LIVRE V. — LE HONM: PERSAN
tact. Ils firent plus encore : les premiers ils se hasardèrent sur le Grand-Océan; ils se lancèrent sur cet abime imipense , image terrestre de l'infini , et qui réservait de si merveilleuses aventures à leurs successeurs. Ils exploitèrent, dans le midi et le syd-ouest de l'Espagne, des mines d'or et d'argent; ils fondèrent en Afrique les colonies d'Utique et de Carthage. A partir du détroit de Gedès, ils longèrent la oôte occidentale de rAfri^^ , et même , au dire de quelques uns , ils en auraient fait le tour ; et , lorsque les vicissitudes politiques eurent abattu leur puissance , Carthage , inspirée du génie de ses fondateurs, continua l'œuvre commencée. Les Phéniciens furent donc un des plus grands instruments dont se servit la Providence pour préparer l'unité du monde antique. En effet , les premiers ils se mirent en rapport avec les autres peuples autrement cpie par la guerre et le prosélytisme religieux. Leur œuvre , en apparence toute matérielle , n'en devait pas moins avoir une influence intellectuelle et civilisatrice. Un lien moral, né de leur simple rapprochement par les intérêts du commerce , s'établissait entre les races diverses. Des idées communes à toutes s'engendrèrent nécessairement de leurs rapports multipliés ; les antipathies originaires tendirent de plus en plus à s'effacer. C'étaient là comme autant de pas vers cette fusion générale que leur promettait l'avenir , qu'il leur promet encore: car, si nous avons continué d'avancer dans cette voie, nous sommes toutefois encore bien éloignés du but définitif. Or c'est la gloire de la Phénicie d'avoir marché la première délibéré-
ment vers ce but , en tête de rhumanité. Touchant à tous les rivages j elle était en quelque sorte le centre d'un cercle dont les limites étaient celles. du monde alors connu. Les deux idées qui faisaient le fond de son culte, la double apothéose de la matière et de Tactivitéhumaine, lui prêtaient , pour l'accomplissement de cette œuvre, une force merveilleuse. Ainsi s'expUque le rôle immense qu'elle eut, à cette époque, dans les affaires du monde , en dépit de l'exiguïté de son territoire.
Les Phéniciens rendirent d'autres services encore à la civiUsation. Au dire de l'antiquité , ils inventèrent le verre et la pourpre ; ils perfectionnèrent l'écriture, dont ils avaient particulièrement senti l'utilité dans leurs rapports avec les peuples étrangers. Selon quelques uns , on leur devrait aussi l'usage du papier-monnaie ou de la lettre de change , invention d'une immense portée : car la lettre de change est à la monnaie, pour les facilités commerciales , ce qu est la monnaie à l'échange en nature ; elle achève de condenser et de mobiliser la richesse , c'est4-dire aussi la puissance. La propriété mobilière prit tout à coup chez eux une importance qu'elle n'avait jamais eue jusque là. Les premiers parmi les peuples, ils parvinrent à la possession des biens de ce monde sans les avoir demandés directement à la terre. Us n'emprisonnèrent pas leur industrie au dedans de limites territoriales arbitrairement tracées. Leur richesse prenait pour ainsi dire naissance dans l'intimité même de l'intelligence humaine; elle en sortait par un fiât de la volonté. L'homme , en même temps qu'il faisait de la