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Rassemblez les débris du festin , de peur qu’on en perde mémoire.
( Evang . S. Jean.)
Il y a bientôt vingt siècles que le Christ est venu racheter le monde. A ce moment suprême , quand le paganisme , aussi lui vieux de deux mille ans , couvrit la terre de ses ruines, tout ce qui restait encore fidèle à l’antique foi des sens se réunit en un faisceau sublime qui fut le néoplatonisme. Des génies prodigieux comme universalité , parurent. On parla , on écrivit , on persécuta , on fit aller en même temps la plume des philosophes et la hache des bourreaux. Pour sauver les dieux, on les reporta dans le saint Orient , d’où l’on évoqua l’art , la poésie et le culte primitifs. Les imposans symboles du commencement reparurent ; l’antiquité, en apparence rajeunie , brilla un moment de toutes ses splendeurs passées ; mais c’était la lampe mourante qui jette une dernière flamme avant de s’éteinclre à jamais.
Aujourd’hui , les esprits frivoles , qui trouvent plus commode de douter que d’approfondir , croient apercevoir dans le catholicisme les mêmes symptômes d’agonie. Ils osent dire qu’il ne fut qu’une idolâtrie raffinée, qu’une seconde déception jetée
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aux âmes généreuses , et qu’enfin le voile imposteur est déchiré.
Notre siècle blasphémateur a donc appelé le Christ à se justifier devant lui , en philosophie , en art , en toute chose. Comme autrefois, les juges se sont assis , demandant d’un air ironique : Qu’est-ce que la vérité? et, devant leur tribunal, l’éternel accusé , avec ses défenseurs , s’est livré pour être de nouveau crucifié avec dérision , ou reporté triomphant au Capitole.
Mais de toutes les parties du grand arbre social fécondé par son sang, et qui poussa durant quinze siècles des rameaux si vivaces , aucune branche , peut-être, ne fut plus desséchée que celle de l’art. En effet , la beauté , fille de la Foi , a dû s’enfuir dès les premières attaques dirigées contre sa mère; et au lieu de celte lumière divine qu’elle versait sur nos pères , elle a laissé de froides ténèbres qui couvrent partout nos arts frappés de stérilité.
A la vérité, depuis quelques années, un léger crépuscule paraît. On cherche à ranimer l’inspiration éteinte , à rouvrir les sources chrétiennes de la littérature et de l’art ; mais on tâtonne sans pouvoir les retrouver.
La question vitale est donc de formuler clairement l’esprit du christianisme et ses tendances natives et indestructibles dans l’art comme dans la société ; puis de dérouler historiquement les types , qui , en sculpture , peinture , architecture , musique, poésie , ont dirigé , inspiré les grandes époques chrétiennes. Ensuite il restera à marier ces types reconquis avec les besoins nouveaux de notre intelligence agrandie : ce sera le travail de l’avenir. Notre siècle , moins heureux, ne pourra guère qu’enfanter péniblement la renaissance chrétienne , pour l’opposer à la renaissance païenne du seizième siècle.
Chacun de nous, écrivains ou artistes du Christ, a donc
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pour tâche d’apporter sa pierre pour la reconstruction du temple , que l’invasion étrangère a livré à tous les vents destructeurs , mais qui ne saurait périr.
C’est évidemment l’Église chrétienne d’avant les barbares qui doit nous offrir les types dans leur essence la plus primitive. Là sont les germes informes, mais purs ; là est le berceau de la tradition. Quoique bien plus belles et plus développées au moyen âge , les figures historiques n’y ont plus leur vérité native. Les Néo-Grecs et les Germains ont donné aux Apôtres et aux docteurs , ainsi qu’à la science même et à la société, des physionomies nouvelles.
Des nations distinctes se sont formées , l’art cesse en quelque sorte d’être universel , et prend le caractère de chaque localité. Puis viennent les temps modernes où la peinture , élevée à une puissance prodigieuse , revêt de couleur et de vie toutes ces icônes ; mais sans songer un moment que ce sont des types , et qu’il faut traiter chacun d’après son caractère propre. C’est pourquoi , de ces deux dernières époques , il faut prendre avec examen et précaution ce qu’on trouve adaptable au progrès, et rejeter le reste. Arrivé aux premiers siècles, l’esprit critique doit s’arrêter. Là est le terme de la recherche, parvenue enfin à l’unité. Quelque peu authentiques qu’elles nous paraissent, nous devons recevoir avec respect les images que cette époque nous présente du Christ et de ces martyrs dont le sang a sauvé le monde et fait lever le pain de vie qui le nourrit aujourd’hui. Portraits ou non , ces images sont leurs figures historiques , vénérées traditionnellement de génération en génération ; nous n’avons pas le droit de les changer, mais celui de les développer. Par là seulement, l’art peut atteindre à toute sa puissance ; car, lorsque dix générations ont travaillé à l’envi pour idéaliser le même portrait , il doit être nécessairement plus achevé que si chacune d’elles s’impose la création
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d’une figure nouvelle , sans rapport avec la précédente. Que sera-ce si chaque artiste s’en forme une toute spéciale , et que le même personnage historique prenne ainsi des milliers de formes? Sans unité de types , point d’unité d’efforls pour la réorganisation .
Malheureusement , il est impossible de reconstruire une histoire complète de l’art chrétien primitif. La plus grande partie de ses monumens a été détruite , en Gaule et en Italie , par les Ariens du nord , surtout par les Vandales , et en Orient , par les iconoclastes , suivis des Mongoles et des Mahométans. Par ces barbares, un monde d’art tout entier a disparu. Et ce monde, fondé sur les vér itables lois du progrès, avait été grand, peut-être même plus étendu que ne fut jamais depuis la chrétienté ; car, sans compter tout l’Occident latin ou civilisé, et la moitié du continent d’Asie , la seule Afrique , alors si florissante, comptait, au temps de saint Augustin , quatre cents évêchés que les fureurs des Donalistes et des Circoncellions commencèrent à ravager , avant même l’arrivée des dévastateurs arabes. Il est vrai que les catacombes de plusieurs centaines de villes d’Europe et d’Orient , jadis puissantes et populeuses , n’ont point encore été explorées : tant les premiers temps du christianisme ne touchent point les chrétiens mêmes !
La seule Rome a soigné avec un peu d’amour , et fait connaître ses monumens : ce sont presque les seuls matériaux avec lesquels puisse se bâtir l’histoire de l’art chrétien primitif.
Or , cet art a , comme la religion qu’il exprime , une triple origine. Le christianisme est sorti de la synagogue , pour al-
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1er s’asseoir avec saint Paul à l’académie , et avec saint Pierre au Capitole : ainsi , trois élémens composent son art : l’élément juif ou oriental , l’élément grec et l’élément romain. Ces trois sources mêlent ensemble leurs eaux dès l’origine , mais pourtant , selon que l’une ou l’autre prédomine , elles peuvent représenter trois époques qu’une élude attentive voit se dérouler lentement dans la succession des sept ou huit siècles dont se compose la durée de cette Eglise primitive qu’on pourrait appeler grecque-romaine , par opposition à l’Église romaine-barbare ou germanique du moyen âge.
La distinction et l’élude de ces trois périodes , dont le dénouement donne enfin pour produit le caractère complet de l’art chrétien , nous paraît d’une grande importance.
D’abord règne de l’allégorie et de la timide parabole, aux temps de-s persécutions , chaos des élémens de l’art , du chrétien et du païen , se heurtant , durant trois siècles , dans la mêlée , au sein d’une nuit profonde. C’est le premier âge , c’est l’époque judaïque et hiéroglyphique. Le mystère nouveau ne se dévoile encore qu’imparfaitement; un rideau cache le sanctuaire au catéchumène , en même temps que la parabole , enveloppe extérieure , cherche à fixer l’attention de l’âme novice encore sur des vérités inconnues.
L’aversion des chrétiens d’alors , sinon pour l’art en général, du moins pour la sculpture et les tableaux , est un fait très remarquable. Exercer la peinture était un motif d’exclusion pour celui qui aspirait au baptême. Car il fallait que l’esprit vainquît la matière , quelle et les arts qui l’animent , mourussent pour renaître plus grands par leur concentricité passionnée et plus universelle par leur propre renoncement.
Tant que l’art demeure sous le poids de cet interdit , c’est une preuve que les peuples ne sont encore que des catéchumènes ; pour eux , le culte des idoles ou de la matière n’est pas
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encore une chose tellement passée et Unie , qu’on ne puisse plus craindre qu’ils n’y retombent. Leur initiation chrétienne n’est pas achevée. Mais la privation des jouissances de l’art, loin d’être, pour ces enfans, une entrave, un despotisme, est le moyen de le faire grandir plus vite dans la liberté de l’esprit. Par l’idolâtrie , ou culte des symboles ( idolà ), la statue était devenue le vase même contenant la puissance divine. Les mythes avaient absorbé les dogmes , l’imagination avait dévoré l’intelligence , l’art était le seul culte. Le grand saint Paul, qui planait de si haut au dessus de toutes les entraves et observances arides de la lettre, brisa cette union de l’art et du culte, de la forme et de la pensée , celle réclusion de Dieu dans le marbre. Désormais, pour que la divinité y rentre, il faudra que le marbre expie ; c’est dans ce sens que les Hébreux, à qui leur loi interdisait de sculpter la figure humaine , étaient , dans l’antiquité, les catéchumènes du Christ, attendant aux portes de son temple que le temps des épreuves fût écoulé , et que le voile se levât à leurs yeux. C’est pourquoi le judaïsme demeure encore puissant durant toute la première période.
Au second âge le génie grec triomphe et règne avec Constantin et ses enfans. En philosophie la vérité devient plus claire et se dégage peu à peu de l’allégorie aux mille voiles ; en art le réalisme occidental se développe ; mais la liberté de la religion s’altère ; d’astucieux empereurs tendent à l’asservir à la politique. Ainsi dans cette période qu’on peut appeler l’âge grecromain du christianisme , commence à se manifester l’opposition de l’Orient et de l’Occident , apportant l’un la servitude , l’autre la liberté de l’Église et de la conscience humaine. Saint Ambroise de Milan résistant à Théodose et l’obligeant à s’humilier , proclame le premier triomphe de l’esprit sur la force brute.
En art l’hiéroglyphe tend au drame et la réalité succède l'en-
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lement aux ligures. Le devoir de formuler avec autorité les croyances fondamentales contre les hérésies grandissantes, fait créer dans les vastes mosaïques des églises romaines un réalisme fort et précis , qui vient combattre la timide allégorie , voile d’Esope , souffrante expression de la pensée esclave.
Au troisième âge les deux élémens, qui s étaient jusqu’ici combattus sans se désunir, deviennent enfin complètement distincts : le réalisme et le symbole , la liberté et l’esclavage , l’Occident et l’Orient se séparent. Le Grec, sous ses despotes du Bas-Empire , retourne peu à peu à sa mythologie , et les iconoclastes achèvent de le séparer du mouvement catholique ; ses empereurs deviennent ses papes ; pendant qu’en Occident Rome dévastée, devenue un monceau de décombres, grandit par la douleur et la prière de ses pontifes , dans la vraie indépendance , devient reine spirituelle , ouvre dans l’art comme dans la société le grand combat de la personnalité et du réalisme , dont les conciles et les Pères de l’Église donnent solennellement le signal , par leurs décrets contre les antiques symboles révérés jusqu’à ce moment. Rome , opprimée sous les barbares, triomphe d’eux par sa pensée , et finit par leur imposer Charlemagne, qui met la légalité à la place de l’anarchie. Mais en provoquant la formation hors d’elle de cet empire à la fois juridique et militaire , Rome avait en quelque sorte , comme le pélican du désert , déchiré ses propres entrailles pour nourrir ses enfans dans le Christ. Forcée de laisser à ces grossiers Germains le glaive , comme dernier reste de leur idolâtrie , elle jette au moins parmi eux le vrai glaive, celui de la parole ; et ouvrant aux rois du Nord qui viennent la visiter , toutes ses catacombes , elle laisse emporter et disperser à travers l’Europe les cendres de ses martyrs, espérant qu’elles seront fécondes.
Ainsi l’Eglise primitive avec ses monumens disparaît, s’im-
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molantà l’avenir, entrant dans la barbarie pour la fondre et la transformer , et donner naissance au moyen âge.