LIVRE VI. — L£ MONDE HELLÉNIQUE
OU les mânes, et Tesprit. Ulysse voit aux enfers l'ombre d'Hercule, pendant que Hercule luknéme est assis en esprit auprès de Jupiter, au banquet de rOlympe. A l'instar des Égyptiens , il semble que les Grecs n'eussent pas nettement séparé Tàme du corps , ou du moins , s'ils y arrivèrent, ce fut par la philosophie, non par la religion. Mais, en raison du principe même qui joua le plus grand rôle dans la systématisation des croyances de la Grèce, il n'en pouvait être autrement. La destinée de l'homme au delà de cette terre est déterminée, au point de vue religieux, par la fonction qu'il doit remplir, par la tâche qu'il a dû exécuter sur cette terre elle-même. Or le principe d'action de la Grèce était une liberté indéfinie, une spontanéité sans limites. La reKgion n'était que l'apothéose de la nature humaine ; produit de l'imagination populaire , elle ne pouvait être le dépôt de ces grandes vérités qui n'appartiennent qu'à un petit nombre de révélateurs, par qui. elles sont transmises à la multitude.
L'histoire de la Grèce , comme celle de tous les autres peuples, commence par la prépondérance de l'élément divin ; elle nous montre, à l'origine, les dieux et les hommes vivant ensemble , quoique formant deux races distinctes. Hésiode est l'interprète de la tradition poétique et religieuse. Il nous dit : « Quand les dieux et les hommes furent nés ensemble , d'abord tes célestes habitants de l'Olympe créèrent l'âge d'or pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Satame (Chronos) , qui commandait dans le ciel , les humains vivaient comme des dieux ; libres d'în-
quiétudes , de travaux et de souffrances , la cruelle vieillesse ne les affligeait point; leurs pieds et leurs mains conservaient toujours la même vigueur , et , loin de tous les maux, ils se réjouissaient au milieu des festins. Us mouraient comme enchaînés par le sommeil. Tous les biens naissaient autour d'eux , la terre fertile produisait d'elle-même des fruits abondants. » — « Ensuite les habitants de TOlympe produisirent une seconde race , faite d'argent, bien inférieure à la première , qui ne ressemblait à celle d'or ni par le corps , ni par Tintelligence. Le père des dieux créa une troisième race d'hommes doués de la parole, celle-ci d'airain , et n'ayant rien de commun avec celle d'argent. Robustes comme le frêne , ces hommes violents et terribles ne se plaisaient qu'aux sanglants travaux de Mars et aux injures ; ils ne se nourrissaient pas des fruits de la terre ; et leurs cœurs impitoyables avaient la dureté de l'acier. Leur force était immense , et des bras invincibles s'allongeaient de leurs épaules sur leurs corps nerveux. Puis , quand la mort en eut enfin triomphé, Jupiter, fils de Saturne , créa sur la terre fertile une quatrième race, plus juste et plus vertueuse , la céleste race de ces héros que la génération suivante nomma les demidieux, dans l'immense univers.» — « Plût aux dieux, dit plus loin Hésiode , que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération ! » L'histoire , chez tous les peuples , est nécessairement mythologique à ses origines : il fallait bien qu'en Grèce aussi elle eût ces commencements. D'abord le règne des dieux , puis celui de races royales descendant des dieux;
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des races divines et des races humaines partout en présence. Mais , à partir de ce point commun , commence l'originalité de Thistoirç grecque.
Le génie de la Grèce se développe dans ces cirtîonstances, jusque alors inconnues dans le monde. Les autres peuples se montrent à nous comme n'ayant qu'une origine, comme dépositaires d'un seul élément de civilisation. Nous assistons, en Grèce, à un spectacle tout différent. Là , le peuple sort de plusieurs germes, qui doivent se fondre dans son unité nationale; il se trouve en contact avec plusieurs principes de civilisation, qu'il devra s'assimiler. De là, en grande partie , la force , la vigueur , en même temps que l'originalité de sa vie sociale. Les éléments de culture et de civilisation mis en présence ne s'additionnent pas seulement , mais se multiplient. Le premier crépuscule de l'histoire se lève à peine sur la Grèce, que plusieurs populations étrangères l'une à l'autre s'y rencontrent déjà. L'Attique, qui devait porter le peuple destiné à ceindre la couronne de la civilisation hellénique, pour mieux dire de la civilisation universelle , dès l'origine est elle-même le rendez-vous de tribus étrangères. Les Pélasges sont la plus ancienne que , parmi tant d'autres , il nous soit possible d'entrevoir; ce sont eux qui ont élevé ces constructions gigantesques appelées en Italie cyclopéennes et en Grèce pélasgiques , et dont les nombreux débris ne cessent d'exciter notre étonnement. Après eux viennent les Hellènes, ayant pour chef et pour ancêtre Deucalion, et des trois fils de ce dernier sortirent les trois races (nous entendons le mot