‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 131 sur 139 · LIVRE VI. -- LB HONDB HELLENIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. -- LB HONDB HELLENIQUE

apparition du dieu de la guerre. Maître de TÉgypte , il se met en marche à travers les sables diji désert pour aller consulter l'oracle de Jupiter Âmmon. Une fois sans inquiétude suri* Asie-Mineure et les contrées maritimes, il s'avance sans plus de délai vers la Haute-Asie. C'est là que doit être débattue de nouveau, mais, cette fois, au sein de la Perse elle-même, cette question de la domination du monde que la Perse est venue poser à la Grèce dans les plaines de Marathon ; elle est décidée par la bataille d'Arbelles, précédée de ce sommeil devenu célèbre. A compter de ce moment, l'expédition macédonienne n'est plus qu'une marche triomphale; Babylone, Suze, Ëcbatane , Persépolis , qui devait laisser une tache au milieu de toute cette gloire, en sont les étapes. D'ailleurs pour Alexandre ce n'est pas tout que de conquérir; au moyen d'une organisation forte et babile, il achève de s'emparer des contrées soumises. Tant de périls , tant de travaux, tant de victoires, tant de sang versé, ont aiguillonné bien plus que lassé son audace. Déjà il était en route pour l'Inde ; mais les murmures de Tarmée , qui refuse d'aller plus loin , l'arrêtent sur le bord de l'Hyphasis, et là il élève ces douze autels fameux qui devaient voir de nos jours les bivouacs d'une armée anglaise. Parvenu à ce terme de son immense carrière, l'ardeur d'Alexandre ne s'est point énervée ; l'inspiration qui l'emporte vers rOrient n'est point épuisée. Ce qui lui échappe, ce sont les moyens d'exécution : c'est qu'il habite, lui, le monde de l'imagination , qui ne connaît ni limites ni impossibilités , et ses Macédoniens le monde du réel

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et du possible. Loin de nous, an reste, la pensée de vouloir nier ou pallier les excès, les emportements, qui souillent çà et là ce grand caractère : s'il en eût été exempt, Alexandre appartiendrait-il encore à Thnmanité ?

La fusion de TOrient et de l'Occident, qui doit être un des résultats de l'histoire, est déjà commencée dans Tœuvre d'Alexandre; il en est lui-même l'expression anticipée; il réunit en sa personne, jusqu'à un certain point, la civilisation de l'Orient et celle de la Grèce. De là ces deux côtés de son génie que nous avons indiqués , et qui ne pouvaient toujours se confondre dans une union tellement intime que l'un n'éclipsât momentanément l'autre. Au passage du Graniqne, au moment où il vient de traverser le fleuve à la nage, sous la flèche et le javelot ennemi , au moment où il prend pied sur la rive opposée , c'est vers Athènes , vers l'Agora, que vole sa pensée. On l'entend s'écrier : « Athéniens, que de peines pour être applaudi de vous ! » A table, il discute avec ses convives les questions les plus subtiles de la philosophie, de la sophistique grecque. Ce n'est pas la cour du maître du monde , c'est une école d'Athènes. Le prêtre de Jupiter Ammon , à qui il demande si tous les assassins de son père ont été punis , lui répond : « mon fils , ne blasphème pas , tu n'as pas un mortel pour père. » Ce titre de fils de Jupiter, il l'accepte solennellement, et s'y complait ; il tolère en même temps les piquantes railleries de ses convives , il leur permet de rire de la mésaventure conjugale que ce titre suppose pour Philippe. On dirait un homme d'esprit aux comédies

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cTÂristophane, où lui-même serait mis eu scène. Le disciple du: Stagyrite , sur le trône du monde , rend à la science le plus beau, le plus magnifique des hommages qu'elle ait reçus ; il se plaint à son maître que bientôt rien ne lui restera qui le distingue du reste des hommes ^ si ce dernier continue à la mettre à la portée de la multitude. La science ne l'empêche pourtant pas de demeurer amoureux du merveilleux sous toutes les formes: il marche environné de devins; nous avons dit comment il assiège Tyr dans le but de faire un sacrifice à Hercule; comment il brave les sables du désert pour consulter Toracte d'Ammon ; ailleurs il sacrifie à Baal, suivant tous les rites minutieux prescrits par les prêtres chaldéens. Du reste , en toutes ces choses on ne saurait chercher ni froid calcul, ni habileté politique; ce serait méconnaître étrangement non seulement le génie d'Alexandre, mais celui de l'antiquité. Il ne nous est pas facile d'apprécier jusqu'à quel point les hommes de cette époque se sont persuadé qu'un héros , qu'un conquérant tel qu'Alexandre pouvait et devait se rattacher effectivement au maître du ciel; nous vivons sous l'empire d'idées si différentes que nous cessons d'être juges en une question semblable. Pour les fins railleurs , pour les beaux parleurs de l'Agora, le merveilleux était sans doute déjà banni du monde; mais le peuple, les masses, n'avaient pas cessé de croire à l'intervention des dieux dans les affaires humaines , à leur parenté avec les races royales. Or, nous l'avons dit, Alexandre réunissait ces deux dispositions d'esprit. De là cette incomparable destinée

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qui en fit la personnification d'une des grandes époques du monde.

Alexandre est le produit éclatant de la civilisation grecque ; mais cette civilisation , toute éclatante qu'elle fut, ne devait pas être la dernière qu'il nous f6t donné de traverser. L'histoire du monde ne se serait-elle pas arrêtée à la Grèce si l'humanité y eût touché son apogée ? Mais, dans cette organisation politique et sociale, que de choses en désaccord avec ce que nous considérons comme le progrès ! La civilisation grecque ne pouvait se passer de l'esclavage ; la liberté, comme elle l'entendait, supposait de toute nécessité que la culture de la terre et la pratique de l'industrie fussent aux mains d'une certaine classe , les affaires publiques aux mains d'une autre. La liberté de vingt mille citoyens d'Athènes avait pour fondement les chaînes de quatre cent mille esclaves. Sparte ne comptait que neuf mille citoyens jouissant d'une égalité complète de privilèges et d'avantages sociaux ; chez elle s'accouplait un double esclavage : un esclavage{public, et un esclavage privé , dont les misères dépassaient tout ce qui se peut imaginer. La civilisation grecque était sans doute entrée dans la voie du progrès, mais elle se trouvait inévitablement arrêtée dans sa marche par un abîme pour elle infranchissable , l'esclavage. Elle excluait encore de ses bienfaits, au moins jusqu'à un certain point, bien des membres de la communauté. Les femmes , au sein même de cette liberté , avaient trouvé une sorte de réclusion fort peu différentede celle derOrient ; confinées dans leurs gynécées , elles demeuraient en dehors de toute cul-

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