‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 17 sur 139 · LIVRE !«'. — l'homme · texte numérisé non relu

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forme ainsi une immense classification , où tous les rangs sont séparés par des intervalles déterminés, où chacun se trouve à distance égale de celui qui le précède et de celui qui le suit. Cette classification, en un mot, affecte la forme d'une progression arithmétique. Comme on le sait, chacun des termes] des progressions de ce genre surpasse celui qui le précède de la quantité qui fait la raison même de la progression; et cette raison, dans le cas actuel , constitue l'infériorité ou la supériorité relative des espèces. Comment les choses se sont-elles établies dans cet ordre? Comment les êtres organisés se sont-ils classés dans cetto hiérarchie? Cette échelle des êtres s'est-elle trouvée tout à coup formée? Les espèces qui en sont les différents degrés sont-elles contemporaines? Se sont-elles, au contraire, réciproquement engendrées? La supérieure est-elle sortie immédiatement, effectivement, pour ainsi dire, de son inférieure, comme elle en sort au moins idéalement, puisqu'elle en contient les formes et les propriétés? Grande question , qui divise les naturalistes , et dont nous dirons peut-être quelques mots dans un moment. Quant à présent , contentons-nous de noter ce point : c'est que l'homme , résumant toutes les espèces, et n'étant résumé dans aucune, est bien réellement le terme le plus élevé , l'apogée de la création actuelle.

L'homme , le dernier né du temps , l'homme , en même temps qu'il marche à la tête des êtres animés ses contemporains sur la terre , est donc encore un abrégé de la création entière. C'est ce qu'ont bien

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compris les religions et les jdiilosophies primitives ; toutes se sont accordées pour le saluer du titre de microcosme, ou de quelque autre titre équivalent. Il est le dernier terme de la série évolutive auquel arrive Ténergie créatrice dans la portion de la réalité où il nous est donné de la saisir. Mais en même temps qu'il résume toute la création, par cela même qu'il la résume , qu'il en est la fleur et le fruit, il est aussi la racine et le germe d'un autre ordre de choses. Non seulement l'homme est cette créature, plus parfaite que les autres , où vient s'achever l'évolution de l'organisme physique, il est aussi , il est encore un être libre, intelligent, social, qui a conscience de soi et de ce qui n'est pas soi , c'est-à-dire du monde extérieur. Il se trouve aux confins de deux mondes; disons mieux, il est le centre de deux mondes, qui en lui se pénètrent, se confondent, et dans lesquels, en raison de sa double nature, il se manifeste simultanément. De ces deux mondes , l'un est idéal , intelligible , moral ; l'autre , maté* riel, visible, organique; ils se touchent dans l'intimité mystérieuse de l'humanité. On dirait deux pyramides réunies à leur sommet , puis qui , à partir de ce point commun , se développant en sens inverse , iraient s'épanouir, à leur base, l'une sur la terre, l'autre dans le ciel.

L'évolution de la vie au sein de la matière avait pour but définitif de conduire l'organisme à ce dernier terme ; mais , à partir de ce moment , un nouvel ordre de choses se produit, une nouvelle évolution commence, évolution dont les diverses phases ne lais-

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seront pas d'être, jusqu'à uu certain point , parallèles et correspoiMJbntes à celles de la nature orga* nique. Elle devra tendre, en effet, à un résultat analogue; comme révolution organique est venue aboutir à la création de Thomme physique, elle devra aboutir à la création de Thomme intellectuel et moral ; comme la première a doué l'homme de formes et de propriétés physiques , la seconde devra le douer de sentiments et d'id^ , elle devra lui compléter un organisme intellectuel qui ne demeurera point inférieur au premier. Ces deux mouvements, sous Uen des rapports, se reproduiront rédproquement. Le principe évolutif dont l'homme organique est le point de départ et qui se développe dans Tordre moral revêtira successivement plusieurs formes; il manifestera tour à tour, dans le temps, les propriétés les plus diverses. Cet ordre de choses nous mettra aussi à même de distinguer l'homme du milieu où il devra agir, c'est-à-dire de la société où il aura vu le jour; nous verrons une action et une réaction établies entre l'homme et ce qui l'environne ; nous verrcHis l'homme intellectuel se créer , se façonner comme des organes d'activité sociale , puis les briser et les délaisser pour déplus parfaits, à leur tour abandonnés et délaissés. Mais, en vertu de quels ressorts, sous quelles formes , au dedans de quelles limites s'enchaînent et s'accomplissent toutes ces choses ? C'est ce dont nous allons tenter de nous rendre compte.

L'homme , pour l'accompliss^nent de cette grande tâche, fut doué d'un instrument tout-puissant, la parole. Nous avons dit comment Dieu , au moyen du

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verbe y imposa certaines limitations, certaines modifications à la notion générale et absolue de Tétre, et comment le monde commença dès lors à exister dans rintelligence divine à l'état idéal. C'est chose analogue qui se produit dans les étroites limites de l'intelligence humaine. La parole , tout emprisonnée qu'elle soit en nous, toute circonscrite qu'elle se trouve quant à sa sphère d'action , n'en conserve pas moins sa sublime prérogative. Echo du verbe divin, l'homme aussi se trouve pourvu de la faculté de concevoir l'existence tout à la fois sous forme générale et absolue et sous forme relative et finie. Quand nous disons : Dieu est bon, Dieu est grand, Dieu est juste. Dieu est tout-puissant, nous considérons sous tous ces aspects la suprême existence de Dieu. Parmi toutes les qualités, propriétés, etc., qui se trouvent comprises dans son essence absolue, nous appelons, nous évoquons , en quelque sorte , celles de la bonté , de la grandeur, de la justice, de la toute-puissance; nous les faisons sortir, à la façon dont une conséquence sort de son principe , de cette notion primordiale de la nature divine innée, gravée en nous. Or ce qui a lieu dans ce cas est aussi ce qui a lieu dans tous ceux où nous employons la parole. Nous ne cessons d'extraire de la même façon , par le même procédé , de la notion générale, de la substance ou de l'existence absolue , toutes les modifications , c'està-dire toutes les notions secondaires à différents degrés qu'elles recèlent , du moins toutes celles qui sont perceptibles pour nous. C'est ainsi que nous en obtenons la révélation progressive de ce qu'il nous sera

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permis de savoir dans le cours de notre destinée terrestre ; c'est ainsi que tout un monde idéal , image incomplète et obscurcie de celui qui s'est formé dans rintelligence suprême, se construit incessamment dans rintelligence humaine.

Les langues parlées, ou le langage, expressions que nous considérons en ce moment comme synonymes, sont la forme extérieure , la mise en relief de la faculté de la parole: Elles sont à la parole ceque le corps est à Tesprit, l'organisme à rintelligence. Les lois de leur naissance et de leur développement laissent voir à nu ce procédé, ce mécanisme intellectuel dont nous venons de parler. Toute langue a sa raison, sa possibilité d'être, dans la notioa générale de l'existence; elle a son point de départ dans le mot qui l'exprime. Ce mot, c'est le verbe être, lorsqu'il n'a encore subi aucune modification , lorsqu'il n'exprime l'être que sous sa forme infinie, lorsque, suivant l'expression des grammairiens, il est encore à V infinitif. Nous modifions ensuite de toutes sortes de façons cette notion générale, indéterminée de l'être. Nous rétendons dans le présent, puis au delà du présent , dans le passé , dans l'avenir. Nous y joignons des modifications secondaires d'antériorité , de postériorité, de conditionnante, etc. ; toutes choses qui se trouvent exprimées par les modifications correspondantes que nous faisons subir au verbe , au moyen de ce que nous appelons ses modes , ses temps , etc. Nous exprimons donc l'existence en soi, dans ce qu'elle a de général, d'absolu ; nous l'exprimons encore sous un grand nombre de formes diverses Les

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autres verbes ne sont cpie le verbe être lui-^méme , auquel se trouvent jointes certaines notions, certaines idées secondaires, qui sont en même temps le lien, l'âme de la proposition, base de toute langue humaine, ce qui a fait dire à Plutarque : « Tant que le verbe n'a pas paru dans la phrase, l'homme ne parle pas , il bruit » (1). Supprimez le verbe d'une phrase quelconque , il ne reste plus que les membres épars d'un corps privé de vie. Quant aux autres parties du discours, leur rôle consiste à ajouter de nouvelles idées accessoires à l'idée fondamentale exprimée par le verbe : car toujours et dans tous les cas il s'agit d'exprimer que la notion d'existence a reçu telle ou telle modification dans la pensée de celui qui parle. Toute langue n'est donc que le verbe être conjugué dsuis^ une infinité de modes et de temps ; toute langue sort du verbe être , comme toute plante de «w germe , toute grandeur du point mathématique.

Nous apercevons facilement l'importance des langues dans la destinée de l'humanité. C'est une nécessité de la nature de l'homme qu'en lui la pensée précède l'action. 11 ne saurait produire sa pensée dans le monde matériel avant de se l'être parlée à lui-même dans l'intimité de son intelligence ; chez lui l'acte sort de la volonté, c'est-à-dire de l'idée, comme l'effet de la cause . Or c'est par suite de son action sur le monde extérieur, des rapports qui à cette occasion s'établissent entre lui et ce monde, qu'il s'éveille au sentiment du moi, à la conscience de sa personnalité : premier

(1) Questions platoniques , chap. IX, trad. d'Amyot.

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