LIVRE VI. — LE MONDE HELLÉNIQUE
ture intellectuelle , de toute vie sociale ; elles subissaient la répudiation sur le moindre prétexte, elles demeuraient en tutelle perpétuelle. Toutefois , leur condition se rattache par un point à celle que leur a faite le monde moderne : elles apportaient une dot au mari , et la personnalité de la femme commençait par là à passer de Tidée théorique à la réalité pratique; elle se constatait par la propriété. La civilisation grecque, sous le rapport purement politique, avait encore de nombreux défauts, de graves lacunes. Les peuples étaient entrés trop tôt peut-être, et trop facilement, en possession de la liberté , du pouvoir , de la souveraineté; l'occasion leur avait manqué d'acquérir, au moyen d'une lutte prolongée avec des classes supérieures , la fermeté , la consistance politique ; chez eux la civilisation avait eu un développement magnifique , mais par trop rapide. Les avantages de l'association , nous venons de le dire , ne profitaient qu'à un petit nombre; ajoutons que les liens par lesquels l'individu se rattachait à la chose pubUque étaient faibles , lâches , mal tissus , sans cesse rompus ou au moment de se rompre sous la {H*essi(Hi du moindre mécontentement.
La civilisation grecque, sous ses apparences brillantes, contient les contrastes les plus singuliers , les plus étranges, les plus inexplicables. Athènes, dans sa courte histoire , nous apparaît quelquefois comme une ville qui appartiendrait au monde de la fantaisie ; les entreprises de l'homme d'état, les banquets de la courtisane, les spéculations de la philosophie , les caprices populaires, les merveilles de l'art , lesélé-
ganoes de la vie j s'y montrent pèle-mèle. Le petite d'Athènes écoute Sophocle, Eurypide, Eschyle, et il mérite qu'un de ses grands hommes, descendant de la tribune et se voyant applaudir, se prenne à dire : — « Me serait-il échappé quelque sottise ?» — Il condamne à mort un enfant qui a tué un moineau; il rend des honneurs aux mules qui ont été employées à la construction du Parthénon , il décrète qu'elles seront nourries aux dépens de la république ; mais il a sur tous les peuples qui l'ont précédé ou qui le suivront la gloire singulière d'avoir inventé l'ostracisme. Thémistocle, Aristide, Cimon, Phocion|, combien d'autres encore , expient par l'exil , la prison , la mort , l'honneur de l'avoir servi. Nous ne savons si l'on pourrait citer un seul de ses grands hommes qui |ait échappé à cette destinée. Après Marathon, Miltiade est condamné au dernier supplice ; s'il y échappe , c'est que les lenteurs d'un magistrat lui ont laissé le temps de mourir en prison. Des généraux victorieux sont condamnés à périr pour avoir négligé d'enlever leurs morts, ce qu'ils ne pouvaient faire sans compromettre le salut de l'armée ; et il faut bien ajouter, pour dire toute la vérité, que cinq d'entre eux avaient demandé la même peine , pour le même fait, contre deux de leurs collègues. D'un autre côté, ce même peuple se montre d'un raffinement exquis en fait de délicatesse : il refuse de prendre connaissance de lettres écrites par Philippe à sa femme, bien que ces lettres eussent été surprises pendant la guerre, et bien qu'il eût été utile d'en savoir le contenu. Sparte poussa la cruauté à un point où il semble
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que Fimagination même n'eût osé atteindre. Après deux mille ans, on ose à peine en citer quelques exemples. Les ilotes, à une certaine époque , s'étaient singulièrement distingués à la guerre, leurs maîtres en conçurent des inquiétudes ; les magistrats les remercièrent solennellement au nom de la république , puis leur enjoignirent de désigner ceux d'entre eux qui avaient le plus marqué par leurs exploits : ces derniers , en témoignage de reconnaissance , devaient être appelés à remplacer une partie des citoyens tombés sous le fer ennemi. Deux mille sont désignés par le suffrage de leurs compagnons. On les couronne de fleurs, on les mène au temple , on ïes promène processionnellement et en triomphe par la ville. Le lendemain pas un seul n'était vivant, et l'histoire ne peut dire comment ce massacre fut accompli, tant la complicité unanime du crime en avait assuré le silence. Les plus grands hommes partagent l'inconstance des multitudes : on les voit passer, sans hésitation, sans remords, sur le motif le plus léger, au service de l'ennemi qu'ils viennent de combattre , même à celui du grand roi, Tennemi commun. Ces brillantes individualités qui , pour la première fois , paraissent dans l'histoire , ont , pour ainsi parler, plus d'éclat que de solidité. Il en est ainsi de la civilisation grecque elle-même : en dépit de sa splendeur extérieure , la possibilité de faire un tout bien compact et bien homogène des éléments qui la composent paraît lui être, jusqu'à un certain point, refusée.
Produit d'une spontanéité qui, pour la première fois, se développait sans obstacles, cette civilisation
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fot douée par cela même d'une immense force d'ex* panûon; elle maugiffa dans tous les états de la Grèce la démocratie sur les ruines des dyna^es royales et des castes sacerdotales ; elle s'étendit , par un rayonnement continu ^ jusqu'aux limites du monde GOam, Mais il sembla qu'elle eût épuisé toute son énergie à porter au pouvoir cette démocratie triomphante; ë&d ne hii inspira point l'idée d'une œuvre nouvelle; die ne lui donna point une impulsion qui pût lui (aire parcourir une autre phase de l'évolution sociale. EUe ne sut point créer entre les divers états de la Grèce un système de rapports internationaux fondé sur la justice et rhumanité; elle ne parvint point à en former une véritable confédération ; elle laissa subsister le terrible droit de la guerre tel qu'il avait existé parmi les peuples primitifs , c'eiMnà-dire entratnani la mort, l'esclavage^ la vente des habitants des villes conqtiises. Après la prise de Thèbes par Alexandre , c'est le conseil général de la Grèce qui décide que la population tout entière sera vendue comme esclave ; que ceux desThébains qui ava^nt quitté la ville avant ce moment seront recherchés , enlevés partout où ils seront trouvés ; qu'ils partag^ont, dans tcmte sa rigueur , le sort de leurs compatriotes. Dans la guerre du Péloponèse, les Platéens mettent à mort les Thébains prisonniers de guerre. Après la prise de Platée, les Lacédémoniens agissent de même; ils égorgent la garnison, réduisent à l'esclavage les femmes elles enfants. L'assemblée du peuple, à Athènes , condamne à mort la population de Mytilène, sans distinction d'âge ni de sexe; elle est sau-
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vée, mais grâce à un changement d'humeur de ce peuple inconstant, sans cesse ballotté par les mouvements les plus contraires.
A plus forte raison la civilisation grecque se trouve dépourvue de force d'assimilation à l'égard des peuples étrangers. Elle se montrait bien à leurs yeux dans sa grâce, sa beauté, sa séduction, son éclat ; mais elle manquait de moyens pour les attirer à elle , pour s'imposer à eux. Elle n'alla pas plus loin dans cette voie que la civilisation persane. Les peuples qui composaient l'empire d'Alexandre , un moment tenus en contact par sa main vigoureuse, se séparent et se dispersent , pour ainsi dire, aussitôt qu'elle s'est retirée. Alexandre , dans une parole demeurée célèbre, avait bien laissé l'empire au plus digne; mais qui pouvait être digne de succéder à Alexandre ?