LIVRE VI. — LE MONDE HELLÉNIQUE
mystères conservaient jusqu'à un certain point les traditions primitives ou les traditions étrangères.
La dernière forme , et la plus complète, du système religieux, fut la constitution du grand conseil, composé des douze grands dieux : Jupiter , Apollon , Mercure, Mars , Neptune, Vulcain, Junon , Vesta, Minerve, Cérès, Diane et Vénus. D'ailleurs , par la raison que ce système n'était pas sorti d'une pensée une , qu'il était au contraire composé d'éléments divers qui n'avaient jamais été coulés d'un seul jet dans un même moule ; par la même raison que la Grèce , toujours divisée en états divers, ne forma jamais une même unité politique, il arriva que ce système ne fut jamais lui-même bien complet, bien homogène. Si tous ces dieux parvinrent à vivre ensemble , ce fut dans un système de fédération où l'harmonie ne régna jamais absolument , où le souvenir d'anciennes discordes se conserva. Il est évident, par exemple, qu'à l'époque d'Eschyle, toute trace d'un culte antérieur au culte populaire , et de la lutte des deux cultes, n'était point effacée. Prométhée, en partie inintelligible pour nous , ne l'était sûrement pas pour son auditoire. Or, Prométhée n'est qu'une violente protestation contre l'intronisation du nouveau souverain des dieux , dont l'autorité est appelée tyrannique , dont la chute est prédite. Les Euménides, dans la pièce de ce nom , en parlent encore avec fort peu de respect : elles le traitent de dieu jeune , de dieu nouveau ; elles se plaignent avec amertume de ses mauvais procédés envers de vieilles déesses comme elles. La mythologie vulgaire leur a'ccordait une place , peu
considérable, en effet; maïs le peuplç , bien que ses propres croyances fussent attaquées , se montrait généreux envers ces puissances déchues. Peutrêtre reconnaissait-il jusqu'à un certain point la légitimité de leurs plaintes ; peut-être ne se sentait-il pas tout à fait sans reproche à leur égard ; peut-être trouvait*il qu'effectivement il ne leur avait pas donné , dans te nouveau système , une situation proportionnée à leur ancienne importance.
Le manque d'ensemble et d'harmonie que nous venons de signaler dans ce système religieux, la liberté laissée à la fantaisie de le modifier à sa guise, s'opposèrent à ce qu'il eût l'immense importance des religions de l'Inde , de la Perse et de l'Egypte. La religion n'eut pas d'influence sur la vie sociale et politique de la Grèce; elle n'imposa point aux peuples cette obligation de prosélytisme qui fiit la grandeur de la Perse ; elle ne présenta aucun but , aucun objet bien déterminé à leur activité. Se ressentant de sa double origine populaire et exotique, elle était pleine de condescendance pour les caprices du peuple, et de sympathie pour les cultes étrangers. La plupart de ses enseignements, les Champs Élysées, le Tartare, le jugement de Minos , autant de formes empruntées de l'Egypte , n'avaient pas une signification très précise. La religion pubtiqtte, la religion ofiicielle, ne s'occupait pas du sort de l'homme après sa vie terrestre ; la doctrine de l'immortalité de l'âme, si elle existait au temps d'Homère , était au moins excessivement confuse. On admettait alors trois choses comme constituant l'homme : le corps , l'ombre