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L’architecture commence également par toute l’Europe à modifier ses principes. Les tristesses du style monochrome ne sont plus défendues que par l’arrière-ban de la routine. Toutes les restaurations des vieilles cathédrales se font en revêtant les murs et les colonnes de teintes mattes destinées à reposer l’œil, et à le faire passer sans effort d’une couleur tranchée à une autre. Car de même qu’il y a dans la nature une infinité de couleurs , sortant harmonieusement d’une seule couleur primitive , de même il en doit être dans un monument. Sa couleur
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fondamentale doit se répandre, en quelque sorte , du centre à la circonférence par une série de dégradations , comme des rayons qui partis du sanctuaire , sortent lentement les uns des autres. Variété dans l’unité ! La seule confusion réelle est celle des teintes plates , tranchées et sans passage adouci : et c’est nécessairement ce qui arrive dans l’architecture monochrome. On passe d’une muraille de stuc d’une éblouissante blancheur à une noire colonne de granit , ou bien à des rideaux d’un rouge de feu , ou au baldaquin doré de l’autel. C’est là la vraie bigarrure. Car l’architecture n’est jamais monochrome, les pierres par elles-mêmes auront toujours des teintes diverses , suivant leur nature , leur position , leur plus ou moins d’élévation. L’hiver et la pluie sauraient bien d’ailleurs y mettre ordre , si l’on avait la folie de prétendre à une complète unité de couleur.
Il nous semble qu’il faudrait distinguer dans l’architecture deux choses : la partie monumentale et la partie pittoresque , qui doivent jouer dans cet art le même rôle que le dessin et le coloris dans la peinture , où l’un et l’autre s’équilibrent pour former le beau.
La partie monumentale de l’architecture qui , par les grandes lignes d’ensemble et la forme plastique générale, détermine la majesté du bâtiment , est nécessairement incolore comme le rocher, et les blocs de tuf et de granit dont elle est formée. Aussi dans la Grèce, l’Italie et durant toute l’antiquité romaine, le blanc badigeon fut ignoré. L’édifice montrait avec orgueil ses belles assises de pierres , oblongues , carrées , triangulaires, ou en opus reticulatum. Elles s’étageaient avec une admirable régularité , telles que les avait posées la main du maître. Les Latins ne cachaient pas même leurs briques ; et nous , nous couvrons de badigeon nos beaux tufs français , si architecturaux.
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Mais ia partie pittoresque , qui est comme l’expression du monument , se complète par la couleur , au dehors comme au dedans. Sur le fond monochrome doivent ressortir les teintes variées des détails ou articulations de ce grand corps , sans quoi il apparaîtra comme un tombeau noir ou reblanchi.
Ce n’était pas ainsi que se présentaient les temples les plus célèbres de la Grèce. Une partie de leurs murs était recouverte d’une teinte plate générale , sur laquelle se promenaient îes festons des frises et les guirlandes des pilastres. La recherche des beautés réelles qui ressortent de la couleur unie à la forme architecturale , se trahit partout dans Phidias. Le marbre éclatant de blancheur du Parthenon était surmonté de teintes hiératiques. Les métopes étaient peintes avec leur couleur propre , le rouge ; le chapiteau corinthien avait un fond vert pour ses acanthes , sur qui se détachaient les fleurs.
De cette manière le temple paraissait animé , l’architecture s’épanouissait au soleil comme une végétation.
Mais croire que les Grecs peignaient leurs temples en entier , que par exemple , ils recouvraient de stuc colorié leurs belles colonnes de marbre de Paros , serait une grave erreur.
Bien que l’architecture soit tenue d’être naturelle, c’est-àdire harmonique , elle n’est cependant en rien l’imitation de la nature. Elle est au contraire celle même nature nivelée sous l’inflexible compas mathématique.
La colonne n’est point l’arbre superbe , autrement il faudrait toutes ses branches et ses feuilles ; la voûte n’est point le dôme des bois , ni le sanctuaire un bosquet.
Aussi les Grecs n’employaient point dans ce cas la couleur comme peinture , mais simplement comme moyen de relief , pour faire ressortir les uns sur les autres les ornemens des frises, métopes et chapiteaux, placés trop haut pour frapper l’œil.
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Du reste , il est évident que vouloir rétablir la polychromie des Grecs avec tout l’attirail de ses couleurs canoniques et de ses teintes ardentes et tranchées , serait reprendre après deux mille ans les décorations enfantines de l’architecture domestique.
On ne trouve dans la primitive église nulle trace de la conservation de ces formules conventionnelles ; cependant, recueillant des anciens tout ce qui était bon , elle coloria aussi ses temples. Mais il n’y eut plus, comme autrefois, de couleurs symboliques invariablement fixées pour chaque partie de la maison du Christ. Les anciens Pères de l’Église voulaient que , partout où se porteraient les yeux des fidèles, ils fussent touchés par l’accord musical des couleurs et de la lumière.
Le moyen âge ne s’écarta pas plus de la nature que les premiers chrétiens. Comme elle il revêtit la couleur , sans laquelle tout est terne et triste. Les cathédrales devinrent étincelantes de tous les trésors que le pinceau recèle , se couvrirent de dessins et d’arabesques , entremêlés de figures priantes et de sentences en lettres d’or. Dans les chapelles de ces humbles et brillans catholiques , fils du Verbe et de la lumière , le soleil même ne pouvait pénétrer que par des prismes d’iris.
Ce n’est qu’au seizième siècle qu’on vit huguenots et luthériens couvrir de badigeon toutes nos cathédrales gauloises et germaines. Sous ce triste suaire blanc , qui annonçait l’approche des fossoyeurs du vandalisme , l’Église vit disparaître une foule de chefs-d’œuvre peints à fresque.
Il fallait des graitges nues pour temples au protestantisme qui, comme un froid aimant, attirait les peuples de Louis XIII et de Charles-Quint. Aujourd’hui que les Vandales sont morts , on fait des recherches, et l’on trouve souven t en regratlant les murs de brillantes peintures enfouies par les adeptes de Luther et de Calvin. Dans les cathédrales de Strasbourg, de Nantes, de
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l’Allemagne , on vient de nous rendre des fresques entières.
A Gand , on a déblayé ces dernières années le pavé d’une église souterraine à mosaïques encore très fraîches. Ainsi non seulement les murs, mais le pavé même offrait une harmonie de couleurs. Il faut voir les basiliques primitives des quatrième et cinquième siècles , où le porphyre , le jaspe, la serpentine , les pierres les plus précieuses se marient sous vos pieds avec une richesse de dessins géométriques qui frappent l’imagination. Restaurés aux treizième et quatorzième siècles, sous la direction de Turrita et des plus grands architectes de celle époque des splendeurs architecturales , ces pavés en mosaïque remplissaient dès son entrée dans le temple l’œil du fidèle d’une joie tranquille, et attiraient peu à peu son regard ravi jusqu’à l’autel. Sans doute ce luxe de couleurs plates ne nous convient plus ; il nous faut des teintes adoucies , chastement fondues , et non plus la sensualité des mosaïques bysantines. Mais c’est précisément pour cela que les pavés en échiquiers de nos églises ne peuvent plus durer. Qu’on essaie de paver la Madeleine dans le style perfectionné du pavé en mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, et l’on verra combien ce monument changera de face , combien sera diminuée la monotonie de son intérieur.
1 0. Des principaux moyens fcc régénérer natre architecture, et fce renfcre aux temples leur beauté.
Il faut une harmonie totale , il faut que tout converge vers un centre et se détache sans encombrement. C’est pourquoi ces
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autels à la romaine , isolés au centre de la croisée , éblouissans de dorures, et surmontés decrasans baldaquins, tel qu’à Saint-Pierre de Rome celui de Bernini , choquent par leur contre-sens. Cette petite église érigée au milieu de la grande, avec ses grilles et ses colonnes, brise l’unité de la perspective. Les autels gothiques au fond des sanctuaires étaient bien différens , quoique déjà beaucoup trop abaissés. Mais dans la primitive église le sanctuaire était vraiment le saint des saints , la tribune du Verbe. Image en quelque sorte du monde invisible et supérieur , il trônait au dessus des nefs ; et l’on y montait par des degrés qui loin de briser l’harmonie du coup d’œil , l’augmentaient en forçant le regard à s’élever peu à peu au dessus de la terre , pour ne se reposer qu’au sommet de la montagne sainte , sur l’autel qui , primitivement rond , semblait la couronne de la basilique. Dès le cinquième siècle , des mosaïques gigantesques , représentant des docteurs ou des prophètes, terminaient le haut des absides et des tribunes. Leurs regards tombaient sur le peuple , leur visage était comme la grave parole qui descend des voûtes saintes et se mêle à la prière. Les vitraux ardens du sanctuaire versaient sur l’autel leurs mille couleurs.
Le poète Prudentius , célébrant dans une hymne l’église Saint-Paul extra muros , que le grand Théodose venait d’embellir , dit que les vitres colorées de ses larges fenêtres imitaient les prairies tapissées de fleurs , les teintes rosées de l’aurore, et la pourpre ardente des nuages au soleil couchant. Tous ces effets de lumière convergeaient vers l’hémicycle sacré de la tribune , où devant l’autel du sacrifice , entouré de douze arehiprêtres assis sur douze stalles de marbre , l’évêque de son trône d’or dominait toute l’église. Tels étaient les résultats produits par une sage illumination du temple. Et il faut bien enfin le reconnaître , une église sans mosaïques d’un style monumen-
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tal qui forment le passage des inipressions solennelles de l’architecture aux mouvemens de la statuaire , aux pieux élans de la peinture, et de là en quelque sorte aux soupirs de la musique , et qui en outre ne reçoit plus qu’un jour décoloré par des fenêtres à vitres indistinctement blanches , est un temple ravagé.
Il est évident que l’excès de ce genre , ou la bigarrure des maisons chinoises et turques , dont on a vu au moyen âge un commencement d’invasion en Occident , serait aussi déplorable que le monochrome. Ces dômes italiens du quatorzième siècle formés d’assises de pierres alternativement blanches et noires , blessent l’œil tout autant que ces pavés des églises , copies de Saint-Pierre de Rome , où des dalles de marbre à couleurs tranchées se succèdent en dessins monotones comme les cases d’un échiquier.
Maintenant le principe est reconnu ; mais son application souffrira encore long-temps d’énormes difficultés , à cause de la faculté d’outrer et de tomber dans l’agitation de l’architecture, en voulant produire l’animation. Pourtant c’est le seul moyen pour cet art d’achever son affranchissement en s’ouvrant au dessus des mathématiques un nouveau domaine dans lequel il se meuve plus librement. Par là seulement l’architecture pourra secouer le joug des académies , des règles conventionnelles, de la fixité embourbée et du métier. En effet les combinaisons chromatiques ne peuvent pas plus se fixer et tomber par là dans le domaine académique que toute autre branche d’art qui dépend de l’inspiration et du sentiment intime de l’harmonie. Pour ces choses que le génie seul inspire , le peuple seul est juge et fait bonne justice avec le temps.
Tout art , même la statuaire et l’architecture , a donc son coloris propre , et exige des études chromatiques spéciales. Mais il n’en est pas moins vrai que la seule peinture chrétienne
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peut planer au dessus des antiques exigences de la géométrie , dont les entraves pèsent sur le sculpteur et l'architecte qui ne peuvent produire la beauté qu’en restant rigoureusement sous le cercle de l’inflexible compas.
C’est pourquoi de long-temps encore la polychromie ne pourra être mise en pratique que par les plus habiles maîtres , ceux dont le bon sens et l’éloignement de toute exagération seront démontrés par des travaux antérieurs. Autrement , loin d’aider la marche de la renaissance actuelle , ce nouveau moyen ne fera que précipiter l’architecture , déjà si tombée , dans un définitif naufrage.
Si la polychromie nous est indispensable , il faut avant tout qu’elle sache s’harmoniser avec nos nouveaux besoins spiritualistes , et dans ce cas encore c’est à la seule critique universelle à juger.
Mais dans tous les cas l’on ne peut s’exempter de reprendre la mosaïque ancienne , qui seule est de nature à compléter la décoration des temples. Il est donc à souhaiter qu’elle se naturalise en France , travaillée de nouveau d’après le style hiératique de la primitive église. Lorsque vers le neuvième ou dixième siècle parurent en Gaule les premiers essais connus de la peinture sur verre , à la place des verres teints par la cuisson dans leur masse même „ l’enthousiasme pour celte découverte fit peu à peu oublier l’opaque mosaïque , qui repoussée du sanctuaire , fut contrainte à céder ses absides au transparent vitrail. On ne lui concéda pas même une humble place dans les chapelles , comme on faisait cependant déjà pour les illustres morts qui avaient bien mérité de la patrie chrétienne.
Ce fut uu malheur : car les gothiques cathédrales se privèrent d’un charme de plus. La peinture sur verre était le fruit du travail des émaux et de la science métallurgique des Néo- Grecs. Elle s’était échappée comme un papillon aux ailes de
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feu , de la noire chrysalide bysanline. Elle avait jailli de la mosaïque , espèce de purgatoire ténébreux de la peinture , aspirant à s’élever dans la clarté. Mais pourquoi oublier dans la joie les douleurs passées ? N’y a-t-il pas toujours des âmes qui souffrent , et qui ont besoin d’obscurité et de silence ? Les tableaux en mosaïque dans l’ancien style , au fond des chapelles solitaires , leur communiqueraient de leur calme.
Parmi les réformes dans la technique , l’une des plus indispensables serait l’abandon du bois pour la construction des temples et des grands édifices nationaux. Ce que font les grandes nations ne doit périr qu’avec le monde. Il faut que tout vrai monument participe de l’immortalité humaine et puisse subsister par lui-même , de telle sorte qu’abandonné il résiste aux attaques du temps. Ainsi bâtissaient les Egyptiens, les Indiens, les Pélages, et les architectes cyclopéens d’Occident. Au lieu de toitures en bois , le frontispice du Panthéon de Rome était revêtu de bronze. Le moyen âge rêvait aussi de recouvrir en plomb ses tours gothiques. Mais les maisons de bois des Germains étaient encore trop près dans son souvenir. Aujourd’hui l’incendie de Westminster , de la cathédrale de Rouen , de Saint-Paul de Rome et de tant d’autres chefs-d’œuvre qui s’en vont l’un après l’autre , doit nous faire désirer plus que jamais des monumens incombustibles.
A toutes les grandes époques on a élevé les temples sur de hauts lieux , et quand il fallait les bâtir en plaine on formait auparavant des terrasses ou areœ , pour les exhausser , afin qu’ils se vissent de plus loin. C’est ainsi que fut le plus ancien temple chrétien , celui de Nicomédie , qui sous Dioclétien dominait toute la ville. Les églises d’alors ne s’appelaient que Maison de la colombe (Domus columbæ ) ; et elles posaient en effet comme des nids d’oiseaux sur les hauteurs , élevées , disent les saints Pères , au dessus de tous les bruits de ce monde ,
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en communication avec le ciel , recevant , comme une vigilante prière , sur leurs façades dégagées de toute ombre , les premiers rayons de l’aurore et les derniers reflets du jour.
Si quelque mouvement extérieur pouvait approcher du temple , ce ne devait être que l’ondulation des grands arbres , venant de leurs cimes caresser le seuil silencieux du Dieu de la nature. L’emploi des bois sacrés chez les anciens était une idée pure , que le spiritualisme chrétien n’aurait pas dû rejeter. Mais le moyen âge, en faisant entrer les morts avec leurs tombeaux dans l’église , qui n’était faite que pour être la demeure des vivans, en dépouilla naturellement les abords de leurs avenues funéraires ; tandis que dans la primitive église les sépulcres étaient exclus du temple , d’après les canons même des conciles. Mais à l’entour s’étendaient de longs portiques, où la verdure , emblème d'espérance, se mariait aux colonnades , pour tempérer la tristesse salutaire du mausolée. Alors c’était vraiment , pour parler avec Victor Hugo :
L’Eglise veillant sur les tombes Ainsi qu’on voit d'humbles colombes Couver les fruits de leur amour.
Plus lard 1 étalage des orgueilleux écussons dans les nefs intérieures, surchargées de sépulcres, fit disparaître la poésie.