , sur leurs vastes fonds d’or et d’azu> , exprimaient tout un ordre de pensées immuables et solemellefi , qui demeurent nécessairement étrangères à la peinture, En représentant en quelque sorte la vieille humanité, qui , ferme dans ses espérances de transfiguration , se tient immobie sur la matière vaincue , cet art inspirait un re-
SUR LE PASSÉ, LE PRÉSENT
cueillement révéré , approprié à la vie spiritualiste des modernes. Privé du mouvement pittural et des mille moyens de perspective et de clair-obscur qui charment les yeux et présentent à la fois une foule d’images , il forçait l’homme à rentrer en lui-même , et à fixer une seule pensée.
Mais arrivé au seizième siècle , cet art a, comme tant d’autres, violé ses limites naturelles, sans pouvoir néanmoins atteindre au but désiré, celui de répéter complètement les chefsd œuvre du pinceau , quoique la fabrique actuelle des mosaïques du Vatican, créée par les deux célèbres Cristofari, père et fils , soit parvenue à exécuter en cubes de verre quinze mille variétés de teintes, divisées chacune en cinquante degrés , depuis le clair le plus élevé jusqu’au foncé le plus compacte. Mais la pierre brute ne peut pas plus imiter complètement l’œuvre du pinceau , que le perroquet la parole humaine. Une telle espérance partait d’une conception trop matérielle de l’art, ou d’une confiance exagérée dans la possibilité de spiritualiser la matière.
« Il est douteux, dit un écrivain de notre temps, que les modernes aient eu des vues philosophiques sur l’emploi des moyens tout techniques de la mosaïque. Car, si l’on excepte les ouwages grossiers des absides ou des portiques des anciennes églises d’Italie , ouvrages dans lesquels le bon sens au moins avait présidé, on ne voit guère, après celte époque, dans la peinture en mosaïque , que des perfeclionnemens industriels , et 1 on y remarque un oubli de toute philosophie dans le choix des sujets confiés à ce genre impérissable de peinture.
« J’oserai dire, malgré nos très illustres prôneursdes Caracci, des Guercino, etc. , que c’était Cimabuë qu’il fallait prendre pour guide dans la route qu’il ouvrit aux mosaïcistes
« C était la majesté de Dieu , de Jésus, de la sainte Vierge, des Apôtres, qu’il fallait représenter par les mosaïques, en
ET L’A VENIR DE L’ART CHRÉTIEN
perfectionnant les essais informes de ces maîtres. C’étaient les belles proportions , les belles draperies , et les linéamens-types qu’il fallait fixer et rendre permanens à la vue des fidèles. Mais d’autres idées ont préoccupé les modernes , si prétentieux , au sein de leurs écoles... académiques. Les papes voulurent embellir avec magnificence le premier temple de la chrétienté : qu’ont-ils obtenu? des tableaux qui répétèrent à grands frais les peintures accréditées, mais qui ne furent guère en harmonie avec la sainteté du lieu. Que représentent ces mosaïques indestructibles qu’on a multipliées à Saint-Pierre de Rome , et qui sont évaluées, l’une dans l’autre , plus de cent mille francs? C’est , il est vrai , saint Pierre soutenu miraculeusement sur les eaux... mais dans quelle attitude burlesque... quel ajustement ! quelle physionomie ! enfin quelle pose Lanfranco a-t-il donnée au Sauveur , dans la peinture originale et tout académique qui a servi aux ouvriers mosaïcistes , traducteurs de ce tableau... Que peut inspirer d’utile et de pieux toute cette composition ? et ce martyr de saint Erasme que le grand Poussin a eu le courage de peindre , et qu’on a eu soin de répéter en mosaïque , quels sentimens peut-il susciter ? On y voit ce saint allongé sur un chevalet , le ventre ouvert , et ses entrailles en train d’être dévidées sur un grand tourniquet.
« Nous plaisantons Cimabuë ; mais Cimabuë eût usé d’indulgence en nous appelant des fous. . .
« Quels moyens , a-t-on dit , pourront soutenir les arts dans leurs révolutions , ou les faire renaître s’ils venaient à périr, victimes encore une fois de la barbarie? Les sciences , les lettres se perpétueraient par l’art de l’imprimerie répandue
dans presque tous les pays du monde mais qui reproduirait
la peinture? La mosaïque seule peut rendre à cet art le même service. . . lui assurer la même perpétuité. La peinture ordinaire est détruite , dès que sa surface est effacée ; mais toute la su-
perfide d’une mosaïque peut être éraillée , gâtée , méconnaissable , sans qu’il y ait destruction de l’ouvrage. Pour faire revenir le tableau effacé , il suffit de lui rendre son poli , et on peut l’user ainsi jusqu’à la fin de son épaisseur. »
« Milizia, qui connaissait mieux l’art, ajoute Montabert, pensait bien autrement. Pour peu qu’on raisonnât, dit-il, adieu les tapisseries, adieu les mosaïques. Les anciens se servaient de ces dernières pour leurs pavés , et Rome moderne se pavannc
d’en montrer des tableaux à Saint-Pierre Mais elles seront
de la plus grande durée possible ; tant pis : le mauvais ne saurait avoir une durée trop éphémère.
» L’art de polir, de rapporter, de cimenter des petites pierres rares , de petits cubes de verre coloré , imitant ces pierres ; cet art, dis-je, est très admirable; mais tant qu’il reste entre les mains de gens ouvriers, il n’est qu’un art d’industrie1. »
Ï1 n’y a rien à ajouter à ces jugemens pleins de sens et de critique d’un grand connaisseur. En effet , comment pouvait-on se flatter de répéter par un travail de manœuvre , avec la pierre brute , les effets du plus spiritualiste des arts ; de saisir par la froide juxta-position de cubes de verre opaques, l’ardent rayon de lumière , la perspective infinie , échappés d’un pinceau chrétien? La suite d’une telle erreur a été de luire sortir la mosaïque de sa propre nature , et de la dépouiller de sa puissance.
J1 y avait un moyen plus simple d’assurer à nos plus importans tableaux l’immortalité matérielle . c’était de les peindre par l’ancien procédé de l’encaustique , au lieu de lui préférer l’huile et la fresque.
Maintenant, un autre art , à qui l’humanité chrétienne doit presque autant de jouissances qu’à l’imprimerie elle-même , la
’ Montabert, Traité complet de la peinture.
ET L’AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN. 25 f
gravure, tend aussi à se dénaturer, même à se perdre. Il est triste de voir cette douce compagne de tous nos progrès , depuis trois siècles, tomber peu à peu, maintenant que l’art à bon marché de la lithographie lui a succédé dans la faveur publique. Cette fille nouvelle des granits allemands , avec ses contours vagues , ses lignes pesantes , son regard souffrant , ne pourra cependant jamais exprimer la finesse des détails , la délicatesse d’expression que sait rendre le burin sur l’acier.
Relevé par Raphaël Morghen , mort de nos jours, et dont le plus beau chef-d’œuvre est la Cène de Léonard de Vinci , cet art avait été long-temps dirigé par Moreau , si habile à reproduire les scènes de mœurs des règnes de Louis XIV et de Louis XV, qui légua enfin son sceptre à Desenne et à M. Achille Devéria , talent improvisateur sachant triompher d’un seul coup de burin de toutes les difficultés de l’art. Mais peu à peu la gravure anglaise nous envahissait avec ses eaux-fortes , sa manière noire , ses effets fantasmagoriques et son étonnante délicatesse d’exécution , qui séduisent , tout éloignés qu’ils sont de la force réelle et claire du burin français.
L’habile Devéria se jeta dans la lithographie. Négligés dans leur dessin, mais plein de caprices , de pantomime et de finesse, les deux frères Alfred et Tony Johannot le remplacèrent dans la gravure. Le inonde a maintenant leurs brillantes collections de vignettes pour les œuvres de Walter-Scott , de Cooper et de nos principaux littérateurs français. Tony Johannot chercha même à rendre la gravure sur bois rivale de celle sur acier. Mais les deux célèbres frères n’ont pourtant guère eu jusqu’ici qu’une très grande habileté de métier. S’ils n’en viennent pas à adopter enfin un style plus sévère, ils ne sauveront point leur art de sa ruine.
Et pourtant quand on voit la gravure créer encore des feuilles comme celle de Richomme , représentant , d’après Ingres ,
SUR LE PASSÉ , LE PRÉSENT
Henri IV avec ses enfans, exposée en 1835 , on est saisi de douleur à l’idée que de si beaux moyens sont délaissés. Gloire aux hommes qui , capables de se sacrifier au beau éternel , continueront de cultiver cet art , sans en retirer le gain qu’ils pourraient trouver ailleurs !
Plus d’un art précieux a déjà disparu ainsi , enlevé à de nombreuses générations par l’incurie d’une seule. La peinture sur verre n’avait-elle pas été dérobée de cette manière durant plus d’un siècle à nos yeux , au point qu’on la croyait perdue? Notre légèreté va jusqu’à nous empêcher de garder nos plus légitimes conquêtes.