‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 112 sur 139 · LITRE YI. — LE MONDE HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

LITRE YI. — LE MONDE HELLÉNIQUE

va que quelques unes s'en soumirent d'autres qu'elles employèrent à leur profit. C'est un fait qui eut son origine dans l'intimité même de l'histoire grecque, et qui s'est prolongé jusqu'à la fin de cette histoire. Chaque peuplade se laissait entraîner par le principe d'activité qui avait pour elle le plus d'attrait , ou vers lequel elle se sentait poussée par les circonstances. Les unes se livrèrent systématiquement à la guerre; d'autres à l'industrie, au commerce, à la marine, à l'agriculture; d'autres à toutes ces choses à la fois. Il en résulta un merveilleux développement de l'humanité , sous toutes ses formes. Il en résulta encore un mouvement continuel d'émigration à l'étranger. Et en effet, la terre , bien que le commerce fût déjà né , demeurait la principale source de la production ; la richesse se concentrait dès lors dans les classes qui possédaient le sol , où elle ugmentait en quelque sorte indéfiniment ; la pauvreté restait le partage inévitable de celles qui ne pouvaient participer à la propriété territoriale , et le seul moyen d'y échapper était l'émigration. Les émigrants trouvaient facilement des chefs parmi les riches et les puissants de la patrie qu'ils abandonnaient ; ces derniers , — la nature humaine est ainsi faite, -^levaient céder assez aisément à l'espoir d'aller dominer , régner au loin. C'est ainsi qu'à une époque rapprochée de l'origine même de l'histoire grecque , commence un mouvement incessant et général de colonisation. Ce mouvement, qui s'étend de la fin de la guerre de Troie à la fondation du royaume de Cyrus , est d'une grande importance historique ; il porte au loin , dès les commencements

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de l'histoire y la civilisatiou grecque. D'im autre côté^ par les circonstances qui raccompagnèrent , ce mou* vement tournait au profit de Tiodividualité ou de Tégalité sociale. A l'exception de quelques diefs , c'étaient les plus pauvres qui abandonnaient la ville ; les conditions en devenaient plus égales parmi ceux qui restaient. Toutefois, l'inévitable inégalité des facultés ne tardait pas à engendrer de nouvelles inégalités dû fortune; les anciennes passions rentraient en scène , le plus riche ou les plus riches acquéraient le pouvoir. C'est l'origine des tyrannies qui s'établissent çà et là, pour être incessamment renversées. Les circonstances géographiques propres à la Grèce enfermaient, resserraient tous les événement daps des cadres fort étroits, mais en revanche leur permettaient de se multiplier, pour ainsi dire, à l'infini. Sur toute la surface du pays , au sein de tous ces petits états, régnait une fermentation puissante, qui poussait chaque citoyen à développer toutes ses facultés , à tirer le meilleur parti de sa valeur personnelle.

L'autorité royale, en Grèce, n'avait point eu sesfiw* déments dans ces croyances nationales et profondes qui préviennent jusqu'à la pensée de la révolte; aussi n'y a-t-il pas à s'étonner qu'elle ait été de bonne heure précaire et disputée. C'est effectivement ce que nous apercevons dès les temps héroïques. En l'absence d'Ulysse, les prétendants de Pénélope prennent possession de son palais; Ulysse est obligé d^employer tour à tour la ruse et la force pour y rentrer : il se défie de son peuple d'Ithaque. Achille, dans l'Elysée, verse des larmes en pensant aux outrages qui vont

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assailUr la vieillesse de son père, parce qu'il n'est plus là pour la protéger. Dans l'Odyssée, il est souvent question, lorsque les chefs se querellent , d'en appeler au peuple. Le peuple entre partout en scène. L'afEaiblissement des races royales, qui doit être suivi de leur chute , commence à devenir évident ; mais , pendant leur règne comme après leur chute , elles semblent rester étrangères à leurs sujets. Le chœur, représentant, personnification du peuple dans les tragédies grecques , vit à part des maisons souveraines ; il assiste en spectateur indififéretit à leurs luttes, à leurs combats, à leurs catastrophes. Les dynasties s'entre-détruisent sans qu'il y prenne part; il a cessé de s'absorber en elles à la façon des peuples de l'Orient. En revanche , il ne manifeste à leur égard aucune disposition hostile. Après la perte de leur autorité, certaines familles royales n'en continuent pas moins à vivre au milieu des nations qu'elles ont gouvernées, et, grâce à leurs richesses , au souvenir même du passé, elles jouissent d'un certain ascendant ; on voit qu'elles sont elles-mêmes sous l'influence de cet esprit nouveau qui vient d'hériter du pouvoir qui leur est échappé. La destruction de ces races royales suivit le retour des Grecs dans leurs foyers. C'est en ce moment que survint , ainsi que nous venons de le dire, et comme un fait presque universel, l'établissement des tyrannies. Or, en dépit de quelque ressemblance extérieure, il y avait des abîmes entre la royauté des premiers siècles et la ty rannie telle qu'elle s'établit en Grèce. La royauté est , de sa nature , un fait primitif; ce qui la constitue.

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c'est rabsorption d'un peuple dans un homme. Les tyi'annies, au contraire, c'était l'exaltation irrégulière d'un petit nombre [d'individualités qui surgissaient ça et là, puis qui imposaient leur domination à l'aide de la force et de la richesse. Le sacerdoce , par un autre trait propre à la civilisation de la Grèce aux temps héroïques , partage l'abaissement de la royauté. Le peu de crédit dont jouissent les prêtres dans les armées grecque et troyenne est chose qui étonne tout d'abord l'observateur. Si Calchas ose rendre ses oracles, ce n'est qu'après s'être assuré de la protectionde quelque personnage considérable, pour le cas où il viendrait à déplaire à un autre roi, à un autre chef. La brutalité des menaces dont il est l'objet témoigne peut-être encore, chez leurs auteurs, de l'insolence qui suit les aflfranchissements nouveaux. D'ailleurs les héros frappent eux-mêmes les victimes et accomplissent les cérémonies du sacrifice sans l'intervention d'aucun prêtre. On peut conjecturer de tous ces indices qu'une révolution antérieure à la guerre de Troie avait amené en Grèce le renversement d'une caste sacerdotale jadis puissante.

Le même esprit qui avait .'présidé à la conception religieuse de la Grèce devait se retrouver dans sa conception politique. Là l'esprit grec avait été dominé par une idée , celle du beau , qu'il chercha à exprimer sous les formes les plus variées;, se proposant de faire passer certains types de l'idéal à la réalité*, il avait fait sortir ces types de la matière religieuse qui lui ^tait livrée par la tradition , comme du bloc informe le sculpteur dégage la statue dont il a conçu le modèle.

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