LIVRE VI. — LE MONDE HELlÉIfIQUE
devinrent llliadeet TOdyssée , expression admirable, éclatante, de la poésie spontanée, où nous pouvons considérer dans son germe la civilisation, la société grecque, telle que nous la verrons s'épaiiouir au soleil; où nous voyons les caractères, les types principaux de cette société , éclore de la fantaisie populaire, connue Minerve du cerveau de Jupiter; dans Agamemnon , le type du roi; dans Hector, le type de Tépoux et du citoyen; dans Patrocle, celui du dévoû^ ment à Tamitié; dans Priam, la majesté du père de famille; dans Nestor, Ulysse, Ajax, le guerrier, avec les mœurs de cet ège du monde ; dans Andromaque , Pénélope , le modèle de la mère et de ia femme; dans Hélène, Tidéal merveilleux de la beauté; dans Achille, la personnification de la Grèce ellemême dans tout l'éclat de sa jeunesse. Hésiode , postérieur au cycle homérique , représente cependant un ordre d'idées plus anciennes , en tout cas différentes , en raison de la diversité des sources où elles étaient puisées. Les mêmes traditions , d'abord condensées dans les poèmes d'Homère, plus tard donnèrent naissance aux genres de poésie les plus divers , à l'ode, à la tragédie, à la comédie , etc. , etc. Les héros des anciennes traditions , dont les caractères et l'histoire étaient familiers à tous les auditeurs , montèrent sur le théâtre ; ils se détachèrent en quelque sorte comme d'eux-mêmes de l'ensemble des poésies nationales. On dirait les personnages d'un bas-relief ou d^un tableau qui s'en éloignent pour vivre d'une vie qui leur soit propre. Magnifique évolution de l'esprit
humain , dont nous avons d^à contemplé l'analogue en Orient.
La tragédie manifeste cette origine par plusieurs traits essentiels. Elle continue de tenir à Tépopée par le récit , partie essentielle de toute tragédie grecque ; elle tient en môme temps à l'ode par le chœur , qui lui donne un caractère éminemment sacré ; et en vertu de ce dernier élément, elle devient non seulement une solennité nationale, mais encore une véritable cérémonie religieuse. Mais, par cette même raison, l'action dramatique n'y occupe qu'une place secondaire; celle-ci , en effet, tient à l'originalité, au développement des caractères, à leur individualité, et l'individualité venait à peine d'apparaître, elle se dessinait à peine sur le fond commun de la croyance et de la nationalité. Les traditions anciennes suffisaient, à cette époque , à tous les besoins de l'imagination; les personnages et les événements mis en scène apportaient avec eux, avaient par eux-mêmes un intérêt puissant pour le spectateur; il était inutile, quant à l'impression qu'ils devaient produire , de les mêlera de grandes complications dramatiques. D'un autre côté, la vie politique, inconnue aux grands états de l'Orient , et qui venait de naître au monde , créa la comédie d'Aristophane.
L'Orient, dans ses immenses poèmes, ne le cède en rien à la Grèce par l'inspiration poétique , la profondeur, l'éclat , l'élégance, la naïveté de la diction; peut-être remporte4-il par tout un ordre d'idées et de sentiments inaccessibles à l'imagination populaire.
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La Grèce demeure supérieure par la pureté des lignes et la netteté des contours. Elle brille surtout par cette harmonie si parfaite entre l'idée et la forme, qu'il semble, suivant le point de vue, tantôt que c*est l'esprit qui se matérialise , tantôt que c'est la matière qui se spiritualise ; accord si merveilleux , que le monde ne Fa rencontré que cette seule fois. L'homme se montre là dans la plénitude de ses forces , dans le développement radieux de toutes ses facultés. La nature grandiose de rOrient, la riante nature de la Grèce, sont de magnifiques et fidèles expressions de leur génie poétique. La Grèce n'a pas accepté tout entière cette poésie de l'Orient , vaste , puissante , cosmogonique ; elle s'est contentée d'y choisir les seuls éléments qu'il lui fût possible de revêtir de ces formes pures et correctes, apanage de son propre génie, et sous lesquelles elle nous les a transmis, mais, il faut le dire, après les avoir peut-être en partie dépouillés de leur signification profonde et de leur sens symbolique*
L'esprit grec , dans la science et la philosophie , so comporta de la même façon. Les grandes intuitions philosophiques qui lui furent livrées par le génie inspiré de rOrient furent son point de départ ; mais il fut loin de s'y concentrer. Nous avons vu la philosophie de l'Inde sortir de la tradition religieuse , et s'en éloigner jusqu'à en devenir la négation complète , absolue ; c'est un travail du même genre qu'accomplit la Grèce sur les vieilles traditions de l'Orient ; mais sur la même route elle alla plus loin. Nous avons dit comment la fameuse sentence : <sc Connais-toi toi-même » , pouvait être considérée comme
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TexpressioQ du génie de la Grèce ; c'est Thomme qui pour la science grecque est le principe de toute connaissance, la mesure suprême des choses ; c'est dans Tanalyse de Tintelligence humaine et dans l'étude des choses extérieures, telles qu'elles se manifestaient aux yeux de l'homme , qu'elle cherche le mot de l'énigme de l'univers. Dès l'aurore de l'histoire, le fondateur de l'école ionienne, Thaïes de Milet, croit trouver dans certaines considérations physiques l'origine et l'explication de l'univers. Pythagore mani* feste une tendance contraire ; il est le représentant de cet esprit oriental que trahissent partout les commencements de la civilisation grecque. Il avait rapporté d'Egypte les doctrines qu'il enseigna, l'idée de certaines institutions qu'il voulut réaliser. A l'inverse de Thaïes , il se préoccupait d'abord de certains rapports harmoniques entre les choses, aperçus , déterminés par une intuition directe. Depuis lors , deux éléments ne cessèrent de se trouver en présence dans la philosophie de la Grèce, aussi bien que dans son système religieux , dans son organisation politique. Toutefois, un moment vint où l'opposition sembla cesser par le triomphe définitif de l'élément rationnel , humain, individuel. Socrate, qui ouvrit cette période intellectuelle, obéissant aux instincts de l'esprit grec, ramena toutes les questions au point de vue de l'homme moral et pratique. 11 admit un dieu suprême , une hiérarchie de dieux inférieurs; il enseigna l'inunortalité de l'âme, mais il ne proposa aucune nouvelle explication cosmogonique. La science ne respecta pas, après Socrate , les limites qu'il lui avait (racées ; mais