‹ Essai d'une philosophie de l'artChapitre 5 sur 51 · Bcs idéalistes et des naturalistes · texte numérisé non relu

Bcs idéalistes et des naturalistes

Si l’on est décidé pour la forme on se dit : la nature est tout ; le plus haut degré de perfection est de pouvoir l’imiter telle qu’elle est.

L’art ne consiste qu’à peindre d’après nature. Mais saisir la pensée divine qui anime ces formes quelles qu’elles soient, et en dessine le véritable portrait, ceci, l’artiste ne le comprend pas. Alors , dans ses mains la forme n’est qu’un cadavre ; tout eu déclarant qu’elle est Dieu , et voulant l’élever à l’apothéose, il la fait descendre dans le cercueil. L’art n’est plus qu’un métier , un vain savoir des formes ; l’anatomie remplace l’inspiration. Le naturaliste n’a qu’à disséquer le cadavre pour y trouver cette forme , son idole , et la dessiner avec plus de rigueur. Partant d’une idée plus vraie peut-être , mais aussi fausse et aussi peu heureuse dans son application , l’idéaliste se dit : la matière n’a point de vie en elle-même , l’âme est tout ; ce n’est qu’en peignant l’être immortel que les vers ne rongent point au tombeau, qu’il est possible de créer des chefs-d’œuvre. La nature est en décadence ; depuis la chute de l’homme elle n’est plus le beau; en l’imitant, on ne produit que des formes déchues. Il ne faut l’envisager qu’avec pitié , voir atir delà de ses ténèbres actuelles , tâcher de la réhabiliter , de la

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replacer dans sa gloire et splendeur disparues ; et s’imaginant que la nature ne peut en rien l’aider pour reproduire cette forme glorifiée qu’il rêve, il s’éloigne d’elle, et creuse son cerveau de plus en plus vide, au lieu de contempler avec amour et respect les œuvres de Dieu , d’adorer avec enthousiasme son esprit créateur qui plane sur les montagnes , et perce jusqu* dans le regard de l’homme. Il s’imagine tout ce magnifique univers comme un mausolée vide , un trône abandonné où Dieu ne réside plus. Et pourtant le beau c’est la nature , c’est l’homme même. Martial, au livre X de ses épigrammes, a dit avec une profondeur toute moderne :

Ars ulinam mores animumque effingere posset ,

Pulchrior in terris nulla labelîa foret.

« La plupart des artistes, dit Schelling, parviennent rarement à se faire une idée juste de ce qu’est la nature , bien qu’ils se proposent tous de l’imiter; pendant que les connaisseurs et les hommes qui pensent, trop séparés d’elle, trouvent plus commode de tirer leurs théories de la contemplation intérieure que de la science et du sentiment naturel.... et dès lors leurs enseignemens , quoique semés de vérités précieuses , se trouvent inapplicables. »

En effet , l’art est la poésie muette , muta poesis , comme l’appelaient les Romains , c’est-à-dire, la poésie qui s’exprime non par la parole , mais par la forme et le mouvement , ainsi que lait la silencieuse nature. L’art, c’est le lien intérieur qui unit l’âme par les sens au monde inorganique.

L’expression beau idéal devrait donc être bannie du langage de la peinture moderne à cause de son équivoque. Elle ne peut servir qu’à masquer l’ignorance des littérateurs avides de transformer les questions sur des faits qui leur sont inconnus

DU BEAU IDÉAL

en questions de métaphysique. Le beau idéal, c’est le beau philosophique , le beau des platoniciens et des scholastiques du moyen âge. Ce n’est pas le beau terrestre et réel que doit étudier l’artiste ; pour lui , le beau c’est la nature. Écoutons Maxime de Tyr : « La beauté ineffable, immortelle, existe d’abord dans les cieux et dans les substances célestes. Là , elle se maintient pure, sans mélange, avec toutes ses parties intégrantes. Mais en descendant du ciel ici-bas , elle s’obscurcit par degrés, et finit par s’évanouir.... Un fleuve majestueux , une plante richement fleurie, un coursier bondissant, offrent bien quelques parcelles de ce beau, mais des parcelles très brutes et bien rouillées. Cependant si le beau est descendu quelque part sur la terre , on ne le verra point ailleurs aussi complètement que dans la figure de l’homme. »

k. Bc la Trinité bans Pljommf.

Omnis pulchritudinis forma unilas est.

St.-Augüstin.

Puisque le beau existe dans la nature même, et dans l’homme qui en est le chef-d’œuvre , au degré où sa manifestation est possible sur cette terre, l’homme étudié pourra peut-être nous amener à des idées plus claires sur l’idéal.

Ouvrons l’Histoire de l’art de Winkelmann : au chapitre intitulé Des proportions du corps humain et de leur beau , nous lisons :

« La structure du corps de l’honnne consiste dans le nombre 3, qui est le premier nombre impair et le premier nombre propor-

EN GÉNÉRAL

lioimel ; car il renferme le premier nombre pair el un autre nombre qui unit l’un avec l’autre. Deux choses , dit Platon , ne peuvent subsister sans une troisième. Le meilleur lien est celui qui fait unité avec les parties liées , de façon que le premier est au second ce que le second est à celui du milieu. Ainsi, ce nombre renferme un commencement , un milieu et une fin ; par le nombre 3 , qui est le plus parfait , toutes choses sont déterminées, selon la doctrine des pythagoriciens -, » et nous ajouterons , selon celle des chrétiens , que Platon ne connaissait pas encore.

Les praticiens , chargés de réaliser le beau pour les yeux , ont de tout temps partagé le corps en trois portions , qui, dans un être bien conformé, doivent être égales entre elles : ce sont le buste, les cuisses et les jambes. La tête, monde supérieur, et en quelque sorte spirituel , placé sur le monde inférieur et matériel , olfre aussi trois parties , égalant chacune la longueur du nez , dit Winkelmann , et qu’on peut appeler les trois zones , de la bouche, des yeux et du front. Telle est la trinité matérielle que les anciens déclarèrent empreinte sur la forme humaine et dans la nature entière. Selon une sentence chaldéenne : « Il n’y a pas de royaume, pas de province , pas de lieu sur la terre, il n’y a nulle chose sur laquelle on ne trouve écrit le triple nom de Dieu. Il se lit sur le corps de l’homme , et jusque dans les dernières fibres de l’âme ». »

En outre , l’antiquité pour constater la beauté régulière d’un visage humain lui appliquait la clef sacrée du grand mystère, X > dégénérée en phallus , symbole de génération matérielle , mais qui , appelée à devenir la Croix , ou l’emblème du sacrifice , devait faire espérer le salut par la régénération spirituelle de

Non est regnum nec u 1 la res , nec ullus locus aut provincia , in qu3 non inveniatur scriptum nomen Dei tetragrammaton , usque ad ullimas flbras animæ , tnembrorumque corporis humani. I». Kircher (j Vus. collegii Bornant).

DU BEAU IDÉAL

l’être relevé de sa clmîe. Or , ce signe mystérieux était l’instrument avec lequel on divisait la face en deux portions égales, par une ligne perpendiculaire montant du centre de la bouche au centre du front , où elle se perdait dans une ligne horizontale qui la coupait à angle droit, en allant d’un œil à l’autre. Ainsi la conformité avec l’idéal du beau, c’est-à-dire du divin, se mesurait déjàparla croix , source de toute beautématérielle, comme elle le sera bientôt de toute beauté morale.

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