la tratritimi ïmns l’art
Quant à ce qui regarde les types et ce que l’antiquité appelait les canons , il est clair qu’il ne peut plus en exister aucun
SUR LE PASSÉ , LE PRÉSENT
dans le genre de ceux des anciens. La lenlalive du Poussin pour rélablir les cinq modes de la peinture grecque , phrygien, dorique , lydien , ionique et lesbien , et dont chacun appliqué d’une manière orthodoxe devait nécessairement produire le beau 1 , est en quelque sorte un vol fait par un grand homme à l’académie en possession de distribuer les recettes de génie , et de fixer par quels moyens mécaniques on peut être assuré de produire des chefs-d’œuvre. G’est ainsi que dans la musique sacrée des Hellènes , imitateurs en cela des Egyptiens , chaque chœur avait son canon préétabli , et ne pouvait tourner qu’autour d’une seule note fondamentale , qu’on appelait pour cela monotone , parce qu’elle revenait à chaque verset ; de même en architecture, selon que l’ensemble de l’édifice était ionique ou dorien , il fallait que les entablemens , les chapiteaux , les colonnes eussent telle forme , telle hauteur , tel nombre , tels espacemens , et qui plus est , il fallait que les pierres fussent de telle ou telle teinte.
Ces tristes entraves produisaient pourtant l’harmonie , que l’art antique n’avait pu atteindre avant de s’y être soumis. Mais leur nécessité chez les anciens ne prouve qu’une chose : c’est que hors du christianisme la servitude est nécessaire. Chez nous s’il y a possibilité de plus d’abus , c’est parce qu’il y a plus de vie. Mais plutôt que de reprendre de tels canons, qui ne courra plus volontiers le risque d’avoir parfois à soutenir le charivari d’un orchestre maladroit, ou les bigarrures de couleurs d’un tableau sans goût ? Si l’on n’accorde pas à l’architecte la liberté de disposer ses voûtes , ses chapiteaux , ses colonnades suivant l’ordre que lui dictera son inspiration propre ; si en peinture on ne laisse pas à l’artiste le droit de choisir ses couleurs , pour quelque sujet que ce soit , et de les dégra-
J Voyez Félibien.
ET L’AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN
der à volonté ; alors il faudra bien sans doute , commue disent les académies, retourner aux canons grecs. Mais ointe fois revenu là , il faudra immédiatement après redescendre en la terre d’Égypte 1 ; et alors l’art conventionnel des Chi nois nous paraîtra jouir d’une beaucoup trop grande liberté.
Cependant il y a des convenances éternelles. Richardson a dit : « Si vous voulez me remplir d’horreur , que j’y sois préparé par la couleur de votre composition ; le Soleil recula au festin d’Atrée : une couleur brillante détruirait la terreur dans
un sujet affreux Jules Romain fit un dessin de Phiaéton : il
y règne une couleur de pourpre rougeâtre , comme si le monde entier était enveloppé de flammes étouffantes. »
Si vous voulez représenter l’enfer , vous n’y placerez point des scènes de tendresse et d’amour , mais la rage , la haine , et le long désespoir qui suivent la mort dans le crime. Mais ces convenances de pure raison , d’où les anciens avaient conclu leurs invariables canons , ne pourraient chez nous se formuler en réglemens généraux, sans qu’à l’instant il s’élevât contre eux une foule d’exceptions , toutes également rationnelles. Car du moment que l’art n’a plus pour seul objet , comme chez les Grecs , la beauté physique , mais qu’il veut encore être utile et moral , ses devoirs changent ; il passe du cercle des pratiques dans celui du libre arbitre , sans lequel rien n’est moral. Il n’a plus qu’une seule obligation , celle d’émouvoir en étant vrai. Or il atteint la vérité par deux moyens , la nature et l’histoire.
Sans doute il y aura toujours un grand écueil à éviter dans les sujets historiques. C’est de se conformer trop servilement au fait , sans y faire la distinction entre ce qui peut o»u ne peut pas être rendu par les moyens ordinaires de chaque art.
' Expression des prophètes.
SUR LE PASSÉ , LE PRÉSENT
C’est la faute où est tombé Raphaël dans ses Loges , lorsqu’il a peint le Créateur lançant de ses deux mains le soleil et la lune dans les espaces. Sublime dans la Bible, cette image devient mesquine sous le pinceau , parce qu’elle se présente directement aux yeux et non plus à l’intelligence. Jéhovah au centre de l’univers , créant d’un seul mot de son Verbe les deux astres du jour et de la nuit , et leur disant : roulez vos heures et vos siècles , étonne l’imagination. « Mais quand on le voit , dit Webbs , suspendu en l’air , une main sur le soleil et l’autre sur la lune , ce qui était majestueux à la pensée , devient misérable à l’œil. »
Il y aura donc toujours une énorme différence entre le langage de l’historien écrivant et celui du peintre , entre l’intelligible et le pittoresque , entre la poésie de l’esprit et la poésie des sens, ou la réalité de la pensée et la réalité de l’art; de sorte que si l’artiste sous ce rapport outrepasse les limites de son domaine, il ne pourra plus raisonnablement s’arrêter que quand il sera retombé dans l’hiéroglyphe.
La première preuve que donnera l’art chrétien de son passage définitif à l’histoire sera la cessation complète de l'anachronisme dans les faits comme dans les vêtemens. Aujourd’hui la nécessité de se soumettre au costume propre des temps et des lieux est universellement reconnue. Tous ces quiproquos, souvent ridicules , de mœurs , d’armures , même d’événemens, dans lesquels sont tombés les plus grands artistes depuis Giotto jusqu’à Paul Véronèse , ont disparu à mesure que l’instruction est devenue plus populaire , et quelle a donné plus de bon sens à ceux qui font les commandes des tableaux et des monumens. Car la seule ignorance des siècles avait obligé le Tintoretto à placer sur des chaises de paille , comme celles des cabanes de la Sabine , les apôtres de sa cène , vêtus ainsi que des paysans d’Albano , ou bien à mettre des armes à feu entre les
ET L’AVENIR DE L’ART CHRÉTIEN
mains des soldats de Moïse ; de même que Titien nous montre des pages espagnols escortant Jésus de Galilée, et qu’ Albert Durer habille ses madones à la façon des bonnes dames de Nüremberg. Enfin David vint réhabiliter le vrai costume antique ; c’est au moins un service qu’il a rendu à ceux qui auront à traiter désormais des sujets de l’antiquité. Après lui tout change de face ; de plus saines conceptions commencent à poindre. On sent que pour jamais les peintures comme les récits épiques et mythologiques sont passés. Le drame est abouti à l’histoire. Ce caractère sérieux , et non plus fictif, que l’art ne perdra plus, est l’aurore du réalisme complet. Mais il ne s’achèvera que par le retour aux types originels.
Si les hommes chargés de présider aux travaux de l’art en France, et à l’érection des monumens nationaux, comprenaient bien leur mission, en même temps qu’ils font copier à grands frais, par Sigalon et aalres habiles peintres, le terrible jugement dernier , dont bientôt il n’y aura plus de traces , et les chambres vaticanes de Raphaël , afin de les arracher à la destruction , en les reproduisant au Louvre (chose excellente, sans doute); ne pourraient-ils pas aussi reproduire dans leurs réelles dimensions , sous les voûtes de nos principales églises de Paris , les mosaïques primitives de Saint-Jean-de-Lairan , de Sainte- Marie-Transtiberine , celles du grand Turrita à Sainte-Marie- Majeure , et celles qui restent encore à Saint-Paul hors des murs , débris de tant de merveilleux types d’idéal chrétien , que le feu a dévorés avant le jour où ils pouvaient enfin être étudiés avec fruit, perfectionnées par la technique moderne , mais gardant inviolablement leur primitif caractère , ces mosaïques d’apôtres-rois , assis sur des trônes, entre les palmiers des patriarches , avec leurs livres ouverts, ou leurs rameaux de martyrs de la liberté chrétienne, verseraient dans le temple de solennels reflets, et porteraient le peuple à de graves pensées.
SUR LE PASSÉ, LE PRÉSENT
Sur ces lableaux , il n’y avait que l’idée dans sa majesté éternelle , immédiatement incarnée sous la forme la plus simple. C’étaient comme les hiéroglyphes de l’avenir; tous leurs gestes disaient le triomphe par la prière. Sans doute , il faut choisir parmi ces vieux ouvrages ; sinon , reproduits sans discernement , loin de ramener l’art en de meilleures voies , ils ne feraient qu’augmenter le culte du laid, corrompre le goût des masses, et faire apparaître au milieu de notre civilisation les fantômes barbares de l’art russo-grec, tels qu’on les voit encore dans les provinces des deux empires turc et moscovite , où l’artiste n’est plus, depuis tant de siècles, qu’un pauvre manœuvre , ayant pour chaque saint un modèle hiératique dont il est tenu de copier littéralement les gestes , la pose , l’expression , et qu’il ne peut développer sans crime. Retombés à ce degré , quelle raison aurions-nous pour ne pas reprendre les pagodes de l’Inde et de la Tartarie , avec leurs monstreuses et symboliques figures , gravement assises et solennellement grotesques ?