LITRE YI. — LE MONDE HELLÉNIQUE
C'est le même procédé qu'employa le génie de la Grèce dans la sphère politique , et de là sans doute l'analogie que nous retrouvons dans ces deux sortes d'œuvres. Chez les peuples de l'Orient, l'organisation politique de la société était pour l'individu un ordre de choses , une condition d'existence , qu'il subissait nécessairement, à peu près comme nous subissons les conditions physiques sous lesquelles nous sommes appelés à marcher, à respirer. Le Chinois, l'indou , le Perse, n'avaient pas môme cette idée qu'il leur fût loisible de toucher en quoi que ce fût à leurs institutions sociales. La Grèce, en raison des circonstances qui présidèrent à la formation des petits états qui composèrent son système politique , et que nous venons de raconter , la Grèce put, au contraire, modifier à sa guise l'organisation sociale sous laquelle elle devait vivre. Sans doute il ne lui fut pas donné de s'affranchir entièrement de tout lien avec le passé , — nous avons prouvé l'impossibilité absolue pour l'homme de se placer complètement en dehors d'un milieu social, — mais l'habitant de la Grèce vint au monde dans une condition tout exceptionnelle : plusieurs éléments sociaux se trouvaient à sa disposition , pour ainsi dire à sa portée ; il lui fut donné de choisir entre eux, de les mélanger librement , sous des conditions, en quelque sorte à des doses diverses. Ce fut précisément là ce qui constitua l'originalité delà civilisation grecque.
Sortie d'un seul germe, d'un seul élément, la civilisation des peuples de l'Orient se développa dans une majestueuse unité ; fout au contraire, la mission de
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la Grèce fut de coordonner, de combiner des éléments divers et jusqu'à un certain point discordants. Les grands révélateurs de l'Orient obéissent à une espèce d'instinct à la fois confus et sublime ; entrainés, domptés, maîtrisés par l'inspiration, ils sont les organes presque involontaires d'un sentiment général jusqu'à eux à l'état latent; la conscience réfléchie de ce qu'ils font leur manque : on dirait la reine des abeilles , qui n'a que l'instinct, non l'intelligence de la tàdie qu'elle accomplit. Entraînés, de leur côté, par une force d'attraction à laquelle ils ne peuvent résister, les peuples , séduits, captivés, vont se mettre à la suite de leurs législateurs; sans réflexion , sans examen, ils acceptent l'ensemble des lois cpii leur sont données , ils se courbent passivement sous le joug qui vient de leur être imrposé. C'est de la sorte que, spontanément aussi , le peuple de l'essaim a reconnu l'autorité de la reine et se livre immédiatement à ses travaux variés. En Grèce, au contraire, législateurs, fondateurs de cités, appartiennent à un autre ordre d'idées : ce n'est pas seulement à l'inspiration, c'est encore à la réflexion qu'ils obéissent ; ca ne sont point de simples^ instruments^ mais bien les véritables créateurs de l'œuvre qui sortira de leurs mains ; ils ont conçu une idée , un type de société, qu'ils veulent exprimer à l'aide de la matière sociale qui se trouve être à leur disposition. A leur égard ^ le peuple agit de même : il ne se livre pas tout d'un coup à eux ; il les choisit , en quelque sorte, il travaille lui-même à sa propre organisation. Chez le législateur et chez le peuple domine ce procédé qui constitue l'art, c'est-à-