‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 121 sur 139 · LIVRE YI. — LE MONDE HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE YI. — LE MONDE HELLÉNIQUE

milles doriennes. Tous commencèrent à sentir le besoin de mettre un terme à cet état de choses. Lycurgue devint l'auteur de la réforme. Par suite des circonstances dont nous venons de parler , Sparte se montrait animée d'un espriiqui la poussaità la guerre, aux conquêtes; elle habitait un territoire conquis, mais se voyait menacée au dedans par la population soumise , au dedors par de puissants voisins qu'elle avait en partie dépouillés.

C'est sous l'influence d'une telle situation politique que Lycurgue , animé d'ailleurs de l'esprit même de sa race, fut appelé à donner des lois à sa patrie. Dans l'accomplissement de cette tâche , il se proposa ces deux objets : rendre Sparte éminemment propre à la guerre, qui ne cessait de la menacer ; prévenir le retour des troubles intérieurs, dont l'inégalité récente des fortunes paraissait avoir été la cause première. C'est dans cette double intention qu'il donna cette législation étrange demeurée unique dans le monde. On sait avec quelle énergie et par quels étranges moyens Lycurgue marcha vers son but. Le territoire fut partagé en portions égales : neuf mille furent données aux Spartiates, habitants de la ville , Doriens d'origine; trente mille aux descendants de ces Laconiens qui jadis avaient accepté la domination dorienne. Les terres des Lacédémoniens furent cultivées par eux, celles des Spartiates par les ilotes ou esclaves publics. Tout achat, toute aliénation de ces portions de terre , furent formellement interdits. Les successions allaient au fils aîné, représentant du père de famille qui avait assisté au partage primitif; les

410 PHIL080PUK DB l'HISTOIEE.

cadets , à cd qu'on croit , héritaient des sucœssicms étrangères demeurées vacantes^ L'industrie, le commerce, furent défendus ; la monnaie, leur agent le plus actif, mise hors d'usage par sa pesanteur. La conn munauté des femmes et des enfants s'établit sur la ruine dea sentiments les plus doux et les plus naturels au ooBur humain. La femme se vit dépouillée de sa pudeur native, l'homme arraché au sentiment de l'amour , qui ne saurait vivre que de préférences. Toute liberté de culture intellectuelle fut proscrite ; le Spartiate dut nourrir son esprit, comme son corps , d'une sorte de brouet pr^ré par le législateur ; il dut se pénétrer d'une sorte de doctrine générale, officielle, à laquelle il ne pût rien ajouter, rien retrancher, rien modifier. Les cérémonies du mariage , rappelant les brutalités primitives, figuraient un enlèvement ; d'ailleurs tout citoyen pouvait usurper légal^nent les droits du mari. Les repas publics, les exercices gym* nastiques, les cérémonies rdigieuses , présentèrent des images, réveillèrent des souvenirs de guerre et de combats. La guerre, la guerre, c'était le seul objet dont se préoccupa Lycurgue, le seul but vers lequel il tendit. Dans sa fièvre d'artiste, dans l'entraînement de la compositûm, il ne craignait pas d'att^H ter à la plus belle œuvre de la création, à l'homme tel qu'il était sorti des mains de Dieu. De cette créature aimante, sympathicpie, propre à vivre en famille, à se développer par la croyance , la poésie, les arts , l'industrie, il entreprit de faire un être farouche , barbare , impitoyable, qui n'aimât que le sang , ne se plAt qu'aux combats. Puis, voiûant éterniser son

Page 1