‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 107 sur 139 · LIVRE VI. — LE MONDE HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LE MONDE HELLÉNIQUE

la diversité des éléments de civilisation qu'elle recelait, son étendue même, étaient autant de causes de faiblesse. Par TÉgypte , TOrient ne cesse d'agir sur la Grèce , engendra de lui , mais pour en différer essentiellement , pour se montrer bien supérieure dans Fensemble de son développement intellectuel. Un prêtre égyptien disait à un Athénien : « Vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants. » Mais sur le sol de la Grèce l'enfant est devenu homme ; TEgyptien, au contraire, semble un adolescent toujours au moment de le devenir, et ne le devenant jamais. L'esprit humain , dans la conception égyptienne , a bien la conscience de sa distinction, de sa séparation du monde matériel ; mais il ne se saisit pas encore lui-même dans son essence , -dans sa substance; il ne cherche ni ne trouve le mot de sa propre énigme. Une inscription demeurée fameuse était gravée sur le voile de la statue d'Isis : « Je suis ce qui est , ce qui a été , ce qui sera , et nul n'a soulevé mon voile. » Tout au contraire , au frontispice du temple de Delphes on hsait : « Connais-toi toi-même. «Ainsi, la sagesse de la Grèce invitait l'homme à la science , qui lui était refusée par la sagesse égyptienne. D'un autre côté , cette inscription nous enseigne que le but suprême de la sagesse , dans les idées grecques , c'était pour l'homme la connaissance de l'homme. Et sans doute nous devons retrouver sous cette maxime tout autre chose que le précepte d'une sagesse vulgaire ; elle renfermait cet enseignement que la connaissance de l'homme , de l'homme microcosme, est le chemin qui inène à celle de la vérité universelle.

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Elle impliquait ceci : c'est que connaître Thomme c'est connaître l'esprit y l'intelligence , sous sa forme la plus élevée j c'est connaître le monde. Le génie grec comprit que des étroites limites où il se trouvait enfermé, — et c'était une idée alors nouvelle dans l'histoire , — l'homme avait pourtant le privilège d'embrasser l'univers par sa pensée. Il prenait pour emblème Hercule qui soutient le ciel sur ses vastes épaules.

Mais en indiquant l'homme comme le but suprême de la connaissance 9 c'est-à-dire de l'étude morale et scientifique, l'inscription de Delphes, dans la pensée de son auteur, ne s'arrêtait sans doute pas à ce point ; sans doute elle voulait dire encore, au moins implicitement , que c'était également l'homme que l'homme était appelé à prendre comme objetde ses actes, comme but de son activité sociale. Pour la première fois l'humanité montrait avoir la conscience de ne relever que d'elle-même ; elle se sentait délivrée des liens antiques; elle prétendait agir dans sa liberté, dans sa spontanéité ; elle se prenait elle-même pour mesure suprême des choses. Elle se proposait dès ses premiers pas dans cette voie , de connaître , de comprendre la nature humaine ; elle épelait le mot jusque alors inconnu de la grande énigme. L'énigme proposée par le Sphynx, personnificatioade l'Egypte ou de l'Orient, à OEdipe, personnification de la Grèce, c'est l'énigme même de l'humanité. A peine le mot est-il prononcé, que le Sphinx se précipite et vient se briser au bas de la montagne; car l'Orient n'avait point été appelé à connaître l'homme tel qu'il allait

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Be montrer. Au moment où l'intrépide Thébain court affronter l'être mystérieux > la peste étend ses ravages sur la ville royale ; c'est au milieu des morts et des mourants , c'est au milieu des souffrances et du désespoir que le grand mystère est deviné. Seraitce donc que le véritable secret des destinées humaines doit sortir de ce qui nous enseigne nos misères et nos fragilités ? Serait-ce aussi que l'homme social doit avoir un enfantement douloureux ? Quoi qu'il en soit, le mot de l'énigme deviné sur la montagne thébaine devint le mot de la Grèce elle-même. De ce moment l'homme eut pleine conscience ou connaissance de lui-même; il entra en possession de sa propre responsabilité , c'est-à-dire de son individualité morale; l'homme devint le point de départ et le but définitif de l'homme.

La lutte de l'esprit nouveau contre l'esprit ancien , du génie grec contre le génie oriental, apparaît tout d'abord au sein même de la conception religieuse- Les temps, que nous appelons héroïques ne sont pas , en effet, les premiers de l'histoire grecque. Dans ces temps se montrent çà et là à un examen attentif certains usages, certaines coutumes, qui ne se rattachent pas rationnellement à l'ensemble des institutions de l'époque, et paraissent avoir appartenu à un autre ordre de choses; ils semblent autant de débris d'une organisation politique et religieuse à laquelle ils auraient survécu. Dès le temps delà guerre de Troie , de violentes commotions avaient déjà bouleversé ce terrain, qui d'abord paraît neuf. Deux systèmes religieux s'étaient trouvés en présence, l'un venu de l'étranger.

Tautf e produit du génie grec lui-même y du gésm grec tendant à se manifester libremeait sous des formes qui lui fussent propres. La poésie d'Homère traduit de mille façons cet antagonisme. Le polythéisme grec , à mesure qu'on le considère à une époque plus reculée, semble doué d'un caractère d'unité, de liaison philosophique , qu'il perd dans les temps postérieurs. Les dieux, à ces époques plus anciennes, tiennent encore à la cause universelle, créatrice, toute-puissante; ils n'en sont pas encore complètement détachés ; ils ne sont pas tout-à-fait entrés dans cette existence pleine de grâce, d'élégance, de fantaisie, qu'ils recevront plus tard. La théogonie d'Hésiode et celle d'Homère, dès qu'elles sont un moment rapprochées , rendent la chose palpable. La première renferme des débris des anciennes doctrines sacerdotales venues en Grèce avec les colonies égyptiennes; la haute pensée philosophique déposée à l'origine dans ces systèmes s'y laisse entrevoir; mais die en disparaît peu à peu , à H^sure que la pensée populaire devient dominante. Homère, c'est la croyance des masses , de la foule , avec son absence habituelle de toute pensée philosophique ; Hésiode recueillait , au contraire, une partie des anciennes traditions qui continuaient à entrer dans l'enseignement sacerdotal. Homère , c'est la fantaisie populaire, peu en peine des mystères de la création et des lois générales dumonde, mais amoureuse du beau, du merveilleux; qui fait des habitans de l'Olympe les types éteroels de la gràee et de la beauté, mais en même temps les étr^ les plus

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capricieux y les plus faatasqoes ^ tes pluô déraisoima- Ues du monde> Le peuple pouvait^l faire ses dieux autrement qu'à sou image ?

Écoutons d'abord Hésiode : « Au commencement était le chaos ; puis Gâïa à là large poitrine , mère de tous les i^res; puis le sombre Tartare , placé sous les abimies de la terre immense ; enfin Eros ^ le plud beau des dieux , qui ani(dlit les âmes et , s'emparant du cœur de toutes les divinités et de tous les hoââmies, triomphe de leur bonne volonté. Du chaos sortirent Erebos et Nyx; de Nyx , m^ée d'amour avec Erebos j naquirent Ether et Himeros. La Terre enfanta d'abord Uranos courcmné d'étoiles , et le rendit son égal ^ grandeur, afin qu'il la couvrit tout entière et offrit aujL bienheureux immortels une demeure toujours sikre; elle créa les haut^ UKmtagnes^ les gracieuses retraites des nymphes divines qui habi-» tent les monts aux gotges {nrofondes. Bientôt, sans goûter tes charmes du plaisir, elte enfanta PcHitus^ la stérite mer aux flots bouillonnants; puis, s'unissant avec Uranos, dte fit naître l'Océan aux gouffres im-^ menses, Cens, Creus, Japet,Thea,< Thanis, Rhea, Mnémosyne , Phébé à la couronne d'or , etTaimabte Thétis. Le dernier et le plus terrible de seâ enfants j l'astucieux Saturne, devînt rennemi de l'auteur de ses jours. La Terre enfsmta aussi les Gyclopes m cœur superbe, Brontis , Steropis et l'intrépide Argis, qiû forgèrent le tonnerre à Jupiter et lui remirent la foudire. Ils r^ssemblràent aud;i autres dieux, seul^gaeikt il n'avaient qu'un œily au milieu du front, et reçurent le nom de cyclopes parce que cet œil présentait une

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forme circulaire. Dans tous leurs travaux éclataient la vigueur, la force et la puissance. De la Terre et d*Uranos naquirent trois autres fils , grands et vigoureux, funestes à nommer : Coltus, Briarée et Gygès, race orgueilleuse et terrible. Cent bras invincibles s'attachaient à leurs épaules , et cinquante têtes s'allongeaient au dessus de leurs membres robustes. Leur force était immense, redoutable , proportionnée à leur haute stature. Aussitôt que ces puissants fils étaieqinés , leur père les cachait dans la profondeur de la terre et ne les laissait pas paraître à la lumière. Mais Gaïa gémissait de cette cruauté; après avoir créé le diamant , elle en fabriqua une grande faulx , et, ayant réuni ses enfants , elle les engagea à la venger. Saturne (Chronos) s'empressa de lui obéir ; il saisit la faulx , et , attendant son père à l'entrée de la nuit, le châtra et jeta ses organes dans la mer. Gaïa reçut les gouttes du sang d'Uranos , et après plusieurs années il en naquit les puissantes Erynnées, les grands Gigas aux armes brillantes , qui tiennent de longues lances dans leurs mains; les Nymphes, les Milias ; et des organes jetés dans la mer sortit une écume d'où naquit, près de l'Epire, Aphrodite , etc. » Orphée , dans les poésies qui portent son nom , nous raconte une cosmogonie de même sorte. Avant tout était le Chaos ; puis du Chaos est né l'Éther , rempli de ténèbres ; puis vient l'Amour, source d'unité et de création ; ensuite la Nuit et la Terre , qui accouche du ciel immense. De l'Éther et du Chaos un œuf est engendré, qui , en se corrompant, a formé le monde ; il en sortit un animal monstrueux , ayant la tête et la

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